Quelques voix(es) alternatives...
Voyage au Pérou à travers la diversité sociale, culturelle et écologique, à la rencontre d'initiatives locales pour un "autre" développement.
Pérou, pays hétérogène où les différences sociales, culturelles, climatiques et géologiques marquent le voyageur attentif...
Pérou marqué par une histoire violente dont les blessures profondes n'ont pas encore été pansées...
Pérou où, aujourd'hui, l'ultralibéralisme se fait le mot d'ordre gouvernemental, la voie incontournable, malgré ce qu'il entraîne d'inégalités et d'exclusion...
Pérou aux ressources immenses, aux richesses naturelles et culturelles à faire rêver les amateurs d'Eldorado... et où la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté.
Peut-on encore y rêver d'un autre monde?
Y existe-t-il des gens qui pensent et agissent pour trouver et mettre en place des alternatives, d'autres voies que celle du modèle de développement dominant?
Des alternatives, j'en ai rencontré, croisé, entendu parler. Une montagne d'initiatives et de projets, d'expériences et d'essais de toute sorte.
Des découvertes passionnantes, des rencontres déterminantes, des désillusions et des déceptions aussi. Beaucoup de rêves perdus, mais d'autres renforcés.
Portraits de trois personnages, liés à trois espaces-temps de mon voyage, trois réalités péruviennes et trois initiatives...
1. Pedro, cultiver le désert

Mala, bourgade de la côte pacifique. Le marché coloré regorge de fruits divers, de variétés de pommes de terre, de grains et de légumes. Les stands du coin des viandes étalent leurs carcasses de poulets, à la satisfaction des ménagères péruviennes qui en cuisinent à tous les repas. Derrière cette abondance, une réalité trop souvent éludée: les végétaux sont gorgés de produits phytosanitaires, appliqués sans modération -et sans protection- par les agriculteurs de la côte; les poulets -de batterie- viennent des centaines de “granjas” qui s'alignent le long de la panaméricaine sud, sous un soleil de plomb; et les paysans victimes de cette industrialisation de l'agriculture vont travailler à la mine où rejoindre les bidonvilles de la capitale, tandis que les maladies et la malnutrition augmentent.
Pedro Francia aussi est passé par la mine. Il y avait même un emploi de bureau et un salaire correct, avant de décider de devenir agriculteur, comme ses parents. "Je voulais être indépendant et mener une vie plus saine", se rappelle-t-il. Pendant sa formation avec une ONG locale, il fait connaissance avec l'agriculture biologique et se convainc de sa pertinence pour sa région. D'expériences en rencontres, il se lance dans la production de fruits bios et forme une association avec d'autres producteurs de la même promotion.
Pedro explique que l’écologie ne se limite pas à la protection de l’environnement et de la santé, qu'elle est un concept global qui implique également sa manière de vivre et ses relations aux autres. «En s’associant, on s’appuie, on est solidaire en cas de problème.» On retrouve cette préoccupation non seulement dans l’association, mais avec les partenaires, dans les familles, avec les voisins, au marché bio. Chez les producteurs conventionnels, que ce soit au marché ou dans les entreprises commerciales, cette importance donnée à l’harmonie des relations ne se voit pas forcément. Promouvoir la solidarité est un des rôles que Pedro donne à Biofrut. «Ici sur la côte, la solidarité n’a jamais été la coutume, pas comme dans la montagne. Ici c’est l’individualisme qui prime. Les seuls moments où l’on voit des élans de solidarité, c'est dans les cas d’urgence, les tragédies [comme lors du tremblement de terre d'août dernier, dont les séquelles sont encore très visibles sur la côte sud, ndlr]. Ce qu’il faut, c’est créer de la solidarité préventive, durable, pas occasionnelle.» Puisse-t-il communiquer sa conviction autour de lui !
2. Maria Isabel, sous les pavés... les vaches
Lima, capitale. Ciel gris, toujours bas. Du nord au sud, plus de 60 km d'une urbanisation désordonnée, hétéroclite et sans cesse grandissante. Les inégalités sociales qui vous sautent à la figure, des bidonvilles et leurs monticules d'ordures aux villas luxueuses avec 4*4 et vue sur l'océan. Dans les avenues, les cris des portiers des “combis” surchargés -ces fameux bus qui s'arrêtent à la demande, les klaxons des taxis, les embouteillages incessants...
Mais dans ce chaos se cachent des coins d'harmonie. Au milieu de maisons modernes et d'immeubles en béton, dans la maison de Maria Isabel, entre les petites constructions de bambou, le jardin et la fromagerie, s'active la joyeuse équipe des “vacas felices”. De l'autre côté de la rue... Un mur. On monte l'échelle, et là... Miracle! Un vrai champ, coincé entre la base militaire et le nouveau centre commercial “sud” de Lima. Sept vaches y vivent comme des reines et produisent du lait biologique, dont les délicieux yaourts seront vendus aux foires bios de Lima.
