Citadelle des illusions passées au coeur de Copenhague, la zone squattée par des hippies depuis 1971 a des airs de bidonville bucolique éclos sur le bitume...
Depuis 40 ans, Christiania résiste au temps et aux pressions politiques, navigue entre boboïsation et paupérisation, violence des gangs et insouciance festive. Pacifistes et idéalistes, les Christianites n’y croient plus vraiment.
C’est une bourgade éclectique, plantée dans la capitale sur le bord du canal. De multiples entrées et pas de grilles. A Christiania, on entre dans une cité libre. Un nuage euphorisant qui sent la bière danoise et le haschich. Construite sur la base navale désaffectée de Bådmandsstræde, défendant le droit à une société alternative basée sur le consensus et la légalisation de la «fumette», Christiania dérange. Longtemps menacé de destruction, le quartier de 900 habitants a obtenu un sursis en juin 2011. Après une décennie de lutte avec le gouvernement conservateur, un accord permet à la communauté de racheter le terrain pour 10,2 millions d’euros, avant juillet 2012. «Une décision terrible à prendre», explique Jokker qui tient le bureau d’information: joyeux bordel de paperasse et de cadavres informatiques.
Pour payer sa dette, Christiania a lancé un appel aux dons et compte sur la générosité des touristes: l’endroit est devenu l’une des attractions les plus visitées du Danemark.
Ecolo et prospère, le quartier compte deux épiciers bio, une «Sunshine Bakery»: une boulangerie qui vend 24h/24 des viennoiseries, des pubs, un marché pour touristes et un atelier qui fabrique le Christiania Bike: le célèbre tricycle, très en vogue dans une communauté qui ne tolère pas les voitures. Dans l’agitation mêlant la jeunesse danoise aux visiteurs intrigués, les Christianites plus ou moins assagis se mêlent à la foule. Quelques hippies aux sarouels et dreads colorés mais surtout des familles discrètes, pas baba-cool à l’excès. A quelques pas des maisons, des vendeurs de haschisch sont installés derrière leurs guérites: Pusher Street, un marché illégal juteux vissé à l’économie du quartier qui attire Danois et étrangers fumeurs de bédos. Pour le meilleur et pour le pire, les habitants composent avec les contraintes de l’engouement suscité par leur rêve de vie devenu réalité. Unie aux premiers abords, la communauté se délite devant cette utopie à la dérive.
Le tourisme comme seul salut
Le tourisme de masse (1,5 million de visiteurs par an) étouffe les habitants. Rikke vit à Christiania depuis 1981: «Avant, dans une journée, on croisait 3 ou 4 têtes que l’on ne connaissait pas. Maintenant, c’est 3000 ou 4000.» La vieille dame au chignon grisonnant mime des gens regardant chez elle en se collant aux fenêtres. «On se sent vraiment scrutés». Elle habite une grande maison en lambris rouge calée sur les hauteurs, avec un jardin où elle cultive des oignons ; à l’abri de la pagaille du centre névralgique. La communauté est déchirée entre son désir de tranquillité et le besoin du tourisme, pour amasser de l’argent et se protéger du pouvoir politique qui veut raser la zone. “Ça fait quarante ans qu’il essaie. Mais tant qu’il y aura des touristes, on sera protégés.” Alors, le gouvernement aurait trouvé un moyen plus pernicieux d’essouffler la cité. A propos de la «liberté retrouvée» depuis l’accord, Rikke rétorque: «C’est un énorme bluff ! Depuis, on paie le double pour notre maison (1900 couronnes par personne par mois, l’équivalent de 260 €). Des gens sont partis ». La défection: une nouvelle menace pour la ville libre.
«Les Christianites ont deux visages»
Mathilde Vilsen a travaillé 3 ans au jardin d’enfants. Une verrière peinte en vert menthe posée au bord d’une plage artificielle où les enfants font de la balançoire et des pâtés de sable. L’étudiante évoque l’individualisme des habitants qui tranche avec l’esprit communautaire des débuts. «Les Christianites ont deux visages. [...] Beaucoup de gens font passer en priorité leurs intérêts. Ils sont incapables de participer au consensus. C’est pourtant la base pour que l’expérience fonctionne.» Elle évoque une maison toujours à l’abandon car le voisinage refuse de choisir un nouvel arrivant.
Kirsten Larsen, anthropologue de formation vit ici depuis 1980. Elle explique : Si un endroit est libre, on passe une annonce dans le journal et on rencontre les candidats.» Souvent des trentenaires bobos ou des marginaux. «Parfois, on a été obligé de revenir au vote plus traditionnel». Des cheveux délavés par le temps teints en rouge pétard, Kirsten porte une chemise à fleurs et des babouches carmin. Au poignet droit, des joncs dorés qui font «gling gling» quand elle parle avec les mains. Elle habite le «Blå Karamel» tout au bout du quartier, nom tiré de l’argot choisi un soir de défonce en référence au gland masculin. Une bicoque sans salle de bains et aux murs bruts. Dans la pièce principale, un sofa en velours râpé et une large table en bois pleine de bibelots et de lettres ouvertes. Une vie sans-le-sou mais paisible assure-t-elle, même si la communauté se bat tous les jours contre les diverses tentatives d’abus de pouvoir. Le trafic de drogue génère le plus d’inquiétudes : «On vient de recevoir des menaces d’un autre gang de la ville.»
«Cet endroit est totalement pourri»
Une tension latente est palpable dans la mini-ville. Mêlés à quelques hippies tenanciers, une trentaine de crânes rasés intimident ceux qui s’aventurent dans l’allée des dealers. Des tatouages sur la tête: c’est le signe d’appartenance aux Hells Angels, l’un des gangs les plus dangereux au monde. Les Harleys et les gros blousons de «bikers», interdits dans Christiania, sont restés au vestiaire. Mathilde refuse de passer dans Pusher Street. «J’ai la certitude qu’ils sont armés malgré l’interdiction [...] C’est l’endroit le plus dangereux du Danemark, ça peut dégénérer en quelques secondes.» Elle décrit des scènes de violences «comme dans les films»: des fusillades, des passages à tabac gratuits, des crânes scalpés, des doigts coupés. «On vous tue pour presque rien […] Cet endroit est totalement pourri.» Embué dans son office fumeux, un joint à la main et un chapeau de cow-boy d’où s’échappent de longs cheveux cendrés, Jokker du bureau d’information le reconnaît: «il y a des gangsters impliqués dans le hash, mais ce sont les plus gentils des mauvais gars.» La cité libre s’est enfermée dans un système à la dérive. Les «Pushers» se sont rendus indispensables. C’est une sorte de milice interne qui fait régner l’ordre. Ironie du sort pour cette utopie libertaire. A Christiania, la culture hippie a bien vieilli... «Il ne reste plus grand chose des débuts de Christiania» assure Mathilde. «La plupart des gens ne sont plus heureux ici.»
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Commentaires
J.O.
09H16 24 OCTOBRE 2012
En effet j'avais trouvé l'endroit vraiment déprimant, et même carrément pas accueillant, avec une atmosphère bien glauque, entre les revendeurs de hash qui te regardent de haut et les gros panneaux "interdit de photographier" partout.