Sommets enneigés, steppe aride et lacs bleutés… Les paysages vierges et variés font la richesse du Kirghizstan, ancienne république soviétique et carrefour déserté de l’Asie Centrale. Dix jours de chevauchée à la rencontre des nomades.
6h du matin. À l’orée du village de Kochkor, Maksat, le guide, se donne des airs : coiffé d’un chapeau de cowboy, il enjambe son fier coursier, fait tournoyer sa cravache comme un lasso et bondit vers la montagne. Derrière, deux cavaliers débutants, perchés sur une selle en tissu coloré, tirent en vain un mors de corde, et se font déjà ballotter par de petits chevaux au poil hirsute, qui, bâtés comme des baudets, ressemblent bien plus à des ânes qu’à des destriers. La longue ballade de dix jours à cheval à travers montagnes et steppes kirghizes, s’annonce mal. Maksat s’arrête : «Vous voulez une bombe ? Pour quoi faire ? Les étriers sont mal réglés ? C’est que vous avez une jambe plus courte que l’autre !», puis révèle la formule magique: «Tchu pour avancer, Drrr pour s’arrêter». Et gare à ceux qui ne savent pas rouler les r ! Les chevaux s’élancent enfin au galop ; on se sentirait presque à l’aise, mais Maksat, se retourne déjà, un sourire moqueur sur les lèvres: «Bah alors ! bande de froussards, vous vous accrochez à la selle?… Allez, en route pour la grande aventure!».
Edelweiss
Commence alors une chevauchée paisible à travers un paysage lunaire. Au pied de hautes montagnes arides et incolores, des collines pelées aux teintes mordorées s’étendent à perte de vue. Dans les alpages verdoyants couverts d’edelweiss, des nuées de chevaux sauvages en liberté côtoient le bétail des bergers. Des troupeaux de juments et des vaches cornues fricotent avec moutons noirs ou blancs, broutent à côté de chèvres minuscules.
Dans l’horizon lointain, une yourte, petite capsule blanche et ronde, apparaît enfin. Kendjebik et son fils Ourous accueillent des cavaliers épuisés et courbaturés. A l’entrée du camp, drôle de drapeau : la charogne d’un agneau mort plantée au bout d’une pique. Ourous baragouine en mauvais russe : « Rassurez-vous, c’est juste pour montrer au patron que la bête est morte, mais n’a pas été dévorée ». Car les bergers, qui travaillaient autrefois pour l’Etat soviétique, montent leur petit business et font paître avec leurs propres animaux, ceux d’autres propriétaires restés au village.
À la tombée de la nuit, Ourous rapatrie ses troupeaux dans l’enclos. « Il y a des loups dans le coin et il vaut mieux protéger les bêtes ». L’atmosphère dans la yourte, éclairée à la bougie, n’est pas des plus rassurantes. La nuit s’annonce silencieuse et glacée. Soudain, des cris d’animaux, les chevaux hennissent, effrayés. Panique dans la yourte : chacun fait des conjectures sur tous les loups possibles et inimaginables… Seuls les bergers dorment tranquilles, car ce charivari nocturne leur est familier. « Lorsque les loups approchent au contraire, tous les animaux se taisent, terrorisés », expliqueront-ils au petit matin.
Les jours défilent au rythme des nomades, au gré des rencontres insolites. Un cavalier déboule, armé d’une immense canne à pêche ; un berger en costard cravate s’approche, un mouton autour du cou, pour rendre la brebis égarée à son propriétaire ; un Américain à vélo, rouge de sueur, peine à gravir la côte… La douche commence à manquer. Entre une toilette de chat à la source glacée et le bania russe du prochain village où se faire suer et fouetter, le choix est rude.
Dans les hauteurs, les sentiers deviennent escarpés. On a les doigts usés à force de retenir les chevaux qui glissent sur de grosses pierres, dérapent dans des torrents agités… Et dans ce paysage désolé, comme en ruine, se nichent le lac Köl Ukok, longue flaque turquoise déchirée par des plaques de glaces et son voisin Kol Tor, havre blanc à 3 600 m d’altitude.
Pressés de rejoindre l’immense mer intérieure qui se dessine au loin, nous dévalons à la hâte les flancs de montagne : le lac Issyk-Kul, enfin ! Maksat s’éloigne avec les chevaux…
Dîner aux chandelles
Sur la rive broussailleuse, un certain Bakyt et son épouse, qui travaillent pour l’association locale d’écotourisme, CBT , devraient avoir planté quelques yourtes à l’attention de voyageurs. Il fait nuit et pas la moindre hutte à l’horizon. Soudain, comme un mirage dans un désert surgit une pauvre yourte égarée… mais déjà occupée par un couple d’Américains s’offrant un dîner aux chandelles ! « Plus de place », nous dit Bakyt, gêné, « Et si vous dormiez avec nous dans notre lit ? Demain, ma sœur me prêtera sa yourte ». Avant de se serrer les uns contre les autres sur des tapis matelassés, Seïdé prépare un vrai banquet aux saveurs orientales, asiatiques et slaves. Des piles de manty (raviolis farcis au mouton) côtoient samsas (pâte feuilleté à la viande) et pirojki (petits pâtés russes). Puis le plov, ce cousin des pilafs iraniens, habituellement cuisiné par les hommes, vient trôner sur la table basse, pendant que Bakyt rompt le nan, pain indien.
