Le sauna n’est pas qu’un folklore dans les pays du nord. Les 5 millions de Finlandais pratiquent l’alternance de bains de vapeur et d’eau glacée régulièrement, en famille, entre collègues, pour fêter un événement, ou même pour prendre des décisions politiques…
On nous avait prévenus. Faire pleinement l’expérience du sauna finlandais allait requérir une immersion totale dans cette tradition plus que millénaire. Pas question de se défiler au moment de plonger dans l’eau gelée, après le bain de chaleur à plus de 100 degrés. Ni d’ailleurs de refuser poliment la séance de flagellation à coups de branches de bouleau, avant de se rhabiller. Que ceux qui ont pu imaginer que le sauna finlandais se limitait à une bonne suée, nu comme un vers, au milieu d’inconnus, se détrompent. Merja Hedman le répète: «le sauna, c’est bien plus que cela. Ça fait partie de notre vie.» La jeune femme sait de quoi elle parle. Elle dirige la très exclusive Société finlandaise de sauna à Helsinki. Une véritable institution. Et un passage obligé pour tout candidat sérieux à l’initiation complète.
Direction l’île de Lauttasaari, à l’ouest d’Helsinki. Le trajet en bus dure une vingtaine de minutes, le temps de découvrir à quoi ressemblent les quartiers résidentiels de la capitale finlandaise. Pas de grandes tours, mais de petits immeubles, puis des maisons de bois et finalement l’arrêt à Vaskiniemi. On vérifie l’adresse encore une fois. Une grosse baraque blanche se dresse au bout d’un sentier. Le style chalet, coiffé d’un toit de tuiles, surmonté de grandes cheminées, crachant leur fumée dans le ciel. Le tout au milieu d’une forêt de bouleaux, face à la mer. C’est là que la Société finlandaise de sauna, fondée en 1937, a pris ses quartiers, après les Jeux Olympiques d’Helsinki en 1952.
Réticences. Un groupe de retraitées se presse à l’entrée. Le jeudi après-midi est réservé aux dames. Les plus âgées viennent dès l’ouverture, pour éviter le rush de la fin de journée. L’expérience commence au vestiaire. Une grande pièce au rez-de-chaussée, avec des dizaines de casiers accrochés aux murs. L’introduction peut être légèrement déstabilisante pour un néophyte pudique. Pas question de garder le moindre bout de tissu. C’est une des règles du sauna. Apparemment, les Finlandais connaissent bien les réticences des étrangers. On vous encourage d’un sourire rassurant. Et c’est dans son plus simple appareil qu’on finit par foncer vers les douches.
Une fois récuré de la tête aux pieds, il ne s’agit plus que de s’armer de courage et pousser la porte qui donne sur une des petites pièces à peine éclairées, où sont allongées une demi-douzaine de femmes sur des gradins, suant déjà à grosses gouttes. La chaleur est étouffante. Et pourtant, on grimpe encore quelques marches, pour aller s’asseoir plus haut, sur un banc de bois, où il fait encore plus chaud. Le silence règne, presque religieux. «On vient ici pour se purifier le corps et l’esprit, pas pour faire la causette avec ses copines», murmure Marketta Forsell. La sexagénaire s’y connaît. Non seulement, elle dirige la Société internationale de sauna, mais elle a écrit un livre sur le sujet.
Le mercure ne serait-il pas descendu au-dessous des 90 degrés? Qu’à cela ne tienne. La Finlandaise s’empresse de jeter une louche d’eau sur les pierres brûlantes, qui reposent au centre du poêle à bois. La température remonte aussitôt. Le sauna, dit Marketta Forsell, «c’est bien plus qu’un plaisir, c’est une façon de vivre». Ses voisines approuvent. Sans cette petite pièce qu’ils pouvaient facilement transformer en étuve, leurs ancêtres auraient eu bien du mal à survivre aux longs hivers. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, les femmes accouchaient au sauna. On y lavait les morts. C’était un lieu sacré. Il l’est toujours. «A l’étranger, ils ont souvent mauvaise réputation. Ce sont des lieux de rencontres sexuelles. Mais pas en Finlande», assure une habituée.
