Figuig, ça commence toujours comme ça : le visage buriné d’un vieux flic moustachu, une herse métallique sur le sol et des plots oranges pour signaler le barrage. Après six heures en minibus sur une route chaotique sans fin, les touristes voient tous le même visage à leur arrivée...
Pour moi, c’était en plein milieu de la nuit, et le voyage s’est fait assis par terre, à l’arrière d’une camionnette, entouré de sept amis. Contrôle des passeports, bienvenue à Figuig. C’est que la frontière est toute proche, il ne faudrait pas que la contrebande algérienne inonde le reste du pays. Pour Figuig, c’est déjà trop tard. Même les pompistes, là-bas, se reconvertissent depuis que l’essence arrive à moitié prix d’Algérie. Et sa position géographique, au bout du monde, à deux heures de route de la ville la plus proche, tue l’oasis à petit feu. Figuig est une impasse. Il fut bien un temps où elle était prospère, où cette ville située à l'extrême Est du pays n’était pas au Maroc ce que Saint Pierre et Miquelon est à la France. La belle époque, celle où les échanges ne se faisaient pas sous le manteau mais par les commerçants qui traversaient, chaque jour, une frontière encore ouverte.
Les choses ont bien changé, il suffit de voir comment s’est organisée une soirée où nous étions invités par quelques jeunes rencontrés au café autour d’un thé brûlant. Partir en mobylette sur les hauteurs, acheter, à 20 euros, une bouteille de Ricard arrivée illégalement et se réunir, discrètement, pour jouer de la guitare dans la palmeraie. Boire cul sec, et vite, pour être saoul avant que les réserves d’alcool ne soient épuisées ; et rentrer, sans bruit, se coucher sans faire de vague. Le reste du temps, ils attendent au café, écoutent Pierre Bachelet en version accordéon, chantent Jacques Brel ou Léo Ferré, pensent à la France. Avec le temps, va, tout s’en va.
Rapidement, j’ai compris ce que fuient ces jeunes : l’ennui. Avec un regard occidental, Figuig est un paradis. Il y fait beau, les journées sont rythmées par le muezzin et le bruit des vélos, quelques rares mobylettes, et la vie prend son temps. On ne se lève tôt que pour profiter du bain chaud et se promener dans la palmeraie quasi abandonnée. Même le ronronnement des travaux des champs se fait rare. Alors on marche, on erre, on admire le désert. Une semaine de bonheur, que certains vivent toute une vie. Pour un européen, un couscous chaque soir, à partager à huit dans un grand plat, paraît folklorique. Pour eux aussi. Des français qui viennent les voir, c’est assez rare pour être célébré, et c’est plat de fête tous les jours. Quitte à se ruiner.
Les vieux meurent
«Là-bas, entre ces deux montagnes c’est l’Algérie. Un, deux kilomètres peut-être. Autrefois, les jeunes faisaient un concours pour savoir qui était le plus rapide à monter la colline. Aujourd’hui, c’est celui qui descend l’alcool le plus vite.» Hassan est prof de français. Il donne des cours le matin et vient en moto, chaque après-midi, regarder ce qui s’étend derrière l’oasis abandonné aux jeunes et aux promeneurs. Exceptionnellement, il nous a emmenés dans son petit paradis, et nous voilà partis, à deux motos et deux voitures, à travers les pistes. Pas vraiment un bon musulman, encore moins un bon patriote, pas du genre à faire la morale, mais tout ça l’attriste. Là où traînent maintenant des paquets de cigarette de contrebande, le jardin était autrefois entretenu par des familles qui naviguaient d’un côté à l’autre de la frontière. Depuis, leurs terres ont été perdues, oubliées derrière les barbelés et les check points. « La faute à l’Algérie ! », répètent quelques militants qui espèrent bien voir la frontière un jour retracée ou, au moins, les familles indemnisées. Parmi les rocailles calcinées, de vieilles boites de conserve de l’armée françaises jonchent le sol. Hassan fait partie de ceux qui se souviennent de l’époque où l’Algérie n’était pas l’ennemi. «Aujourd’hui, si on traverse, ils tirent.» Il voit la ville périr petit à petit, et regarde, chaque jour, les maisons se vider. Les vieux meurent, les jeunes se cassent. Le soleil se couche derrière les montagnes, il est temps de rentrer.
Certes, tout ne va pas mal. Les jeunes bachotent, plus que les autres, dans le seul but d’aller étudier ailleurs. Casablanca, au pire, Paris, au mieux. Au Maroc, 36% des lycéens obtiennent leur bac ; dans le lycée principal de Figuig où la mention est la clef pour pouvoir fuir, ils sont 60%. Lorsqu’ils se retrouvent au cybercafé, à taper sur des claviers où une touche sur deux ne fonctionne plus, Ismaïl, Arabi et leurs amis lycéens ne parlent que de ça. Du lycée Louis Le Grand, où ils ont fait leur demande pour une prépa, de Paris, du mariage, d’ailleurs. Tout, mais loin d’ici.
