L’un n’existerait pas sans l’autre. Leurs relations, épisodiques, ne sont jamais anodines, car la toile de fond en est le risque. C’est ce qui fait de leurs journées des accélérations de vie, des précipités de sensations, de joies et de peurs. Encordés pour le meilleur et parfois pour le pire, le guide de haute montagne et son client forment un couple éphémère mais indissociable. «On les prend en charge puis on les rend à leur vie normale. C’est une relation forte parce que la vie est en jeu», témoigne Nathalie Hagenmuller, guide à Chamonix depuis 1993. «L’effort, la difficulté, le risque ou encore la vie sous la tente en haute altitude, ça agit comme un décapant humain. Tu es vite à poil en montagne», renchérit François Damilano, guide au pied du massif du Mont-Blanc lui aussi. «L’alpinisme, le risque génèrent des situations fortes qu’on peine à retrouver dans la vie courante», conclut Bruno Gardent, guide à la Grave, en Oisans.
Le premier client transforme à jamais l’alpiniste en guide, se souvient Daniel Grévoz (1), en activité depuis 1972. «On devient d’un seul coup dépositaire d’existences. Et cela amène à voir la montagne sous un autre jour : celui des dangers dont il faut à tout prix préserver le client. Une préoccupation de chaque instant qui ne nous lâchera plus. Une mise entre parenthèses de la légèreté que peut avoir l’alpiniste avec la montagne.» «Guide, tu as leur vie au bout des doigts», résume François Damilano.
Indissociables, le guide et son client le sont dès l’origine de l’alpinisme. Lorsqu’il prend l’envie, au XVIIIe siècle, à quelques «savants» ou aventuriers, aristocrates ou rentiers, de gravir des sommets ou d’aller voir des glacières, ils recrutent «des cristalliers, des paysans, des bergers ou des chasseurs de chamois» pour trouver le chemin et porter les bagages, écrit Philippe Bourdeau, géographe et auteur d’une thèse sur les guides de haute montagne (2). Comme le feront, quelques décennies plus tard, les pionniers de l’Himalaya avec les sherpas.
Ouvreurs de rêves
En 1787, Horace Benedict de Saussure, géologue et naturaliste, embauche dix-huit «montagnards» pour le mener au sommet du mont Blanc, dont il rêve de calculer l’altitude. Longtemps, le «couple» reste inégalitaire, et la relation marquée par la subordination des locaux et le paternalisme des «touristes» : les citadins aisés se plaignent de ces rustres roublards enclins à boire ; les montagnards se gaussent de ces «poussah larmoyants». Ce qui n’exclut pas, à l’occasion, la naissance de belles amitiés. Coolidge, l’illustre alpiniste américain, grimpe ainsi durant dix-sept ans avec le guide suisse Christian Almer. Ensemble, entre 1868 et 1885, ils gravissent les plus beaux sommets des Alpes.
Dans Premier de cordée, un des premiers livres écrits par un guide, Frison-Roche exprime l’ambivalence des sentiments des guides pour leurs clients, à la fois gagne-pain et… boulets : «Heureusement qu’il y en a encore [des touristes] pour faire les courses, sans quoi il ne nous resterait qu’à émigrer pour vivre. Tu sais bien qu’on retire du profit de tous ces monchus qui laissent leurs sous dans la vallée.» Et comme est belle la montagne entre guides, sans clients : «Plus de sacs à traîner, […] quand on est entre nous, tout marche ; les cordes sont toujours tendues, les rappels pliés, on se comprend sans parler.»
Au fil des décennies, les guides gagnent leur indépendance. Ils ne sont plus de simples exécutants et, du bout de leurs crampons, écrivent l’histoire de l’alpinisme. En 1950, l’ascension de l’Annapurna par Lionel Terray, Louis Lachenal ou Gaston Rébuffat – les plus grands guides d’alors – consacre le mythe du «conquérant de l’inutile».
