C’est à peine perceptible. Dans l’expression, dans le regard, rien n’a transparu. Aucun signe avant-coureur, pas le moindre indice n’a parcouru ce visage impassible.
Ce n’est pourtant pas le premier qui fait le coup. Mais une fois encore, il s’avère impossible de cerner le moment où tout vacille, où les nerfs ne sont plus assez solides pour retenir la marée qui monte de l’intérieur.
Sans prévenir, sans tir de sommation, un battement de cils et les yeux rieurs sont plein de larmes. Un revers de main, rapide réflexe, efface ce relâchement. Mais souvent, le barrage cède complètement, et les mêmes sanglots, les mêmes hoquets universels jouent alors leur concert.
Les faciès asiatiques ont cette particularité de ne pas trop retranscrire les émotions. Au Guatemala, la population maya ressemble étrangement à ces voisins du bout du monde et possède, elle aussi, cette caractéristique. Du rire aux larmes sans prévenir. A l’image du temps de la région, alternant éclaircies et pluies battantes.
Il faut dire qu’en arrivant ici, Famdegua vient donner aux habitants une nouvelle occasion de pleurer, une nouvelle opportunité d’affronter le passé, et, dans la mesure du possible, de tirer un trait. Dans ce village isolé, à deux heures de route caillouteuse de Coban, la grande ville du nord du Guatemala, on vient retourner la terre et les souvenirs.
Pendant plusieurs semaines, alors qu’une partie de l’équipe remue le sol pour en exhumer les corps, une autre remue les mémoires pour en tirer les témoignages. Un génocide, 30 ans de guerre civile, une des plus méconnues et pourtant une des plus sanglantes d’Amérique latine. Ça en fait des «choses» à raconter, des histoires à déterrer.
C’était autour d’une table ou devant la maison… Difficile à dire. Il faisait chaud, c’est sûr. Quel était le premier témoignage ? Celui d’Angustia, ou du vieux Francisco ?
Peut-être était-ce celui de cette femme, qui s’est enfuie dans la forêt lorsque les militaires sont entrés dans le village, mitraillant à la volée. Enfuie avec ses trois enfants, alors que le mari succombait aux premières rafales. Cette femme contrainte de s’établir en pleine jungle dans des camps de fortune avec les rescapés des villages alentours, et qui a vu mourir deux de ses enfants. De froid, de faim, de peur, d’un peu tout ça à la fois. Ces deux enfants, qu’on est aujourd’hui venu déterrer, parmi tant d’autres, pour les identifier et qu’enfin la famille puisse honorer leurs mémoires, leur dresser une sépulture digne de ce nom.
Mais finalement peut être était-ce une autre histoire. La plainte de cet homme qui, de retour au village, ne put que constater que sa femme et ses enfants étaient déjà partis sous les coups des machettes. -Encore ces larmes inattendues- Lui non plus n’eut d’autres choix que celui de rejoindre les déplacés dans la jungle.
Une journée ordinaire
A Sechinapemech, qu’après plusieurs jours on dénommerait familièrement Sepemech, les habitants parlent le kekchi, l’un des vingt-et-un dialectes mayas du Guatemala. Dans cette région rurale, réglée sur le mécanisme huilé de la mère nourricière, on vit au rythme de la terre. Les hommes du maïs partent à l’aube vers les champs, le sac de jute vide à la main, et réapparaitront une ou plusieurs fois dans la journée pour décharger leurs épis. Ils ne rentreront qu’à la déclinaison du soleil.
C’est accompagnée de ces travailleurs infatigables que l’équipe chargée des exhumations part à travers la forêt aux premières lueurs du jour. La jungle est luxuriante, débordante, d’un vert presque trop chargé pour être assimilable. Déjà le bourdonnement des moustiques infernaux, des armées d’insectes en tout genre, a envahi l’air. Au loin, par des rugissements semblables à ceux des lions, les singes hurleurs rappellent les limites de leur territoire. Le soleil tape déjà fort. Les Mayas se meuvent aisément au milieu de ces spirales végétales, des enchevêtrements de lianes, de racines poussant en totale anarchie. La machette est un allié précieux dans cet environnement délicieusement primaire. Elle fraye le passage jusqu’aux champs de maïs. Elle fraye la route pour se rendre là où est restée enterrée une partie du passé.
Chaque arrivée sur le site est ponctuée par une prière, mélange de révérence aux esprits et d’oraison catholique. On rend hommage aux disparus dans une cacophonie aux accents lugubres. Chacun psalmodiant tout haut les souvenirs, les regrets, les espoirs qu’il porte en lui. Une prière sera encore récitée chaque fois que des restes seront localisés. Enfin marquant le terme de la journée, un rite pour remercier la terre, et se faire pardonner d’avoir dérangé les esprits des morts. Par l’intermédiaire d’un feu, on lui offre des bougies grasses symbolisant l’âme des anciens, mais aussi du chocolat, des pétales de fleurs et parfois même du rhum.
Mais plus douloureux encore que les corps: faire remonter les souvenirs. Il faut encourager les rescapés à parler afin d’identifier les restes exhumés, y apposer des noms. Il faut écouter les histoires de ceux qui ont vu, de ceux qui savent, pour ensuite témoigner, dénoncer encore une fois. Les soulager un peu de ces souvenirs trop lourds à porter.
Et il y a le "gringo" qui vient de l’autre côté de l’océan, à qui ils confient leur passé, toute leur intimité. Lui qui ne les voit pas venir, ces larmes. Le "gringo" qu’ils hébergent, nourrissent, accueillent à en donner une définition exacte de l’hospitalité.
Le "gringo" qui vient d’un pays dont ils ne connaissent que l’universel Zinedine Zidane, dont on évoque le nom sans même l’écorcher dans un village anonyme et sans électricité d’Amérique Centrale.
La nuit ponctuelle a rabattu tout le monde autour du feu. Toutes les générations se croisent, bavardent, crient, rient. Mais ce sont les femmes qui font la plus belle entrée en scène. Ces femmes qui, quelques heures auparavant, ont pleuré un disparu, ont pleuré un souvenir douloureux. Elles rient désormais, tourbillonnant dans leur wipil, jupe et chemisier, habit traditionnel bariolé, saisissant les boules de maïs pour en faire des galettes parfaites de tortilla. C’est un festival de couleurs et de musique. L’air est chargé de rires et des battements de mains nécessaires à la confection des tortillas. Elles tapent, frappent, chacune à leur rythme, produisant sans même s’en apercevoir, comme un air andalou, l’air de la terre.
Bon texte. Un tantinet ampoulé, mais l'histoire montre un certain talent.
Juste un petit truc qui m'a choqué:
"La machette est un allié précieux dans cet environnement délicieusement primaire"
Que vient foutre ici ce "délicieusement"??? De la crême fraiche dans un civet????
A suivre!
Commentaires
XGerard
03H54 16 JUILLET 2010
Bon texte. Un tantinet ampoulé, mais l'histoire montre un certain talent.
Juste un petit truc qui m'a choqué:
"La machette est un allié précieux dans cet environnement délicieusement primaire"
Que vient foutre ici ce "délicieusement"??? De la crême fraiche dans un civet????
A suivre!