Un jour Brest est morte. Depuis elle ne cesse de renaître.
«Rappelle-toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là», écrivait Jacques Prévert au lendemain de la Seconde guerre mondiale décrivant une ville dévastée par les bombes, ce «Brest, dont il ne reste rien.»
Il pleut toujours sur Brest aujourd'hui. Une pluie fine. Et, comme pour avertir la population qu'on déterre le passé, les sirènes d'alarme retentissent régulièrement entre les murs de la ville. Par exemple, lorsqu'on creuse des tranchées pour le tramway à venir et qu'on exhume les épines de la guerre: des milliers de tonnes d'explosifs. Il faut alors évacuer, encore aujourd'hui, des milliers d'habitants, pour, encore aujourd'hui, leur épargner les bombes. Les déminages sont fréquents, c'est comme ça, à Brest, pour construire du neuf, il faut rouvrir les plaies.
Les sirènes hurlent encore. Ce n'est pas grave, c'est la ville qui bouge. C'est comme si la reconstruction d'après-guerre durait depuis toujours. Comme si la ville n'avait jamais fini de renaître, corrigeant aujourd'hui les erreurs des urbanistes austères d'hier. A l'époque, 90% des immeubles avaient été détruits. Il a fallu bâtir vite, avec rigueur, sans plaisir. Défigurer la blessée.
«Brest est reconnaissable à ses bâtiments gris, assortis avec le temps», plaisante-t-on ici et là. C'est vrai. Les murs sont gris, rugueux, abîmés. Ils racontent l'histoire d'une ville éprouvée socialement, économiquement et culturellement. Pas de vieilles pierres ici. Sauf peut-être dans la Rue de Saint-Malo, seule trace pavée d'avant-guerre, où il ne reste qu'une maison en granit, menacée de destruction pour cause de vétusté. Le combat mené par les riverains ont permis de sauver cet unique témoignage, situé en face de l'ancien bagne, au cœur du quartier délaissé de Recouvrance. Une association fait désormais vivre la rue et des festivals la fleurissent .
A part ça, du béton, coulé partout. Du béton neuf, du béton vieux, mais rarement monochrome. Le graff a depuis longtemps envahi la ville, comme pour faire parler les murs, faire jaillir des couleurs trop absentes. Au port de commerce, la mythique Rue de Madagascar et ses entrepôts abandonnés adjacents accueillaient encore récemment les meilleurs graffeurs européens. Mais depuis 10 ans, ces murs tombent, les vieilles usines désaffectées sont rasées, pour laisser place à des bureaux tout neufs, prêts à recevoir les entreprises émergentes. Un mal pour un bien? Dur à dire. Le port de commerce porte l'âme de Brest, et dès qu'on y touche, un frisson parcourt la ville.
Car c'est sur le port, ouvert sur l'Océan atlantique, que se concentre la force de Brest. Là, les dockers manipulent des tonnes de marchandises déchargées à bout de grues des cales des cargos de toutes provenances, les ouvriers de la réparation navale soignent dans les profondes cales sèches les navires les plus grands du monde.. Non loin de là, sur l'Ile Longue, les militaires veillent sur la puissance nucléaire française, l'équivalent de 2000 fois la puissance destructrice d'Hiroshima.
C'est ce même port qui se pare de ses plus beaux atours tous les quatre ans, pour la fête maritime internationale. Là les bistrots s'en donnent à cœur joie. Les touristes venus admirer les vieux gréements ne peuvent s'empêcher de juger d'un œil sceptique ce rapport intime à la fête et à l’alcool qu'entretiennent les Brestois -non sans une certaine fierté. Parait-il que la ville abrite plus de 365 bistrots, autant de ports d'attache où accostent malgré eux un bon nombre d'échoués de la vie.
C'est comme ça. «Ici c’est Brest» hurlent volontiers les supporters du Stade Brestois à leurs adversaires. Comme si cette justification se suffisait à elle-même. Comme si c'était l'unique réponse à la question que les visiteurs se posent en arrivant : «Comment font les gens pour vivre ici?» Un mystère dont les Brestois sont gardiens, sans en connaître vraiment la clef. Un mystère qui les unit, comme s'ils étaient seuls contre tous. A part.
Brest est une ville au bout de la terre, du Finistère, on ne vient pas ici par hasard. C'est trop loin. Tout au bout. On s'y arrête, comme bloqué, ne pouvant poursuivre le chemin. «C'est pour cela qu'il y a tant d'âmes en peine qui n'ont pas pu fuir plus loin» m'a-t-on un jour expliqué. Peut-être est-ce aussi pour cela qu'il y a tant de vie, tant de richesses, comme si on était obligé de se débattre pour pousser les murs, pour créer, pour vivre.