Et pourtant, quand beaucoup pensent à partir, quelques uns arrivent. Des touristes, une poignée, de temps en temps, que le village regarde avec surprise et envie. Des saoudiens qui viennent chasser les antilopes dans le désert, un ou deux aventuriers du dimanche, et quelques Marocains résidents à l’étranger (M.R.E.). Ils descendent une semaine lors des congés scolaires, le temps d’oublier la France et de revoir la famille, et Figuig s'adapte au rythme des zones A, B ou C. Ils promettent de revenir investir à Figuig dès que possible, Incha Allah, mais là, ils sont venus pour profiter du soleil. Au détour des balades dans les ruelles étroites, on voit bien les regards que leurs lancent les vieilles femmes. Derrière leur yeux, on devine leurs pensées : «Elles se baladent, comme ça, sans voile, comme si leur éducation figuigui avait été oubliée. Les catins. Les jeunes fument devant leurs parents. Ils ne parlent même pas arabe.» En les voyant, certaines femmes âgées de Figuig s’en inspirent même et commencent à sortir découvertes. Il y a encore dix ans, elles devaient se cacher entièrement le visage de leur voile berbère et ne laisser apparaître qu’un œil au milieu d’un triangle de chair perdu dans une immensité laiteuse. A moins que ce ne soit parce qu’il n’y a plus assez d’hommes, à Figuig, pour qu’elles s’en préoccupent. Heureusement, ces M.R.E. sont bien utiles à la ville. L’argent qu’ils envoient chaque mois, additionné aux pensions de retraites que touchent les vieillards revenus aux sources après une vie de travail en France, constitue la majeure partie des revenus de la ville. Sauf que les vieux, ça meurt et qu’un jour, Figuig suivra si rien n’est fait.
Seine Saint Denis
Alors il y a le tourisme, avec tous ces hippies qui cherchent « le Maroc authentique ». A Figuig, ils sont servis. Le matin, les hommes peuvent profiter d’une marche dans la palmeraie, avant que le soleil n’écrase tout et ne tue la ville pour quelques heures. Ils se rendent alors aux bains où, entre deux plongeons, ils croisent quelques anciens venus se laver. L’eau arrive tout droit d’une source chaude, avant de se vider, encore chargée de mousse, dans les canaux d’irrigation. Les femmes, elles, devront se contenter d’une toilette plus sommaire. Depuis quelques années, elles ont même déserté le Hammam de Zenaga, quartier le plus authentique de Figuig, pour aller se baigner dans les hauteurs. Quelques vieilles personnes s’y lavent encore sans complexe. Quelques européens, claquette à la main, jouent pendant ce temps à la chasse aux cafards et repartent en courant.
Une fois par semaine, à quatre heures du matin, les femmes se réunissent pour échanger leurs produits, loin des hommes. Trop tôt. On les croisera quelques heures plus tard au marché principal, auquel on accède en prenant un vieux bus gratuit estampillé Seine Saint Denis. « Vrai jean, Dolce & Gabana. » C’est tout ce que le vendeur, peu habitué à croiser de nouveaux visages, arrive à prononcer en français. 150 dirhams, soit 15 euros. Il manque des boutons, j’essaye de négocier, on m’envoie promener. Si je veux marchander, je n’ai qu’à me mettre un cheich sur la tête, le sac à dos en bandoulière et écumer les souks de Marrakech à la recherche d’un bel objet, « authentique et unique, hein, attention », même si toutes les boutiques de la rue proposent le même. Sauf qu’on n’est pas à Marrakech. Au marché, on y va parce qu’on a besoin, parce qu’il faut bien manger et s’habiller. Parce que les bacs d’épices multicolores n’ont rien à voir avec du folklore. Parce qu’il faut faire venir des tapis en plastique Made in China pour remplacer le travail traditionnel, trop fragile et salissant. Un ami repartira tout de même avec une paire de chaussures Crocs, «parfaites pour le jardin», à 3 euros. Elles s’échangent 50 euros à Paris.
Le bac approche
Une semaine passe comme ça, à parler géopolitique et quotidien, frontière et promenade. On se promet de garder contact. On échange les adresses mails, quelques amis se sont même déjà inscrits sur facebook pour qu’on se donne des news. Avant de partir, les filles veulent absolument nous faire voir leur spectacle de danse. Montrer que Figuig est moderne. Qu’on arrive tout de même à y faire quelque chose. Sous un plafond aux couleurs du Maroc, les danses et les costumes s’enchaînent. Pas de larmes, juste un salut. La bande de lycéens rencontrée en début de semaine repart à ses occupations. Le bac approche.
Un dernier coup d’œil aux ruelles labyrinthiques, à la grande place et à son café. Le bus attend. On dit au revoir à la ville et au flic moustachu, qui garde sa barrière comme si sa vie en dépendait. Contrôle des passeports, bienvenue au Maroc.