«Diplomatie du sauna». Ici, on va au sauna en famille. Toutes les célébrations sont l’occasion de s’offrir un bon bain de chaleur. Noël, la Saint-Jean, un anniversaire, une promotion, la signature d’un gros contrat… Quand les Finlandais ont quitté les campagnes pour s’installer en ville, ils allaient au sauna public. Il n’en reste plus qu’un à Helsinki, le Kotiharju Sauna, construit en 1928. Les autres ont été remplacés par des saunas collectifs, dans chaque immeuble, puis par des installations privées dans chaque appartement. Ce qui explique d’ailleurs comment un pays de 5 millions d’habitants arrive à compter plus de 1,7 million de saunas. Pas une entreprise ou un hôtel qui n’en ait un. Le Parlement, le palais présidentiel et même les camps de l’armée finlandaise à l’étranger. Car comme dit le proverbe : «s’il y a du temps pour faire la guerre, il y a du temps pour prendre un sauna.»
Qui d’autres que les Finlandais auraient d’ailleurs pu inventer ce concept apparemment très efficace qu’est la «diplomatie du sauna» ? Le président Urho Kekkonen, qui a dirigé le pays entre 1956 et 1981, en fut un ardent défenseur. Il aurait lui-même vu le jour dans un sauna. Ni Khrouchtchev, ni Brejnev ne purent y échapper. On dit aussi du prix Nobel de la Paix, Martti Ahtisaari, qu’il en est un fervent partisan. La nudité favoriserait les négociations, la chaleur, leur avancée. Le sauna, comme essence même du principe de la social-démocratie finlandaise? Il fallait y penser. «Peu importe qui vous êtes. Au sauna, tout le monde doit suivre les mêmes règles. Et quand on est tout nu, c’est dur de se sentir supérieur», résume Marketta Forsell.
Poutine nu. Evidemment, l’arrivée des femmes au pouvoir a compliqué les choses. Les décisions qui se prenaient avant au sauna sont désormais adoptées en salle de réunion. Et lors de la visite de Vladimir Poutine en Finlande, ce n’est pas la présidente, Tarja Halonen, mais son mari, qui l’a accompagné. Longtemps réservée aux hommes, la Société finlandaise de sauna a elle aussi fini par accueillir les femmes, même si les règles d’adhésion restent encore très limitées, puisque seule une personne parrainée par deux membres du club depuis plus de cinq ans peut espérer y entrer.
Les yeux qui piquent, la gorge sèche et la peau cramoisie, il est temps d’aller se jeter à l’eau. Dehors, la vue est magnifique. Un petit sentier descend vers un ponton, qui s’avance sur la mer. Au loin, des bateaux de plaisance clapotent dans la crique abritée des regards par une forêt de bouleaux. L’eau doit faire une dizaine de degrés. «C’est excellent pour la santé», nous dit-on. Certains s’y rendent même au plus fort de l’hiver, quand l’eau est recouverte d’une épaisse couche de glace et qu’il faut y percer un trou pour s’y baigner.
Rameau de bouleau. Reste à affronter l’antre du diable. Le sauna à fumée, où la température peut atteindre 140 degrés. Il faut sans doute être né dans ce pays, pour pouvoir y rester plus de quelques minutes. Sur les bancs, des femmes transpirent, se tortillant sur leur bout de serviette pour calmer les sensations de brûlure. Cette fois, on court presque se rafraîchir dehors, avant de finir dans une pièce un brin plus fraîche, pour se faire battre les flancs, à l’aide d’un rameau de bouleau, trempé dans l’eau. «C’est très bon pour la circulation», assure Marketta Forsell, qui encourage à frapper plus fort.
Epuisé, il ne reste plus qu’à aller siroter un verre, dans un des fauteuils en rotin du salon, devant un feu de cheminée, en admirant le coucher de soleil sur la crique. Des femmes en peignoir discutent à voix basse. Le sujet des conversations? «Tout sauf la politique, la religion ou l’argent», déclare une participante. Il est aussi de bon ton, paraît-il, d’éviter les cancans et de rester de marbre face aux nombreuses personnalités qui fréquentent les lieux. Car rappelons-le, ici, tout le monde est égal.
Y aller
Vol direct Paris-Helsinki entre 270 et 300 € avec Finnair ou Air Baltic (trois heures de trajet).
Ni visa, ni vaccin.
Monnaie : euro.
Budget moyen pour une semaine : environ 750 € par personne.