Car tant d'initiatives musicales, artistiques, pédagogiques naissent ici. On n'attend rien, on agit. D’après une récente enquête, Brest serait la ville «la plus intello» de France avec 7,7 livres empruntés par habitant et par an, son nombre record de fauteuils de cinéma par habitant et de taux de lecture à la presse quotidienne. Les salles de spectacles sont pleines et les associations bourgeonnent. Brest est dans le top cinq des villes les moins inégalitaires de France. Il y a peu d'écart entre les Brestois les plus riches et les plus pauvres. Elle abrite près de 20 000 étudiants et tente de se rendre attractive.
Les gros travaux de ces dernières décennies étaient l'occasion d'embellir la ville. Raté. Après la tendance «on habite près de la mer» qui a offert à la ville l'immense honneur d'avoir une gare en forme de phare, une faculté en forme de paquebot et un aquarium en forme de crabe, est venue la tendance «on habite une ville destroy», qui a vu naître le nouveau cinéma multiplexe bâti en plein centre ville dans un matériau déjà pré-rouillé, «pour le style»; ou encore La Carène, nouvelle scène des musiques actuelles, que certains prennent pour un blockhaus et qui a cette même couleur rouille délavée. C'est un peu comme si on souhaitait profondément que la ville garde cet aspect écorché. Malgré cela, les habitants aiment leur ville, ils ont appris à vivre avec. Un peu comme la pluie. Les Brestois sont d'ailleurs les seuls à dire qu'il fait beau quand le ciel est gris. C'est peut-être ça leur force.
Les enfants d'après guerre n'auront jamais su ce qu'était cette ville avant -je ne le sais pas non plus. Toujours est-il qu'ils portent en eux cette chose qui n'a jamais cessé de vivre, tout ce qu'il reste : l'âme de Brest.
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Commentaires
murielle
12H53 26 OCTOBRE 2012
J'ai oublié !
allez voir le magnifique livre de Philippe Kerarvran :
"Brest, front de mer" (édition dialogues -ben oui hein !-)
Une belle mise en lumière de la ville, en ce début de 21e siècle.
murielle
12H48 26 OCTOBRE 2012
Je trouve le texte de Jeanne La Prairie un peu négatif, et ses photos un peu réductrices. Si tout ça fait bien partie de Brest, le tableau n'est pas tout-à-fait complet.
Cette tentative de comprendre de l'extérieur l'âme de Brest est quand même assez réussie, je trouve. Mettre des mots sur une âme n'est pas facile !
Mais c'est surtout par les commentaires de certains internautes que je suis touchée. Touchée, parce que je quitte Brest dans un mois. J'y vis depuis 27 ans. Etudes, boulot.
Je retourne vivre dans mon sud (Finistère !) natal.
Je pars avec quelques larmes, et des bons souvenirs.
et je reviendrai de temps en temps embrasser ses concerts, ses bars, son port de comm'. Partager encore son ambiance, son âme.
Je lui reste fidèle.
Il ne peut pas en être autrement.
Visiteur médical
12H34 26 OCTOBRE 2012
Le côté "drame social à l'anglaise" de Brest est impeccablement retranscrit pour ma part. Ce côté brut, minimaliste et dur des formes urbaines. J'aime surtout la place qui est accordée aux matériaux et aux couleurs dans ce texte : le béton, le gris, la rouille. Comme le dit une internaute dans le fil des commentaires, le voyage est réussi. C'est bien de celà qu'il s'agit. Chacun l'aurait écrit différemment. Très belle déclaration d'amour tant par la sincérité qui s'en dégage que par la qualité littéraire. J'ai bien aimé quoi maintenant je vais manger mon poisson.
Visiteur
10H59 26 OCTOBRE 2012
Bel article, tout à fait pertinent. Finistérien, j'habite Brest depuis une dizaine d'années. Et je me retrouve complètement dans ce qui est écrit plus haut. Dans le mille Emile !
Visiteur
22H52 25 OCTOBRE 2012
Deux heures de visite en 2010 ou avant et une accumulation de clichés ne suffisent pas pour évoquer Brest.
L'emballage est joli, l'apparence agréable, mais le colis est vide.
Ma perception du journalisme est différente.