Maria Isabel est agronome de formation. Venue se réfugier à Lima à l'époque du Sentier Lumineux, elle voulait y faire vivre son rêve de production bio, en attendant de meilleures conditions. Avec très peu, elle loue ce petit terrain, et après plusieurs expériences se lance dans cette production de produits laitiers, qui fait maintenant vivre deux familles dans une ambiance chaleureuse et un milieu sain. Mais ses rêves de verdure ne l'ont pas quittée, et elle s'est associée avec des producteurs bios d'un petit village dans lequel elle veut aller s'installer. Une joyeuse équipe là aussi, dans ce petit village perché dans la montagne, à quelques heures de Lima. Des projets de réserve écologique, d'écotourisme responsable, de groupement de producteurs... Maria Isabel s'investit, dynamique, dans ces projets qui redonnent vie à son futur village. “Il nous faut diversifier la production et revaloriser des cultures anciennes qui ont été laissées par manque de connaissance, comme la quinua ou le tarwi qui ont une haute valeur nutritive. La priorité est d'assurer la sécurité alimentaire du village, ensuite de transformer et vendre, à Lima ou plus près, en continuant notre travail de sensibilisation à la consommation de produits bios, notamment par l'ouverture aux visites.”
Ce projet d'ouverture par le tourisme “responsable” s'est vu concrétisé par une première expérience lors de la Semaine Sainte. Des citadins de Lima sont venus vivre et échanger avec les producteurs, découvrir leurs produits dans leurs assiettes, apprendre sur les méthodes d'agriculture biologique et biodynamique, ceuillir des fruits... Le dialogue entre paysans et citadins, pendant la veillée ou la promenade à la cascade, fut très enrichissant pour tous. "On apprend à se connaître [entre citadins et ruraux, ndlr] et à dépasser nos préjugés les uns sur les autres", remarque Luisa Velasquez, une visiteuse. Un des producteurs, Gustavo, fait un bilan très positif: “Les gens sont repartis heureux, et nous sommes restés avec l'envie d'aller plus loin, nos produits et notre travail ayant été valorisés par les visiteurs. Personnellement, cela me motive à poursuivre l'agriculture biologique.” Continuer à recevoir des touristes, oui, mais toujours dans l'idée d'un écotourisme responsable, “qui profite aux habitants”, et “qui [ne laisse pas] les poubelles partout”, précise Hector Yacsavilca, président de l'association locale des producteurs biologiques.
Tandis qu'à Lima le pré de Maria Isabel va être remplacé par un bâtiment militaire, il est temps pour elle de migrer vers la montagne, à contre-courant de l'exode rural. “On doit penser que je suis folle, mais j'ai la conviction que ce que je fais est bon pour moi comme pour le monde. Alors, oui, une folle qui a de grands rêves pour l'avenir”, aime dire Maria Isabel, avec une étincelle dans les yeux.
3. «Don Lucho» ou le pouvoir des plantes
Maracamiri, près d'Iquitos, forêt amazonienne. Il y a de l'animation ce jour-là dans la salle communale. Luis Culquiton, dit “don Lucho”, comme souvent le samedi, soigne gratuitement les habitants de son village natal. Le “chamane autodidacte” a bonne réputation. Il a appris à utiliser les plantes avec l'expérience, par tâtonnements, éclairé dit-il par l'esprit de l'Ayahuasca, plante magique du chamanisme régional.
Après avoir écouté leurs symptômes, il envoie les patients chercher eux-mêmes les plantes nécessaires dont l'extrait sera récolté sur place à l'aide d'un petit extracteur manuel. Une femme repart avec un flacon pour son mal de reins, contre lequel les “pastilles” payées au prix fort dans une pharmacie d'Iquitos n'ont rien pu faire. Luis parle avec passion des plantes qui soignent et conseille à tous de les (ré)utiliser. Car l'indépendance médicale est l'objectif premier de son projet avec les familles des villages alentours.
“Mon idée est que les familles se forment d'abord pour produire et transformer, que ce soit dans des buts médicinaux ou alimentaires, et de manière écologique. D'abord pour elles-mêmes, pour garantir leur sécurité alimentaire et leur indépendance médicale. Pour que cesse la sous-nutrition et le monopole des médicaments chimiques. Ensuite pour vendre, en valorisant le fait que ce sont des produits bios et locaux.”
En attendant la réalisation de ce projet, Luis fait lui-même ce qu'il préconise pour les autres. Dans son “chacra” poussent bananiers, coconas, manioc, aguajes... “C'est un modèle de “chacra intégral”, avec des plantes alimentaires, médicinales et de reforestation. C'est ce genre de polyculture biologique que j'aimerai voir se développer dans les villages.” Il a déjà commencé avec des familles intéressées. Ils travaillent tous ensemble, pour se former, sur le modèle inca des “mingas” (tous chez l'un, puis tous chez un autre).
Mais Luis ne s'arrête pas à l'agriculture. Avec un écrivain et une peintre, il prévoit l'organisation d'ateliers culturels où serait revalorisée la culture autochtone. Peintures naturelles, poésie... Les artistes s'engagent à venir partager leurs savoirs. Les visiteurs présents dans le centre, en cure de phytothérapie, seraient mêlés à ces échanges, occasion d'une ouverture pour des familles souvent très isolées, exclues d'un tourisme porteur d'inégalités, de prostitution, de problèmes de drogue, etc.
Les immenses ressources de l'Amazonie sont à la fois la cause de ses maux et un potentiel pour sa “guérison”. Luis mise sur la biodiversité. “Ici, les plantes ont un esprit”, dit-il souvent. Elles ont aussi un pouvoir matériel.
Alors... Oui, au Pérou aussi, et comme dans tous les pays, des individus et des groupes agissent pour le futur social, environnemental et culturel de leur quartier, de leur village, de leur région et de leur pays. Dans une vision qui s'oppose souvent aux politiques officielles de développement néolibérales, une vision qui met en avant l'éthique sociale et environnementale, qui privilégie l'autonomie et revalorise la culture locale.
Un beau modèle de dynamisme et de courage pour une jeune voyageuse en quête de clefs pour un autre monde...