Univers à part
Depuis, les deux bouts de la cordée ont changé : les 1 500 guides des massifs français, dont la moitié est d’origine citadine, ne sont plus seulement des accompagnateurs. Passionnés de montagne, fiers de leur métier, les nomades des cimes aiment faire découvrir l’univers splendide et sauvage dans lequel le client ne pourrait pénétrer seul. Ouvreurs de rêves, ils repoussent les limites. «On veut lire cette passion qui nous anime dans leurs yeux, dit François Damilano. Un client qui ne se fait pas plaisir, ça me rend malheureux.»
Dans un curieux retournement de situation, la plupart des guides expérimentés déclarent que le sel de ce métier usant, ce sont leurs clients. «Partir avec un grimpeur superfort avec qui on n’a rien à se dire, c’est frustrant. La montagne redevient alors un tas de cailloux», poursuit François Damilano. Bruno Gardent est encore plus radical : «Les guides qui s’éclatent malgré la dureté du métier, ce sont ceux qui aiment les gens, pas les sportifs. La montagne, c’est un support relationnel.»
Parfois, ça ne colle pas. «Il arrive que le guide soit utilisé comme moyen d’arriver au sommet», déplore Nathalie Hagenmuller. Il arrive que des clients collectionnent les courses ou les sommets ou «s’achètent un Paris- mont Blanc en agence, comme ils achètent un ordinateur à la Fnac», regrette Bruno Gardent.
Assurance vie
Il arrive aussi que le guide se borne à un rôle de «taxi des montagnes». «Ils ne manifestaient pas l’attirance que je ressentais pour la montagne. Ils faisaient bien leur boulot, c’est tout», explique sobrement Xavier Blanchard, 82 ans, à propos des premiers guides auxquels il a fait appel. Jusqu’à ce qu’il rencontre, en 1972, celui qui est devenu le guide de sa vie, Daniel Grévoz. Affinités, même amour de la montagne, leur relation s’est construite au fil des courses et des années, mais elle s’est définitivement scellée dans le Valais suisse, sur une arête dominant un gouffre de 400 mètres. «Mon genou gauche lâche, me voilà précipité dans le vide», raconte Xavier qui se voit mourir sous les yeux de sa fille et de son gendre. Mais la corde se tend brutalement : Daniel Grévoz vient de lui sauver la vie.
«Clients amis», c’est l’expression qu’utilisent tous les guides pour désigner leurs «fidèles», ceux avec lesquels ils ont plaisir à repartir, avec lesquels ils n’ont plus à «jouer au guide». «Ils ne me demandent même plus un sommet ou une voie ; ils viennent faire de l’alpinisme et on décide ensemble ce qu’on fait», explique François Damilano. Souvent, confie Bruno Gardent, «on se voit assigner une fonction de médiateur ou de psy» , comme avec ces couples qui prennent un guide pour ne pas s’engueuler. Il évoque aussi «ces clients qui craquent en altitude, crient, pleurent». Vivre cela ensemble et le garder pour soi crée «une connivence, une vraie confiance».
Mais du coup, entre amitié et business, entre promiscuité et intimité, il est parfois difficile de démêler l’écheveau des sentiments noués avec les «fidèles». La relation est par nature ambiguë, analyse Rozenn Martinoia, économiste mais aussi grimpeuse passionnée : «Le client est le patron, il embauche un guide mais durant la course, c’est le guide qui devient le patron car c’est le chef de cordée. Ce qui peut entraîner des conflits.»
«Un métier de charmeur»
Beaucoup de guides avouent ne pas beaucoup aimer la «partie commerciale» de leur métier, d’autant plus difficile à gérer, selon Nathalie Hagenmuller, que «le client a l’impression que le guide est toujours en vacances !»
