Après cinq jours d'ascension, le volcan tanzanien offre le spectacle grandiose d'un lever de soleil à 5 900 mètres d'altitude. Mais atteindre la cime n'est pas donné à tout le monde...
Pour l'heure, il s'agit surtout d'affronter la foule sur le parking de la Machame gate, de résister à une chaleur tropicale et de s'acquitter des formalités administratives. A quelques jours de Noël, loin donc de la pleine saison estivale, les candidats sont assez nombreux. Américains, Japonais, Suisses... une bonne dizaine de groupes de deux à douze participants prennent leur mal en patience. Il faut faire la queue pour s'inscrire auprès des autorités du parc et payer les taxes. Pendant ce temps, les porteurs déchargent le 4 x 4 et se répartissent un impressionnant barda : sacs, tentes, vaisselle, vivres, caisson à oxygène, et même tables et chaises pliantes... La charge maximum autorisée (20 kg chacun) sera dûment contrôlée par des rangers.
Aucune difficulté technique
Adami, notre guide Tanzanien comme les dix autres membres de l'équipe °©, donne enfin le signal du départ vers 11 heures. Le chemin en pente douce, très bien (presque trop bien) aménagé, s'enfonce dans une forêt de fougères arborescentes et de lianes. Impatients de s'éloigner des autres randonneurs, et surtout de tester notre forme après des semaines d'entraînement intensif, nous accélérons le pas. «Polé, polé», sourit Bruno, le jeune assistant d'Adami. Ces premiers mots de swahili, signifiant «doucement, doucement», seront le leitmotiv de la randonnée. Un rythme lent est le meilleur moyen de s'adapter à l'altitude et d'espérer ainsi échapper au mal aigu des montagnes (1), principal écueil de cette ascension sans aucune difficulté technique.
C'est donc à une allure d'escargot que nous parcourons les 1 200 mètres de dénivelé de la première journée, régulièrement doublés par des porteurs au pas de course, paquetage en équilibre sur le dos ou la tête. La forêt tropicale ne s'éclaircit qu'en arrivant au camp, la clairière de Machame Hut. Le temps de siroter un thé, l'horizon nuageux s'est dégagé. Et on sursaute presque en réalisant sa présence au loin, majestueux dôme recouvert de son manteau blanc. Le Kilimandjaro, l'un des plus grands volcans du monde. Avec ses trois sommets : Shira, Mawenzi, et le plus haut, le Kibo, qui culmine au pic d'Uhuru (liberté en swahili).
Qu'importe que les autres groupes fassent les mêmes étapes, partant et arrivant quasiment à la même heure. Qu'importe la frustration de ne pas croiser ceux qui redescendent, puisque la voie est organisée à sens unique. Qu'importe de découvrir que, même ici, les téléphones portables fonctionnent et qu'ils pourront sonner jusqu'en haut. Le panorama magique au soleil couchant suffit à faire oublier que l'aventure, tentée chaque année par près de 20 000 personnes, est parfaitement balisée. Et que le spectacle du volcan blanc ne sera pas éternel. Dans moins de vingt ans, prédisent les scientifiques, ses glaces auront complètement fondu, victimes du réchauffement climatique et du déboisement massif au pied de la montagne.
Ciel bleu, petit déjeuner copieux au soleil... Après une bonne nuit de sommeil, et malgré l'absence de courbatures, c'est presque à regret que l'on se prépare à lever le camp où l'on aurait bien lézardé un peu. Mais la promesse d'admirer le Kili toute la journée, du moins si le temps reste dégagé, et de s'élever de 800 mètres suffit à motiver la petite troupe.
Mer de nuages et nuit étoilée
Les arbres se sont raréfiés laissant place à une lande d'altitude avec quelques séneçons géants. Le chemin est toujours aussi bien tracé, mais la pente devient plus raide. Les groupes se talonnent. A mi-parcours, la forêt traversée la veille semble déjà à des kilomètres. Au loin, à une soixantaine de kilomètres à l'ouest, le sommet du mont Meru (4 566 mètres) jaillit d'une mer de nuages. Après cinq heures de marche, le camp de Shira Hut est en vue, vaste plateau balayé par les vents. Le brouillard est tombé, nous enfilons polaire et anorak. Déjeuner chaud sous la tente commune, sieste puis mini balade autour du camp, annonce Adami. Ce n'est pas une proposition, c'est un ordre.
A 3 800 mètres d'altitude, il ne faut pas forcer. Paul et son fils Thomas, 16 ans, les autres membres de l'équipée, sont plutôt en forme. Mais à 20 heures à peine, après un bon dîner et une partie de backgammon, on est tous ravis de se glisser dans nos duvets, transis de froid et de fatigue. Comme la veille, la nuit étoilée est à couper le souffle.
Le troisième jour est celui du test d'adaptation à l'altitude. Montée tranquille jusqu'à un col à 4 600 mètres, dans un paysage de plus en plus volcanique ; puis descente dans un magnifique canyon vers le camp de Barranco (3 800 mètres). Il fait de plus en plus frais, le souffle est un peu court mais personne n'a de mal à suivre. Assis devant la tente, on frissonne en regardant les derniers rayons du soleil flamboyer sur le Kibo, désormais tout proche. Demain, cap sur Barafu Hut, ultime étape avant l'ascension finale.
Le manque d'oxygène se fait sentir
Le départ du sentier est carrément raide, limite escalade, puis c'est une succession de montées et de descentes dans un désert de pierres. Lunaire. Adami n'a plus besoin de préciser «polé, polé». Les effets du manque d'oxygène se font sentir. Je sens monter une migraine terrible et m'écroule en arrivant au camp.
23 heures. Les deux garçons se préparent, fébriles. Ils n'ont quasiment pas fermé l'oeil, trop excités. Veinards. Malgré la rage, je suis incapable de bouger. En moins d'une heure, tous les groupes se sont mis en route. Le silence revient dans le camp où ne restent que les porteurs et ceux qui ne sont pas en état. Vers 8 h 30, j'entends des cris. Ils sont en vue. Groggy, mais délivrée de la migraine, je vais à leur rencontre. Thomas a l'air frais, Paul est livide. Ils sourient. Ils l'ont vu, le lever de soleil à Uhuru Peak. «Tu veux essayer d'aller jusqu'au col ?» Je n'y crois pas, Adami me propose de partir avec deux porteurs. Dix minutes plus tard, nous quittons le camp, croisons les derniers groupes qui redescendent. La montée dans le pierrier, au bord du glacier, est interminable. L'impression d'avoir 90 ans, plus de jambes, plus de souffle. Et une seule pensée en atteignant Stella Point (5 730 mètres), au bord du cratère : redescendre.
Quelques centaines de mètres plus bas, les symptômes ont déjà disparu. «Haraka, haraka» («vite, vite» en swahili) ; les quelque 4 500 mètres de descente seront avalés en moins de 24 heures. On est le 24 décembre, les Tanzaniens se hâtent pour le réveillon.
Paru le 25 février 2006.
Commentaires
François Simon
10H23 27 MARS 2008
Merci de partager ce court récit... trop court bien-sûr tant il y a de choses à dire sur cette ascension extraordinaire qui vous emplit le tête de souvenirs. Je suis désolé que vous n'ayez pas pu atteindre le sommet. La frustration doit être grande. Nous avons eu aussi à laisser certains d'entre nous au camp avant l'ascension finale... ultra entrainés, ultra sportifs, ultra motivés mais il semble qu'il y ait un facteur totalement imprévisible: la sensibilité au mal de l'altitude...
Bon courage à tout ceux qui tenteront l'expérience bientôt