Quatre heures de montée dans la trace du guide, peaux de phoque sous les skis. Une heure et demie de descente en zigzag dans la poudreuse. Les deux facettes d’une randonnée à ski dans le val d’Aoste. Paru le 16 avril 2005.
La saison démarre et déjà, la montagne ressemble à un puzzle, chaque jour plus noir que blanc. D’habitude, fin mars, la neige touche les fenêtres à l’étage. Là, on la cherche sur les cimes. «On n’a pas vu ça depuis vingt-cinq ans», a dit l’oracle de la vallée, Luigi Oreiller, garde-chasse retraité de Rhêmes-Notre-Dame.
Depuis 1980, il note sur un cahier les pics d’enneigement dans le val d’Aoste. De trois à sept mètres selon les années. Et en cet hiver 2005, on a à peine atteint le mètre soixante. Le froid a été terrible, jusqu’à moins 30! «Et une semaine après j’avais plus 27 sur la terrasse», dit Luca Bulgarelli, le directeur du refuge.
C’est un montagnard, un guide, sec et précis. Il n’a pas d’explication pour le climat. Mais il ne raconte pas d’histoires aux clients. Le téléphone sonne toutes les dix minutes, et il répond dans toutes les langues. «Des nuages et pas de neige. Il faut monter à pied jusqu’au pont...» Ce soir, vendredi du week-end de Pâques, le refuge du Benevolo, 80 places, affichait complet. Mais la moitié des skieurs ont annulé.
Dandy beatnik
Pas nous, qui arrivons harassés d’avoir grimpé trois heures depuis le village, chaussures de ski aux pieds et planches croisées sur le sac. Même avec une météo morose, il était hors de question de renoncer à un raid Jaccoux dans le Grand Paradis. Ce massif italien a un nom bien mérité. Et Claude Jaccoux est le plus chic des guides de Chamonix.
Plusieurs tours du monde dans les mollets, mais aussi les plus grands sommets. Dans la tête, les milliers de livres qu’il a dévorés quand il était étudiant en lettres, puis prof de français. Toujours un livre dans le sac, il lit en refuge, en bivouac, dans les ronflements et les effluves de chaussettes.
C’est pour ça qu’on a choisi Jaccoux, dit «l’Intello», au bureau des guides de Chamonix. Et aussi parce qu’il a l’air d’un calme, ce dandy beatnik marié à la seule psychanalyste lacanienne de Chamonix. A vue d’œil, 60 ans sonnés. A table, tripotant son GPS devant un blanc fruité d’Aoste, il sème quelques souvenirs. Une face nord dans l’Himalaya. Le quartier Télégraphe, sommet de Ménilmontant, qu’il habitait quand les Allemands sont entrés dans Paris.
Ce jeune homme aura 72 ans dans quelques semaines. Il dit des choses irrésistibles: «En montagne, j’ai plus confiance dans les femmes que dans les hommes. Ça ne frime pas, ça ne craque pas une femme.» Son épouse se souvient qu’il disait déjà cela, la première fois qu’ils se sont croisés sur le raid Chamonix-Zermatt, il y a trente ans. Depuis, elle marche, ses pas dans les siens.
Petits canards
Un guide, c’est le contraire d’un général de Napoléon. Plus il est vieux, meilleur il est. La plupart abandonnent vers la quarantaine pour ouvrir un bistrot ou un magasin de sport. Trop dangereux, trop de responsabilités. Jaccoux continue d’organiser ses raids en haute montagne, été comme hiver, une file de petits canards disciplinés dans sa trace. Seule condition, le confort. «Huit jours en refuge non gardé, la bouffe dans le sac et les couvertures puantes, je l’ai fait. C’est fini.»
La «cabane» du Benevolo, l’une de ses destinations favorites, comble ses exigences. La table est excellente, les chambres impeccables et les hôtes, Maria et Luca, charmants. Tout cela à plus de 2200 mètres d’altitude, dans un spectaculaire cirque ensoleillé, couronné de rose à l’aube et au crépuscule.
Que demander de plus? «Une douche», n’ose murmurer Lucy, de Lausanne. La neige, disent les professionnels. Luca craint pour la saison de ski de montagne, prévue jusqu’en juin et qui peut s’interrompre dans une semaine. Jaccoux, son insigne de guide sur la poitrine, surveille le redoux: «Trois degrés pris dans une journée, ça peut rendre une pente pourrie.»
