Au sud de Marseille, après les garrigues, des falaises offrent un espace sauvage de grimpe dominant les criques de la Méditerranée. Panorama et frissons garantis.
Ce samedi d’hiver, on s’est enfuis de nuit, chauffage à fond et essuie-glace rageur. Cap au sud, droit devant. Les neuf dixièmes de la France sont noyés sous la pluie ou la neige, mais la météo est affirmative : grand soleil durant au moins trois jours sur la Côte d’Azur, et surtout, condition sine qua non, pas de vent… Nous dépassons Valence et déjà le ciel s’éclaire, les nuages s’écartent. Lorsque nous traversons Marseille, encore endormie, la Méditerranée miroite sous un soleil resplendissant. Objectif les calanques, pour un week-end d’escalade.
La route grimpe au sud dans la garrigue. De plus en plus étroite et escarpée, c’est la route du feu, fermée tout l’été. Du col de Sormiou, 181 mètres d’altitude, elle plonge vers la calanque du même nom avec des cabanons en fond. Trois voitures seulement au parking ; nous chargeons nos sacs à dos et traversons cet espace désert.
En un quart d’heure, nous rallions le pied du Bec de Sormiou, falaise plongeant droit dans la mer, l’un des «murs intérieurs» de la calanque. L’eau clapote sur nos talons lorsque nous passons les baudriers et les chaussons, déployons notre corde. Au-dessus, près de 200 mètres de calcaire clair, compact et vertical. Place à deux heures d’escalade de rêve, même si nous sommes à l’ombre : au relais, il faut parfois se réchauffer les doigts et les orteils engourdis. Plus on monte, plus le vide, sous nos pieds, juste au-dessus de la mer bleu dur, devient fascinant. Sixième et dernière longueur de corde de cette voie superbe, entièrement en cinquième degré (1), puis nous débouchons sur la crête, en plein soleil. Derrière, face à nous, c’est le grand bleu, à perte de vue. Il est 14 heures.
Calcaire coupé du monde.
Juste au-dessous de nous s’étire la falaise de Tiragne, un secteur coupé du monde, particulièrement adapté à la grimpe hivernale. En tee-shirt, nous nous livrons au petit jeu de «la couenne», ces voies d’une longueur de corde seulement où l’on va se confronter «en tête» à son niveau maximum, jusqu’à la chute parfois, rendue bénigne à défaut de plaisanter par l’équipement adapté… Quelques grimpeurs lézardent au pied des voies. Ils encouragent de la voix leurs comparses aux prises avec quelque surplomb vachard 25 mètres plus haut. Le soleil s’apprête à plonger dans la Méditerranée, balayant le calcaire sculpté d’une lumière douce et orangée. Bientôt il fera froid. Il faut s’arracher à Tiragne la belle. Allons, courage : l’apéro au casa nous attend sur le Vieux-Port !
Poussée d’adrénaline.
Dimanche matin, campus de Luminy, terminus des bus et de la route. Ici, comme presque partout au sud de Marseille, la ville pénètre profondément les flancs nord du massif des calanques. On part à pied pour basculer, après une demi-heure de marche, sur la somptueuse calanque de Sugiton. On laisse la mégapole derrière soi, pour plonger sur une côte paradisiaque et échapper à la civilisation. C’est la magie des calanques, c’est aussi leur faiblesse… 5 500 hectares de nature au contact direct avec une agglomération de plus de 1 million d’habitants : les tentations d’aménagement urbain ont été nombreuses. Certains projets fous, depuis plus d’un siècle, ont été abandonnés. D’autres ont été réalisés. La station d’épuration de l’agglomération est là, en plein massif, et son conduit d’évacuation, plus ou moins sain selon les périodes, se déverse plein sud, dans la calanque de Cortiou.
Du côté de Cassis, à l’est, carrière monstre et bâtiments divers défigurent le site de Port-Miou. Aujourd’hui encore, de gros projets immobiliers menacent, comme à la Cayolle ou au Mont- Rose… Et puis il y a «les hameaux villageois», Samena, l’Escalette, les Goudes, Callelonge, Sormiou, Morgiou, au charme si puissant que la tentation de les agrandir n’est jamais loin. Avec plus de 1 million de visiteurs par an, et en particulier une saison estivale surchargée, les lieux sont fragilisés. Promeneurs, randonneurs, joggeurs, grimpeurs, mais aussi touristes trimballés en vedette (ou «promène-couillons», selon l’expression consacrée), plaisanciers, pêcheurs, nageurs et plongeurs exercent eux aussi une pression forte sur les milieux marins et terrestres. Si une grande partie du massif a été classée par l’Etat en 1975, une partie des hameaux ne sont qu’inscrits à l’inventaire des sites. Classement et inscription n’ont jamais réellement permis une protection à la hauteur du lieu. Le processus de création d’un parc national des calanques est aujourd’hui sérieusement engagé, mais l’étendue du cœur de cet espace, la zone réellement protégée, reste à définir.
Respect.
Nous marchons maintenant depuis une petite heure déjà. Nous voilà au pied de notre objectif, «Futurs Vétérans», petite voie historique de deux longueurs de corde, sur un versant bien vertical de l’Aiguille de Sugiton. Elle a été ouverte en 1947 par une légende dans les calanques, Georges Livanos, dit «le Grec», un nom qu’on ne prononce qu’avec grand respect des Dolomites à Chamonix. On est confiants : quatrième degré pour la première longueur, cinquième pour la seconde, ça ne devrait pas traîner. L’heure d’une bonne remise à l’heure marseillaise a sonné : une «Livanos» ne se considère qu’avec la plus grande des humilités. Comme le prouve la suite… En première longueur, on vient buter sur une grosse «oreille» de calcaire gris, décollée de la paroi bien lisse. On arrive tant bien que mal à sortir du passage en rampant pour s’engager avec inquiétude dans la fissure rectiligne de plus de 20 mètres qui suit. Vingt minutes et deux ou trois montées d’adrénaline plus tard, grâce à une progression foulant aux pieds toute esthétique moderne de l’escalade, on émerge au sommet de l’Aiguille, les mains moites. Mais quel itinéraire ! Perchés sur la minuscule plate-forme sommitale, face à la mer en plein soleil de midi, le bonheur est total.
Initiation de néophytes.
Qu’on ne s’y trompe pas pourtant : l’escalade dans les calanques est à la portée de tous. C’est même le lieu idéal pour une initiation. Le lendemain, sur le célèbre Rocher des Goudes, deux Marseillaises néophytes se joignent à notre groupe. Après un petit atelier d’initiation, nous les embarquons – en basket – pour l’arête du Sémaphore, deux longueurs sur le fil du pilier ouest du Rocher. Ouverte en octobre 1900, c’est l’une des voies les plus anciennes des calanques, très facile mais extrêmement aérienne. Un pur bonheur. A la nuit tombante, on se retrouve attablés en terrasse sur le port de poche de Callelongue, juste au pied du Rocher. Doigts rougis, râpés par le calcaire, cheveux ébouriffés et yeux encore brillants d’excitation, nos deux sportives n’ont plus qu’une idée : s’inscrire, demain, dans un club d’escalade de Marseille.
(1) La difficulté d’une voie est représentée par un système de cotation, entre 3 et 9.

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