Site francophone :
www.info-finlande.fr/
Saunas et bains
Suomen Saunaseura ry : la Société finlandaise de sauna et ses six saunas électriques, au bois et à fumée. Il faut être acccompagné d’un membre. Prix : 12€. Vaskiniementie 10, 00200 Helsinki; +358-(0)9-6860 5622; www.sauna.fi
Kotiharju Sauna : sauna traditionnel au feu de bois, en plein centre d’Helsinki. Rénové en 1999, il garde l’esprit qui l’anime depuis 1928.
Pas de lac pour se refroidir à proximité, mais des chaises en plastique sur le trottoir (!). Prix : 9 €. Harjutorinkatu 1, 00500 Helsinki ; +358-(0)9-753 1535 ; www.kotiharjunsauna.fi
Ravintola Uunisaari : un cran au-dessus, sur l’île d’Uunisaari, en face du parc de Kaivopuisto.
Il faut réserver. Prix : 8,40 € ; Uunisaari, 00140 Helsinki ;
+358-(0)9-636 870; http://www.uunisaari.com
Yrjönkadun Uimahalli : piscine art déco et sauna, avec possibilité de siroter une bière locale à l’étage. 21 Yrjönkatu, 00100 Helsinki ;
+ 358-(0)9-3108-7401.
Sortir
Café Tin Tin Tango : décor à la Hergé et musique argentine. Rappelons au passage que les Finlandais sont des grands danseurs de tango. Le sauna se trouve au rez-de-chaussée. Il peut accueillir six personnes à la fois, à condition de réserver à l’avance.
Töölöntorinkatu 00260 Helsinki ; + 358-(0)9-270 90972; www.tintintango.info
Kiasma : le musée d’art moderne d’Helsinki. Entrée : 7 € ; Mannerheiminaukio 2, 00100 Helsinki; +358-(0)9-1733 6505; www.kiasma.fi
Seurasaari : le musée en plein air d’Helsinki, un retour en arrière dans l’histoire et les traditions de la Finlande. Entrée : 6 €. Seurasaari, 00250 Helsinki ;
+358 (0)9 4050 9660 ; www.nba.fi/en/seurasaari_openairmuseum
Commentaires
Eric Fletcher
14H23 09 AVRIL 2009
Tervetuola dans notre sauna familial à Helsinki-Reimarla.
Ici, vous pouvez vous rouler dans la neige du jardin pendant
l'hiver entre deux séances de suée et une bonne bière (Koff-IV
est ma favorite, comme Linus Torvalds).
Si vous le désirez aussi, nous vous invitons dans le "Savu-Sauna" (Sauna-à-fumée) d'origine de la famille à 120 km d'Helsinki, d'ou vous pouvez directement sauter dans la mer
à l'ouverture de la porte. Nous préparons les Vihta (fouets en branches de bouleau) nous-mêmes et ne les achetons pas
surgelés au super-marché.
Nicolas
14H09 09 AVRIL 2009
Ouais enfin Kroutchev et Brejnev n'ont certainement pas attendu de venir en Finlande pour découvrir les sauna. Je ne pense pas que vous trouverez un Russe de 15 ans qui n'est jamais allé au sauna. Mais intéressant quand même. Peut-être que si l'information est transmise on verra un jour en France des sauna où on peut aller en famille ou entre amis.
jérôme
13H55 09 AVRIL 2009
"siroter un verre" écrivez-vous ?
... bon, entre nous... personne ne le saura .... vous vous êtes envoyé combien de "Lapin Kulta" pour redescendre à 37° ?
attention , pas de mensonge, hein !.... j'irai compté les canettes agonisant sur la ballustrade du sauna.
(lapin kulta : l'or de Laponie , marque de The bière finlandaise incontrournable, même au fin fond du fond de la tunturi- toundra)
HECTOR VIGO
13H46 09 AVRIL 2009
En France, pour se faire suer, on n'a pas de saunas, mais on a MAM.
Tuonela
12H26 09 AVRIL 2009
ahhhhh cela fait toujours trop longtemps que je ne suis pas allé au sauna. C'est un peu une école de vie, qui ne laisse pas d'interpeler le Français pour le moins pudibond...
J'espère que votre découverte va se transformer en franche habitude !!! Bon séjour à Helsinki !