Pour Bruno Gardent comme pour François Damilano, le risque est de confondre vie privée et vie professionnelle. «Ils peuvent devenir envahissants et nous, on peut y laisser des plumes.» D’autant plus, remarque Rozenn Martinoia, qu’entre guide et client, il y a toujours un jeu de séduction. Et plus si affinités. A Chamonix, on s’amuse de ce guide que sa cliente, de retour du mont Blanc, n’a pas jugé bon de payer puisqu’il avait déjà eu sa gâterie la nuit précédente, au refuge du Goûter… «Mais il n’y a pas forcément une connotation sexuelle dans cette attirance, nuance Rozenn Martinoia. Il y a le charisme personnel du guide, l’aura liée à l’image du guide mais aussi leur côté vigilant, protecteur, paternel, qui peut être très attirant.» «Guide, c’est définitivement un métier de charmeur, assume François Damilano, on veut donner au client ce qu’il est venu chercher, on est flatté par ce regard, et on repeint la montagne en blanc.»
(1) Guide de haute montagne, une passion, un métier, Daniel Grévoz, Presses universitaires de Grenoble, 2001.
(2) «Guides de haute montagne, territoire et identité», Revue de géographie alpine, hors série, 1991.
A lire : Revue du Syndicat national des guides de montagne, spécial 60 ans (hors série).
Commentaires
GG
22H12 12 AOUT 2008
à lire à ce sujet, dès septembre un beau livre "profession guide de haute montagne" avec des récits de guides et de clients.
Freenours
21H03 12 AOUT 2008
Si si, Coolidge, comme sa tante miss Breevort qui l'initia à l'alpinisme pour le fortifier, était bien de nationalité américaine. Mais il a été pris en charge par sa tante, qui voyageait entre les USA et l'Europe, et a fini par faire des études de théologie à Oxford, puis à enseigner à la même université.
Pour le coté sexe et séduction, une confidence d'un copain après sa première saison de guide, stages CAF et UCPA dans les bienheureuses années 80 : "ce que je n'avais pas imaginé dans le métier de guide, c'est que dans chaque stage, il y a toujours deux ou trois minettes pour qui le guide est compris dans le prix du stage. C'est le plus éprouvant, surtout en altitude !"
chimere
13H51 11 AOUT 2008
Ne rêvons pas trop... et si on s'occupait des guides qui ont passé la soixantaine en oubliant de se maintenir en forme... A quand les tests d'aptitudes physiques pour une profession oû le client met sa vie au bout de la corde... que dire de ces hommes qui sont obligés de maintenir une activité parce que l'obligation de prévoir son avenir n'est pas obligatoire et qui ont choisi de travailler au noir.....
Voilà les constatations bien tristes de 12 ans d'alpinisme dans la vallée de Chamonix!
dom55
08H34 10 AOUT 2008
Coolidge américain ? M'souvenais plutôt d'un anglais, mais bon.... Souvenir d'une belle pente de neige et glace sur le pic du meme nom en Oisan, c'était bien bon...
LaChouette
00H02 10 AOUT 2008
Ah la montagne, quand tu nous tiens !!!!
LaChouette qui attend désesperement sa première course avec son premier guide... :-)
isabelle
19H06 08 AOUT 2008
j'en ai trop connu de ces guides qui aimaient la montagne mais detestaient les clients....Quand tu as trouve "ton guide" tu es heureux, tu peux enfin jouer, à trois, le guide la montagne et toi....sinon tu le sens ; le guide, il a juste envie de rentrer chez lui, que la course soit finie. Il meprise les voies faciles, les voies célèbres, il abborrhe le Mont Blanc et j'en ai rencontre un qui voulait detruire le Gouter....et sans doute les apprentis alpinistes, ses clients, avec.
J'ai vu un guide de Zermatt tiré sa cliente en descente de glacier comme un chien recalcitrant au bout d'une laisse, c'etait pitoyable. Elle etait japonaise. Qu'a t'elle raconte en rentrant chez elle ?????
Enfin, il y n'y a pas qu'eux, l y a les autres, ceux qui te rencontrent vraiment et qui aiment et la montagne et les etres humains, heureusement je les ai rencontrés, aussi...
Isabelle
Visiteur
16H49 08 AOUT 2008
Remarquable article, qui correspond bien à mon ressenti de client, mais néanmoins avec une petite erreur: Horace Bénédict Saussure gravit le Mont Blanc le 03 août 1787, pas en 1887...