Visiteur
22H35 25 OCTOBRE 2012
Je suis née à Brest et n'est pas quitté l'agglomération brestoise depuis. Je ne trouve pas la description de Brest très flatteuse et encore moins les photos (je ne pense pas que ça donnera vraiment envie aux gens d'y aller). Il y a pourtant tant de vue de Brest ou même de tags, de fresques qui vaillent la peine d'être photographiées ! Et surtout le temps est loin d'être aussi mauvais que la météo ou les clichés laissent souvent penser. Les quelques personnes que je connais qui ont fait "escale" à Brest, souvent par le fait d'opportunités professionnelles, sont ravies des gens qu'ils y ont rencontrés et de la qualité de vie.
Visiteur
19H04 25 OCTOBRE 2012
ici c'est Brest.... bof....les grapheurs ont beau tenter la couleur ,c'est toujours dans des lieux "déprimants" !pour l'architecture c'est vrai on paye très cher les dégâts de la guerre,mais certains brestois ont décidé de donner des couleurs à leurs maisons ;bravo !!!
Anonymous
15H34 25 OCTOBRE 2012
En Normandie aussi, on dit qu'il fait beau quand il ne pleut pas...
Jean Courage
15H16 25 OCTOBRE 2012
La plus belle richesse de Brest n'était que ses habitants.
Barbara confondrait les gouttes de pluie avec ses larmes,
Brest la blanche pour Carlos ou ODK, n'est plus que Brest la grise pour Miossec.
Ici on ne construit plus que des bâtiments neufs déjà rouillés, triste présage pour l'avenir.
En 2005, j'avais reçu à Brest même, Au Vauban (la dernière Redoute culturelle brestométropolocéannienne), des chefs d'entreprises germaniques. A l'issue de ce repas, alors que nous cheminions sur l'avenue du Tigre, un de mes interlocuteurs outre-rhénan me demande : Vas ist ce batiment tout rouillé ?
Je réponds avec fierté : "C'est le multiplexe Liberté !"
Il s'exclama alors : " Ach, fous foyez, à l'éboque on savait gonstruire solid ! "
J'ai failli faire comme Barbara.
Visiteur
11H45 25 OCTOBRE 2012
A Brest, rien ne bouche l'horizon des citadins. On peut souvent voir la mer et aussi le ciel, de partout et constater qu'il vit,le ciel, qu'il vibre de toutes les nuances de bleu et de gris... et vous à Paris, vous voyez quoi ?
Visiteur
09H13 25 OCTOBRE 2012
Un soir de la fête maritime "Tonnerres de Brest" nous rentrons chez nous par le tout nouveau tram.
Un peu éméché, un homme se met à chanter. Les voyageurs reprennent en coeur le refrain : "Emmenez-moi au pays des merveilles, il me semble que la misère serait moins pénible au soleil..."
Excellent souvenir! Des sourires, une osmose entre personnes qui ne se connaissent pas...
Le ciment, c'est cette ville qui est à part! Je trouve que les gens y sont originaux, non conformistes souvent, ouverts, inventifs, enthousiastes envers la nouveauté (voir les premiers jours de la circulation du tram!). Il y a aussi un langage particulier.
Il y a des quartiers qui s'apparentent à des villages où presque tout le monde se connaît et se salue!
BZH_lou
03H14 25 OCTOBRE 2012
Mais Delphine c'est chaud comme t'as raison... Chuis arrivé à Brest j'avais 7 ans, et depuis, l'amour fou... BZH da viken!
BZH_loul
03H11 25 OCTOBRE 2012
Bien dit maxime
Laurent
00H09 25 OCTOBRE 2012
Pour moi, ce qui fait la force de Brest, son côté attachant, c'est bien ce côté gris, triste, inhumanisé des bâtiments, de l'architecture, de l'urbanisme. Cela force à la sociabilité, à l'humanité... Quand les choses sont si laides il ne reste que l'humain.
Sûrement pour moi la ville où j'ai préféré vivre. Et merci pour votre poésie malgré certaines inexactitudes !
Fabdebrest
22H56 24 OCTOBRE 2012
Merci pour ce texte très poétique que je trouve juste!
Charlotte
21H18 24 OCTOBRE 2012
Merci pour cet article plein de poésie. Car oui, nous venons sur ce blog pour voyager et non pour lire une analyse froide et trop réaliste d'une ville. Le voyage est pour ma part réussi.
Manus
18H51 24 OCTOBRE 2012
Mouais... Pas mal de gros clichés tout de même.
Maxime
17H27 24 OCTOBRE 2012
Bonjour,
L'article dans son ensemble est honorable, mais il fait la part belle aux clichés entourant cette ville depuis des décennies.
Certes le gris est omniprésent, mais sachez qu'il est désormais proscrit dans les programmes de ravalement très actifs en cours. La différence est d'ores et déjà flagrante dans le centre-ville.