Depuis qu’on a laissé les voitures dans la vallée, il est responsable du groupe. Huit personnes, quatre femmes et quatre hommes, trois Suisses et cinq Français. Il a jaugé le niveau de chacun, distribué des pelles à neige et des Arva, petit appareil à ultrasons pour retrouver les gens (ou leur cadavre, au bout d’un quart d’heure) sous trois mètres de neige.
Temps de montagne
A table, il donne un cours théorique sur la «conversion claquée», coup de genou magique qui permet de bifurquer dans les pentes les plus raides. Il annonce la destination du lendemain, un «petit sommet», dénivelée de 1200 mètres, et lever avant l’aube. A 22 heures, chacun tourne sur sa couchette, imaginant une verticale de plus d’un kilomètre à gravir. Claude Jaccoux feuillette un petit carnet en lambeaux où il a annoté plus de vingt courses autour du Benevolo.
Il est sept heures et il ne fait pas «bêtement beau», comme dit un optimiste du groupe. Ni franchement mauvais, hormis la neige et le vent. Un temps de montagne qui, par instant, dégage du brouillard l’objectif du jour. Ce «petit sommet», Punta Calabre, qui pointe derrière une épaule de neige, paraît minuscule d’ici, malgré ses 3450 mètres. Nous y serons dans quatre ou cinq heures.
Jaccoux déplie ses longues pattes d’échassier, c’est parti. Sac sur le dos, jambes entravées par le baudrier d’escalade (en cas de chute dans une crevasse), un boulet à chaque pied (ski plus chaussure), il faut suivre la trace creusée dans la neige croûteuse. Sous les skis, la peau de phoque (une bande de moquette drue adhésive) fait entendre un crissement animal, vite agaçant. C’est le seul bruit, avec le petit choc des chaussures frappant les fixations. Personne ne parle.
Le but, paradoxal, est d’oublier qu’on est là. Oublier l’avancée monotone, le tremblement dans les cuisses et le cœur qui s’affole. La pause est dans une heure. Fruits secs et pâte d’amandes, avant d’entamer la longue marche sur le glacier. «On va y aller tranquillement», dit le guide.
Serpentin irisé
Avant midi, on est au sommet, au bout d’un zig-zag péniblement tracé dans la pente blanche. Le soleil éclaire tout le massif. L’air est transparent. A cette altitude, la neige, scintillante et légère, est hollywoodienne. On voudrait s’attarder, contempler, souffler. Mais le guide est pressé: «En montagne, il y a un principe malheureux: on se dépêche toujours. C’est un endroit dangereux, ne l’oublions jamais.»
Il vérifie que les peaux de phoque sont roulées, les fixations réglées pour la descente et les crochets de chaussure bien serrés. «Profitez-en, dans vingt minutes, on est dans la soupe.» Il se lance, dans l’inimitable godille des seventies, genoux collés et épaules souples, laissant derrière lui un serpentin irisé.
Les free riders, la nouvelle école de la glisse, foncent droit dans la pente sur leurs skis paraboliques: à toute allure, jambes et bras écartés. Les derniers, niveau troisième étoile, les rois des pistes damées, pédalent dans la poudreuse profonde. Ils plantent à chaque virage, laissant des cratères d’obus dans le paysage. «Ça va venir!» lance Claude Jaccoux.
Dernier schuss
Il faut moins d’une heure pour dévaler ce qu’on a monté en quatre. Le mur qui avait paru interminable est avalé en quelques secondes, trois virages pour le guide, un saut pour les free riders et une traversée conversion pour les autres. A 13 heures, la neige, croûteuse, mouillée, collante, s’effondre sous les skis. Le soleil a tapé plus fort que prévu. Il faut pousser sur les bâtons, sans dévier de la trace damée.
Le guide redoute les avalanches et les jambes cassées, il presse l’allure. Dans le dernier schuss, alors que le toit du refuge est en vue, c’est l’accident. Marie, pourtant bonne skieuse, sort des rails de la trace et chute la tête la première. Enfoncée sur plus d’un mètre, paralysée par la gangue de neige, elle étouffe. Il faut creuser à toute allure pour la dégager. Elle est déjà cyanosée quand on y parvient, après quelques minutes. «Je criais, personne n’entendait. Et après je me suis sentie partir. C’était très doux.»
Au refuge, tournée de grappa pour tout le monde. Claude Jaccoux lève son verre. Le «pépin» menace toujours en montagne, il y a pensé toute la journée: «Ce n’est que lorsqu’on est rentré qu’on est sauvé.»
Commentaires
LaChouette
21H03 15 MAI 2008
ça donne envie...
Récit magnifiquement raconté.