A l'heure où Naples s'éveille ce jour-là, même le sommet du Vésuve est caché par la chape de brouillard et de pollution. Le Circumvesuviana, le RER napolitain, nous attend dans les sous-sols de la gare. Direction Marigliano, où nous allons vivre une journée particulière, dans l'enfer quotidien des habitants du «triangle de la mort»...
Assunta est mère au foyer. Elle n'a jamais « travaillé » car son emploi à plein temps, c'est s'occuper de ses trois enfants, de son mari et de la maison. On pourrait croire qu'Assunta répond au parfait schéma de la mamma italienne, mais il en va bien autrement: depuis quelques temps, elle ne colle plus du tout au classique de la femme au foyer; elle est devenue une militante acharnée et téméraire. Cela fait plusieurs années que sa Campanie natale subit une crise terrible, passée totalement inaperçue jusqu'à ce qu'elle atteigne le coeur de Naples. Cet épiphénomène est ce que les médias accourus en masse au début de l'année appellent «la crise des ordures». Mais l'ampleur des dégâts dépasse largement la seule ville de Naples. C'est toute la région qui est touchée et plus particulièrement une zone délimitée par trois villages, sinistrement rebaptisée «le triangle de la mort ». C'est un magazine américain, The Landset, qui a imaginé ce surnom digne d'un film policier, après les résultats édifiants d'une étude sur les taux de cancers et de malformations recensés sur les habitants de cette zone.
Cette région qui était il y a quelques années encore la plaine la plus fertile de la botte italienne offre aujourd'hui le spectacle désolant de décharges à ciel ouvert. Les paysages dont on imagine la beauté passée sont clairsemés de tas d'ordures, de résidus de déchets industriels, et de déchets toxiques.
Bien sûr, les habitants ont leur part de responsabilité: au lieu de téléphoner à la mairie qui vient chercher gratuitement les ordures encombrantes, ils préfèrent prendre leur voiture, payer l'essence et aller déposer leurs vieux appareils ménagers et leurs poubelles le long des routes, un peu en dehors des villages mais parfois aussi à deux pas du centre-ville. C'est ce manque de civisme qui exaspère Assunta, et elle n'hésite pas à traiter ouvertement ses concitoyens d' «imbéciles» et de «crétins finis ».
Mais là n'est pas la seule explication. Toute une économie souterraine s'est développée en Campanie et la principale intéressée à ce commerce de l'ombre est la camorra, la mafia locale. Le prix de dépôt dans les décharges légales a tellement augmenté que les entreprises préfèrent payer la camorra pour enfouir leurs déchets illégalement et en dépit des risques sanitaires énormes, dans des citernes recouvertes de dalles de béton, plusieurs mètres sous terre. Il y a quelques jours, suite à une dénonciation anonyme, la mairie a fait des fouilles dans une carrière abandonnée, juste derrière une rue pavillonnaire. Et les résultats des fouilles ont laissé Assunta de marbre: une citerne enfouie, coulée dans une dalle de béton, remplie de produits hautement toxiques, alors que des riverains habitent à moins de 50 mètres de là.
Une priorité
Les militants de l'association qu'elle a créée craignent que ce ne soit pas un cas isolé et qu'on en découvre d'autres, ça et là, au détour d'un champ ou d'un jardin. Les analyses ont décelé des résidus de molécules nucléaires dans la citerne. Rien n'est moins étonnant; car si le nuage de Tchernobyl n'a pas atteint ces régions à l'époque, la Campanie est aujourd'hui la déchetterie de l'Europe entière: certains déchets radioactifs arrivent de tout le continent pour y être enfouis illégalement. C'est un véritable cercle vicieux qui s'est mis en place. Quelques riverains ont déjà pris les devants et demandé l'asile politique en Suisse, car les autorités locales et nationales ne font rien pour enrayer la crise, même si le Cavaliere Berlusconi a promis démagogiquement lors de sa campagne électorale que la résolution de cette crise serait l'une de ses priorités.
Près de la rivière qui coule à travers les champs des trois villages, Assunta nous montre des tas d'ordures bleutés et humides, dont s'échappe de la fumée à l'odeur nauséabonde et qui pique les yeux et la gorge: des déchets hautement toxiques y ont été incinérés et humidifiés afin d'en imprégner de vieux vêtements. Ceux-ci sont ensuite déposés n'importe où, dans des sacs ou à l'air libre, comme le long de ce cours d'eau d'où les poissons ont disparu alors que le père d'Assunta venait y pécher il y a quelques années; ces déchets hautement nocifs s'infiltrent ainsi peu à peu dans les nappes phréatiques et les cours d'eau.