Par ailleurs, il n'y a pas eu de "déplacement de population" liée à une bombe depuis un an ou deux. Et le tramway a depuis été mis en circulation avec succès.
Aucun mot sur Brest devenu le plus grand port de plaisance de Bretagne, loin devant les populaires St Malo, Quiberon & co. Pas de mot sur le plus grand aéroport - international - breton, en plein essor, et qui participe au désenclavement du territoire.
Pour finir, signalons que la photo présentée pour illustrer l'article n'existe plus. Ces deux bâtiments ont été rasés. Ouf.
Et signalons qu'il ne pleut pas tout le temps à Brest, il suffit de regarder la météo pour s'en convaincre. Les clichés ont la vie dure surtout quand ils sont ressassés. Venez voir nos plages les belles journées de printemps et d'été, et vous verrez notre ville sous un tout autre angle.
Maze
16H05 24 OCTOBRE 2012
Brestois de mon état, je tiens a signaler vis à vis de la "Tendance on habite près de la mer" La gare a été construite en 1936 puis rebâtie a l'identique après guerre.
Ann-Ha
15H22 24 OCTOBRE 2012
Brestoise, je lisais cette article avec méfiance - que va-t-on encore raconter comme saloperies sur ma ville ? - mais fort heureusement toute appréhension s'est envolée au bout de quelques lignes, puisque vous avez su décrire avec simplicité et justesse. Merci.
Damien
14H55 24 OCTOBRE 2012
Etant Brestois, je trouve la description réaliste. Certes la ville est moche mais très active culturellement par rapport à sa taille. J'y suis né, je l'ai quitté quelques temps et j'y suis revenu et franchement je m'y sens très bien. Pas sur que tous les expatriés s'y trouve bien mais dans mes connaissances la plupart sont agréablement surpris.
Le seul reproche à l'article est le choix des photos : il y a des graffs largement mieux que ceux montrés ici! De véritables oeuvres d'art! Allez vous renseigner via l'asso "Crimes in mind" pour voir les projets réalisés.
http://www.crimesofminds.com/
Voilà juste dire qu'ici ça bouge énormement!
François
14H23 24 OCTOBRE 2012
Bonjour,
Votre article est une bien belle description de Brest. Cependant, pour celles et ceux désirant voir cette ville d'un peu plus haut :
http://www.flickr.com/photos/brestitude/7753975268/in/photostream
http://www.flickr.com/photos/brestitude/7748888828/in/photostream
http://www.flickr.com/photos/brestitude/7742036118/in/photostream
http://www.flickr.com/photos/brestitude/7740455922/in/photostream
http://www.flickr.com/photos/brestitude/7739096576/in/photostream
http://www.flickr.com/photos/brestitude/7917536238/in/photostream
Visiteur
14H23 24 OCTOBRE 2012
Super article !!
Iciiiiii c'est Brest !!!
Itaki75
12H52 24 OCTOBRE 2012
Magnifique évocation d'une ville qui fait toujours rêver ....
Visiteur
12H35 24 OCTOBRE 2012
Merci pour ce beau texte sur ma ville.
Delphine
10H48 24 OCTOBRE 2012
Ahhhh merci de parler de Brest-même !
Ca fait chaud au coeur de lire cet article bien tourné ! Juste un petit point sur lequel je ne suis pas vraiment d'accord, c'est votre commentaire "pas de vieilles pierres ici, sauf peut-être la rue St Malo". Certes, la rue St Malo est un petit coin exceptionnel de Brest, mais il y a quelques perles de vieux bâtiments à Recouvrance, et surtout à St Martin....une bonne partie de ce quartier a été épargnée pendant la guerre...certes, les rues ne sont pas pavées, mais les bâtiments sont en pierre....même si on ne le voit que lors des rénovations !
J'ai quitté Brest il y a 2 mois, et elle me manque déjà, je ne suis pourtant pas Bretonne, du moins, pas de sang.
Ah oui, on dit aussi qu' "On pleure 2 fois, une première fois quand on arrive à Brest, la deuxième fois quand on en repart"...et c'est tellement vrai...je suis arrivée dans cette ville en 2008, sans en avoir vraiment le choix, je ne voulais vraiment pas y aller, ce gris, partout, le temps, les bâtiments, l'alcool....et 4 ans plus tard, j'ai dû repartir à nouveau et quitter Brest...et j'ai encore pleuré. On apprend à aimer Brest plus que toute autre. Cette ville a vraiment quelque chose de spécial. Vivement le retour !