C’est une ville d’entre-deux où je ne cesse de revenir, le temps d’allers et retours. Entre les vagues, Calais n’est qu’un port, un lieu de passage. La valise est restée dans le train et c’est à peine si le voyageur fait quelques pas sur les quais entre les correspondances.
C’est un lieu incertain qu’on traverse, sombre, comme une silhouette sur la digue par temps de brume. La lumière des phares ces temps-ci part se perdre dans les rumeurs des côtes. Naufragés, jusqu’où est-il possible de se jeter sans se prendre aux garde-fous ? Les bateaux sont à quai et même la Manche semble être amarrée au port. Attention à la jetée, à ne pas se prendre les pieds dans les lignes. Les pécheurs sont là, à regarder un peu méfiants, attentifs, les passants. Le froid leur coupe les mains et tout juste s’ils s’entendent sur leurs prises. Ils doivent se relayer pour être là à toute heure, qu’ont-ils d’autre à faire ? Pas de repos pour les poissons, les chômeurs n’ont que des dimanches.
Il y a comme de la fumée dans l’air, un temps à rester près du feu. Dans les rues, personne, plus un bruit. Les façades ne résonnent plus du ronronnement des machines. Cent fois sur le métier les araignées passent sur la poussière. On conserve des usines, friches condamnées, terrains vagues des pièces de musée. La ville s’étourdit dans les vapeurs de son industrie passée et l’on oublierait dans ce calme trompeur que les siècles passent au-dessus de nos têtes, en avion.
Dans le bruit de la corne de brume se confondent les souvenirs et les rêves de plages indéfinies. A voir passer les ferries, on ne compte plus, toujours les mêmes, à quelques lettres, à une dizaine de chiffres près. Des passagers, on ne sait de quels bords, agitent les bras, sur le pont de leur grande traversée. Ils s’écartent des rives, mouchoir à la main avec l’envie de partir. Ceux qui reviennent ainsi, le cœur léger, la valise lourde, s’éloignent.
La frontière est poreuse, un trait de craie qui s’efface à la première ondée. «L’Angleterre à deux pas». Il suffit de suivre la route le long des falaises, et dans la nuit les lumières d’en face nous éclairent. Quelques lueurs de villes, des étoiles suffisent à l’espoir. Les côtes apparaissent les jours de beau temps, le signe que rien ne dure. La mer sans arrêt se rappelle à la ville, il y a quelque chose dans l’air, un certain climat.
Le vent du voyage traine sur les autoroutes des cortèges de voitures et de camions qui s’engouffrent dans le tunnel. Il soufflait trop fort et nous marchions à reculons. Il y en avait bien d’autres, des ombres courbées par le froid. Le sable suivait nos traces jusque dans les maisons, un semblant de la mer qui ne nous quittait plus. Sur les bancs, entre les arbres morts, presque immobiles des jeunes discutent pour tromper la résignation, ils attendent l’occasion. Loin d’être arrivés, encore sur le qui-vive les migrants traversent les rues, anonymes et fugitifs. Des ombres qui nous dépassent, des ombres sur lesquelles on a du mal à fermer les yeux, des ombres à faire peur. Ils ne demandent qu’à repartir, pour chercher plus loin encore où s’installer en paix. Sans toit, d’autres les rejoignent à la recherche d’un nouveau départ, ils sont nombreux les assis de la rue. Sans chercher à les voir, on les entend, les grimaces et les pleurs comme des oiseaux affamés.
L’heure change, on tire les rideaux et les magasins ferment. Le jour et la nuit, Calais, Saint-Pierre comme deux villes différentes. D’un côté ceux qui aux bars poursuivent le temps perdu, les aventures d’un soir, de l’autre les endormis qui au matin retrouvent café et travail. Un accord n’a pas suffi pour rassembler les deux communes. L’union est seulement dans le nom, pour l’histoire. La mairie, pour ceux qu'elle réunit encore, donne toujours l’heure. Les jours de soleil, toute la cité se retrouve à la mer. Là, en face de murs de béton infranchissables, des blockhaus, des barres d’immeubles, le vent respire comme il peut.
Ils ne sont pas nés de la dernière pluie, tous ces monuments. Ils portent la mémoire sur le socle, une histoire que les guerres n’ont pas épargnée. Dans les vieux quartiers, que reste-t-il du Moyen-Age ? Du XIXe, plus de toits, seules des statues rappellent encore ce passé. La mousse et l’oubli doucement se lacent entre les marbres. Ce ne sont pas les bombardements qui ont détruit le souvenir des morts. Les touristes en pèlerinage ne manquent pas, cette église où l’on n’officie plus, celle où le Général s’est marié. Pourtant ce n’est que le refuge des pigeons et des siècles qu’on préserve à coup de truelles. La bruine a repris et arrose les fleurs déposées aux pieds des bronzes. Les bourgeois ont encore les clefs de la cité entre leurs mains. Rodin les a voulus à taille humaine, humbles et aux mains souffrantes, ils sont devenus familiers.
L’averse a surpris les enfants qui crient et courent le long des chalets, près des dunes. Les ferries au loin se croisent au ralenti ; ça ne les concerne pas, ce petit bout de terre de l’autre côté. Seul ce qui tombe du ciel peut les intéresser. Les nuages ne semblent pas définis et le temps même se trouble. Ici plus qu’ailleurs peut-être, comme elles sont riches ces journées où l’on ne sait plus ce qui relève de l’instant. Les filets de pécheurs ne prennent que les gouttes et même la dentelle la plus fine ne capture pas l’ondée.
Là, où subsistent lumières et voile de pluie, on avance sans trop croire aux couleurs.
Les habitants restent les premiers surpris à voir l’arc en ciel. C’est un étrange sentiment celui d’être entre-deux ; c’est une identité difficile à définir. Derrière la pluie, c’est croire à la chaleur d’un feu, d’une rencontre, d’un moment entre les chalets. C’est l’impression de voir les nuances, de vivre plus vrai, sous le parapluie.
Calais un point sur une carte, loin de l’arrivée. C’est une ville où le voyageur ne fait que passer, en mal de transport. Un rendez-vous raté ; au prochain arrêt une accalmie, un lendemain
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Commentaires
HECTOR VIGO
05H45 17 OCTOBRE 2012
"Calais n'est qu'un port", mais pour que ce soit également une ville il n'y a qu'un pas.