Pour lutter contre la destruction progressive de sa région, Assunta s'est reconvertie: elle passe moins de temps à préparer la pizza et s'est improvisée depuis quelques semaines « guide pour les médias » étrangers, car le sujet reste plutôt tabou en Italie. Elle ne recule devant rien, et les menaces ne lui font pas peur (ses pneus de voiture ont été crevés 14 fois en l'espace de trois mois), pas plus que les policiers qui gardent soigneusement la décharge officielle ouverte il y a quelques semaines juste derrière son village et contre laquelle les habitants ont protesté. Si les policiers ne la laissent pas passer pour voir les montagnes de ballots de plastique blanc juste au bord de la rivière, elle nous répond amusée: «J'étais sûre de leur réponse; pas grave, je vais vous montrer les choses par derrière, en passant par un chemin détourné». Pour informer ses concitoyens, même si ces derniers n'ont pas son courage et préfèrent subir la situation sans rien dire de peur de représailles, elle s'est aussi mise à la technologie et anime un site internet qu'elle alimente régulièrement de ses photos et de ses découvertes sur le gigantesque scandale qui se cache derrière cette crise. L'omerta qui règne dans ce triangle de la mort est assez impressionnante, alors que chaque rue comporte une victime de la crise, un voisin malade, une amie décédée...
Nous avons voulu rencontrer des paysans qui connaissent l'état catastrophique des nappes phréatiques dû aux effluves toxiques et aux produits enfouis sous terre, mais qui continuent tout de même à cultiver leurs champs et à vendre leurs productions. Nous nous sommes donc arrêtés au bord d'un champ en face de la décharge officielle. À peine étions-nous sortis de la voiture et avions-nous commencé à nous approcher du tracteur, qu'une voiture est arrivée en trombe et qu'un Italien à l'accent napolitain très marqué en est descendu, d'humeur plutôt massacrante. Il nous a sommés de revenir sur nos pas, nous étions sur sa propriété privée, et il ne nous autorisait pas à y entrer. Et puis, que venions-nous faire là ? Nous lui avons expliqué que nous découvrions la crise des ordures en Campanie et les dommages causés aux Campanais et aux terres autrefois fertiles. Il nous a répondu qu'il ne voyait pas où était le problème et que nous n'avions qu'à nous occuper des problèmes de la France, que ce n'était pas nous qui allions résoudre la situation...
Mafia locale
On entend souvent parler de l'omerta qui règne dans certaines régions d'Italie, mais nous pensions que de nos jours cela tenait peut-être plus de la légende que du quotidien. Nous eûmes là la preuve que ce n’était pas un mythe: toutes les personnes à qui nous avons essayé de parler pour savoir ce qu'elles pensaient, à qui revenait la responsabilité de la situation... toutes refusaient de nous parler ou ne répondaient pas aux questions. Heureusement nous avons pu rencontrer Assunta, sans laquelle nous n'aurions sans doute rien su de ce qui se trame dans l’ombre du Vésuve !
Et pourtant les pouvoirs politiques et la police pourraient facilement retrouver les coupables d'abandon de déchets: il suffit de regarder dans les sacs et les détritus laissés. Certaines entreprises y laissent des courriers ou des adresses sur les étiquettes, c’est dire s’ils savent qu’ils ne seront pas menacés par les autorités tant qu’ils ont payé la camorra !
Et ce commerce est devenu tellement rentable qu’il n’est pas prêt de s’arrêter: l’Europe entière vient déverser ses ordures dans le triangle de la mort. Selon les études menées par les organisations écologistes et citoyennes de la région, le nombre de camions acheminant chaque année les déchets en Campanie représenterait une file traversant l'Italie de Milan à Naples...
Comble de l'ironie, ce sont des camions d'une entreprise productrice de bière, la Drive Beer, qui acheminent les déchets. Assunta nous explique que c’est encore la marque de la mafia : passer inaperçus, et faire distraction en placardant en plus la «bonne gueule» du coureur automobile Fisichella sur les camions.
Mais certains s’accommodent de la situation : les prostituées ont ainsi établi leur QG au milieu des déchets, sur des terrains vagues, et cela ne dissuade pas les clients d’aller les y chercher, y compris les conducteurs des camions de déchets avant de repartir chercher un nouveau chargement !!