Jamyang est assis à la terrasse du café de Temple Road, attendant le client pour se rendre utile. Je remonte la rue, après avoir été visiter le temple Tsuglagkhang et le musée du Tibet. Les images et les mots s’entrechoquent dans ma mémoire : Occupation… Résistance… Exploitation des ressources… Destruction de l’esprit tibétain… Soulèvement… Révolution culturelle… Transfert de population… Réfugiés… Dalaï-lama… Ecosystème en danger… Bouddha… Compassion… Le Plan en Cinq Points… Sanctuaire de paix.
Je prends place à la petite table restée libre, retirant le foulard qui me protége du soleil. «Il fait chaud !», me fait remarquer Jamyang, l’air un peu moqueur. J’acquiesce. «D’où viens-tu ?», me demande-t-il alors. Je lui réponds et lui renvoie la question. «Devine !». Je l’imagine évidemment tibétain, à ses cheveux noirs retombant sur ses épaules et à ses yeux bridés. Sachant aussi qu’environ 90 % de la population qui vit à Mcleod Ganj est d’origine tibétaine. Il répond par la négative. Surprise, je propose : «Japonais ?». Affirmatif. «Vraiment ?». Il éclate de rire. «Non, je suis tibétain.»
Jamyang a à peu près 23 ans. Les Tibétains considèrent qu’un bébé naît à partir du moment où il est dans le ventre de sa mère. Ainsi, ils se donnent toujours environ neuf mois de plus que nous. Jamyang a décidé de travailler dans ce café pour apprendre l’anglais en rencontrant des touristes. «Je suis juste plongeur ici», dit-il comme pour s’excuser. Jour après jour, à la terrasse du café, se succèdent journalistes, écrivains, réalisateurs, photographes… de toutes nationalités. Les opportunités de rencontres ne manquent pas à Mcleod Ganj. Quand il sera assez bon pour parler correctement anglais, Jamyang aspire à être photographe ou à écrire un livre. Un livre qui ressemblerait un peu à Jonathan Livingstone Seagull, le goéland de Richard Bach, rejeté par sa communauté pour trop aimer la liberté de voler.
C’est dans la petite chambre qu’il loue 1000 roupies au mois (l’équivalent de 15 €), un peu à l’écart du grouillement de Mcleod Ganj, qu’il griffonne dans ses carnets. Une chambre sans confort, seulement le minimum pour dormir. Au mur, quelques posters de filles dénudées. Le lit - une planche de bois. Il me tend ses carnets d’écriture. Je ne comprends pas un mot car tout est en tibétain, mais je suis touchée par ces carnets aux pages noircies d’une écriture fine et gracieuse. «Je peux fumer un paquet de cigarettes en écrivant. J’écris, j’écris, et je fume sans même m’en rendre compte. Et au bout d’un moment, je tombe de sommeil !». Il fait le geste de s’écrouler sur la table en s’endormant et éclate de ce rire sonore qui ponctue chacune de ses boutades.
«Nos ancêtres avaient les cheveux longs»
Jamyang m’emmène aux cascades de Bagsu, le petit village indien à quelques kilomètres de Mcleod Ganj, colonisé par les nouveaux hippies israéliens. Assis sur les rochers, au bord de l’eau, il me raconte sa fuite du Tibet à pied, cinq ans plus tôt. Son arrivée au Népal, puis en Inde, où il a dû arrêter l’école, ne supportant pas la nourriture indienne. Ses liens avec son ancien «professeur», qui lui envoie de l’argent quand il en a besoin.
Je lui demande pourquoi il a fui le Tibet. «Pour la liberté. Quand j’étais au collège à Lhassa, tout ce que j’apprenais sur l’histoire du Tibet et sur la politique était faux. On nous disait que le Tibet avait toujours appartenu à la Chine, mais je savais que c’était faux.» La famille de Jamyang vit dans l’Amdo, la province la plus à l’est du Tibet, annexée par la Chine en 1959.
Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons boire un thé chai avec deux amis de Jamyang, assis par terre devant le centre de massage tibétain où ils travaillent. L’un d’eux gratte les cordes d’une guitare en chantonnant en tibétain. Tous deux viennent aussi de l’Amdo, qu’ils ont fui quelques années plus tôt.
«Que penses-tu des cheveux longs ?», me demande soudain Sonam (photo), 26 ans, qui ressemble à un Indien nord-américain, avec ses longs cheveux noirs qui lui tombent sur les épaules, ses yeux bridés et son air fier. Ne sachant que répondre, je lui demande pourquoi, lui, porte les cheveux longs. «C’est old fashion, me répond-il. Nos ancêtres avaient les cheveux longs.» Un autre jeune de l’Amdo, Sangye, originaire du même village que Sonam, m’apprend plus tard que leurs parents, restés au Tibet, se moquent d’eux quand ils se laissent pousser les cheveux, les soupçonnant de vouloir plaire aux jeunes occidentales qui affluent à Mcleod Ganj. «Sonam est un artiste du style !», se moque Sangye gentiment.