Au matin, quel plaisir de s’éveiller près d’une plage au sable doré, effleurée par les vagues d’un lac à l’eau saléé par les larmes d’une jeune femme, selon la légende. Et lorsque l’air exhale des parfums de thym, que le vent chatouille cette eau turquoise et glacée, on oublie presque autour les sommets enneigés. Issyk Kul, le deuxième plus grand lac alpin du monde, ne gèle jamais. Une oasis à 1600 mètres d’altitude.
Un bref plongeon et Bakyt accourt chercher du renfort. Deux longues heures suffiront à peine pour qu’une fourmilière humaine mette la yourte sur pied. Planter la carcasse ronde de l’habitat, reliée par des bandes de laine colorée à l’armature du toit, puis recouvrir cet énorme squelette en bois rouge de pesantes couches de feutres, imperméabilisées à la graisse de mouton, et orner l’intérieur de tapis bigarrés, les shyrdak. Enfin, s’allonger et regarder le ciel par le shanrak, ouverture du toit, où l’air pénètre et la fumée s’échappe.
Il est temps de repartir sur la route poussiéreuse qui longe le lac. Des cimetières musulmans, couleur de sable, ont l’air de villes endormies et leurs myriades de croissants de lune, au sommet de petits mausolées en terre se découpent sur l’horizon. Aux abords des villages, fleurissent des mosquées flambant neuves, construites par des sponsors d’Arabie, venus convertir les Kirghizes. Nous faisons quelques haltes gourmandes dans les bazars, où à côté d’une babouchka aux yeux bleus, des femmes voilées au teint cuivré vendent du koumiz, lait fermenté de jument au goût douteux, pendant que les hommes, accroupis à la mode chinoise, font causette. Un véritable melting pot de Kirghizes, de Russes, de Dungans et d’Ouigours.
Roulottes de bûcherons
Avec Tchanibek, le nouveau guide, la chevauchée reprend à l’assaut des sommets du Tian Shan. Au pas cette fois-ci. Commence alors un long défilé de vallées. Jeti-Oguz d’abord, champêtre image d’Epinal, où de petits ponts de bois enjambent un torrent mélodieux arrosant des prairies fleuries de mille boutons d’or et coquelicots. De joyeux lurons piquent-niquent ça et là, et impossible d’échapper à quelques verres lorsque la vodka coule à flots. Près d’une cascade d’eau pure, une institutrice et sa tribu de marmots gratouillent la sève d’un arbre, en font de petites boules qu’ils chiquent goulûment : « C’est excellent pour les dents », dit-elle, en souriant de toutes ses dents en or ! Arashan ensuite, invraisemblables Alpes Sibériennes, où les yourtes ont fait place à des roulottes de bûcherons. Les flancs abrupts de la montagne sont piqués d’immenses sapins, haut de plus de vingt mètres, et ces forêts de mâts versent une ombre bleutée sur les sentiers escarpés.
Un dernier sapin… et derrière, à 3000 m d’altitude, parmi des pics aux neiges éternelles s’étend un plateau verdoyant. Tchanibek fait rêver : « Là-haut, il y a des léopards des neiges et des ours ». Mais, impossible d’y accéder au mois de mai, les cols menant aux lacs de montagne sont fermés pour risques d’avalanches. Arrêt donc au plateau de l’Altyn Arashan, « spa d’or » en kirghize, où des sources d’eau chaude naturelles, riches de dix-huit minéraux, font des miracles. Ca sent un peu le soufre dans les cabanes en bois, où ont été aménagés de petits bassins, mais rien de tel qu’un bain brûlant, la porte du bania baillant nonchalamment sur un torrent glacé dans lequel quelques Russes expérimentés iront se jeter.
La chevauchée touche à sa fin. Le ciel lourd s’est couvert de nuages noirs. Aux abords de la ville, Karakol, les premières gouttes de pluie ne semblent pas déranger une foule joyeuse qui accourt nous offrir du mouton grillé : « Regardez comme la terre est sèche On a égorgé un mouton pour demander à Dieu qu’il pleuve.»… et soudain, l’orage éclate.
On se retourne une dernière fois pour regarder au loin, comme Tchinguiz Aitmatov dans L’oiseau migrateur, le lac, «sa surface bleue frissonnante, et au-dessus de la rive opposée, déjà incertaine, les cimes enneigées auréolées de brumes qui se dessinent dans le lointain mauve comme des apparitions de rêves, couronnées de nuages immatériels».