Assis par terre sur des coussins, nous buvons du coca-cola dans la chambre de Sonam, équipée de deux lits, de plaques électriques et d’une grande télé, allumée presque en permanence sur des DVD chinois, coréen, français, américain... et décorée de posters d’Américaines ultra sensuelles et de drapeaux à prière. Sonam me raconte sa première histoire d’amour, qui a duré douze ans : de ses sept à ses dix-neuf ans. «Elle vivait dans mon village. Nous étions dans la même classe. Puis elle a quitté l’école pour travailler avec ses parents. Ca m’a fait beaucoup de peine. Tous les jours, quand je rentrais de l’école, elle m’attendait devant sa maison. J’étais toujours heureux de la voir. Quand j’ai décidé de quitter le Tibet, elle m’a promis qu’elle viendrait me rejoindre en Inde. Elle n’est jamais venue. Un jour, j’ai appris qu’elle s’était mariée.» Malgré son air triste quand il évoque cette histoire, Sonam est passé depuis longtemps à autre chose. Désormais, il attend que sa copine espagnole revienne en Inde, comme elle le lui a promis, pour l’épouser.
Dans quelques jours, le Dalaï-lama va donner un enseignement bouddhiste au Tsuglagkhang temple. Jamyang vient toquer à la porte de ma chambre. Je lui ouvre et le fait entrer. Il pose tout de suite son regard sur une photo du Dalaï-lama que j’ai posée devant le miroir. «Jolie photo.» Puis : «Je n’aime pas fumer, boire de l’alcool ou même être avec une fille devant une photo de Sa Sainteté, ça me met mal à l’aise. Au Tibet, on a plusieurs pièces dans nos maisons, dont une consacrée exclusivement à Sa Sainteté. Nous ne mettons jamais de photos de lui dans la pièce où l’on dort. Je préfère avoir son image à l’intérieur de moi.» Je lui demande s’il va assister aux enseignements. «Non. Il y a trop de promesses à faire que je ne tiendrai pas.» J’insiste. «Mais tu es bouddhiste, non ?». «Oui, mais je suis libre aussi», me répond-il dans un sourire.
Le «mouton noir»
Le ciel est tombé sur Mcleod Ganj. C’est la mousson. Sur le toit d’un immeuble qui borde l’une des rues principales, je prends mon petit-déjeuner avec Sangye. Nous avons acheté du pain aux vieux Tibétains sur la place et nous commandons des œufs sur le plat. Sangye, ça veut dire Bouddha en tibétain. Son père est un nomade de l’Amdo. Il ne s’est jamais vraiment habitué à la vie sédentaire, bien qu’il ait épousé la mère de Sangye et se soit installé avec elle dans une ferme. Parfois, il partait plusieurs jours sans rien dire à sa famille. Sangye pense que c’est de lui que lui vient son désir profond de liberté. Il a deux frères et deux sœurs. Les plus âgés vivent avec leurs conjoints et leurs enfants dans la ferme familiale. Les plus jeunes sont partis : l’un exercer la profession de médecin en Chine, et sa petite sœur étudier la médecine tibétaine à Lhassa. Il lui a fait promettre de ne pas se marier avant d’avoir fini ses études. Elle semble avoir tenu sa promesse, pour l’instant. «Je suis le mouton noir de la famille», dit Sangye en riant.
Il a quitté le Tibet il y a sept ans. Il en a 27. A Mcleod Ganj, il a rencontré une Autrichienne avec qui il s’est marié et est parti vivre en Autriche pendant deux ans. Il n’y a pas aimé la façon de vivre et a ressenti une sorte de désespoir dans la jeunesse qui l’a démoralisé. Il est revenu en Inde et n’a pas voulu repartir en Europe. Il a demandé le divorce à sa femme. Il s’est installé dans une chambre, un peu à l’écart de Mcleod Ganj, sur les hauteurs de Bagsu. Il vit dans une guesthouse avec des touristes de passage et quelques couples qui se sont installés là. Ils partagent la cuisine et les sanitaires, ainsi qu’un joli rosier qu’ils entretiennent soigneusement. Sangye passe ses journées à lire, écrire, marcher et méditer. «Je prépare mon cœur et mon âme à partager une existence harmonieuse avec une femme. Je sais que cette femme existe et qu’elle se présentera à moi un jour.» Il s’est promis que s’il ne l’avait pas rencontrée avant 2015, il se ferait moine. 2015 est aussi la date qu’il s’est fixé pour rentrer au Tibet. Il a foi que cette année-là, le Tibet serait libre et que «Sa Sainteté» rentrerait dans son pays.
Commentaires
Amélie
12H04 05 AOUT 2009
C'est beau... et touchant. Merci pour cette jolie "page d'écriture".