Un train décati, des pizzaïolos nonchalants, des vendeurs à la sauvette devant le Colisée désert. Une plage, des femmes qui se déshabillent... Mosaïques.
(La visite audio du Colisée en fin d'article)
Il n’y a pas plus romantique qu’un train de nuit pour aller en Italie. (Pas depuis Marseille, car alors, en hiver il faut en prendre quatre et on arrive à cinq heures du matin à Rome). Mais depuis Paris, le Palatino est direct. Totalement décati, il a traversé les âges. Même ses ronronnements et ses grincements sont d’un autre temps. Plus aucun TGV ne parvient à émettre ce genre de râles ni à bercer de cette manière. Et puis on se dit: «C’est l’Europe: c’est formidable, on glisse d’un pays à l’autre; on passe les frontières sans s’en rendre compte. On se réveillera demain de l’autre côté des Alpes…»
Une heure du matin, la porte pourtant fermée de l’intérieur s’ouvre avec fracas, la lumière crue du néon est aussitôt allumée. Un policier italien en parka se hisse en un clin d’œil vers la dernière couchette. Il réveille une jeune femme aux longs cheveux bruns emmitouflée dans un sweat-shirt et hallucinée de ce raffut. «C’est vous la Brésilienne?» Ils parlent en anglais. Le policier veut savoir ce qu’elle vient faire à Rome, ce qu’elle transporte avec elle, si elle a des objets à déclarer à la douane. Elle est étudiante à Londres, est venue voir sa famille à Paris pour les fêtes et rend visite à une amie à Rome. Elle lui apporte un cadeau, non elle n’a rien à déclarer. Le policier ouvre le paquet, fouille ses affaires. Puis repart sans éteindre la lumière, sans un mot. «Je ne comprends pas, j’ai tous les visas qu’il faut, j’étudie dans une des meilleures écoles à Londres…». C’est l’Europe. On n’y passe pas les frontières aussi facilement que ça.
Campo dei Fiori, dans le centre historique de la cité
Il y a tout de même des frontières culinaires. A Rome, sur le Campo dei Fiori, (autrefois lieu des exécutions publiques), derrière le marchand de fleurs du marché qui se tient tous les matins (sauf le dimanche), on trouve les pizzas les plus fraîches. Impossible en France d’apercevoir derrière une vitrine un tel spectacle. Un pizzaïolo nonchalant semble jouer du piano sur une pâte blanche et élastique longue de plusieurs mètres. Il est en tongs, couvert de farine blanche, indifférent aux regards curieux des étrangers. Sa pâte est la meilleure.
Dans les rues avoisinantes, les marchands ambulants ont changé. Ceux qui travaillent à la sauvette en Italie ne sont plus les même. A Rome, sur les places du centre historique balayées par les touristes, ils proposent des gadgets. «Pas cher»: 2 euros. Parfois, pour mieux refourguer leur camelote, ils les mettent d’office entre les mains des enfants qui croient à un cadeau. Ils sont plusieurs, certains guettent l’arrivée des carabiniers avec qui ils jouent au chat et à la souris. Ils se connaissent, se parlent quand ils se croisent, plaisantent et échappent ensemble aux policiers. Ils se ressemblent; des hommes jeunes, la peau foncée. Sans doute sri lankais.
Avant, les vendeurs de fausse maroquinerie, de montres d’imitation ou de lunettes de soleil étaient africains. Puis les Chinois sont arrivés. Là, c’est encore une autre immigration. Qui sera bientôt remplacée par un nouveau flux. Le lendemain, le 31 décembre, les mêmes vendent des pétards. Dans la rue, les marchandises circulent vite.
Le 31 décembre, à minuit, Rome est en feu. On le voit depuis les toits, les feux d’artifice explosent partout dans une anarchie joyeuse. Pendant de longues minutes, la ville rugit et bombarde comme en souvenir des guerres qu’il n’y aura plus. Et le lendemain matin, il pleut. Il a plu toute la nuit, comme s’il fallait éteindre le brasier qu’était devenue la ville.
Les ruines désertes
Chaque année 4 millions de personnes visitent le Colisée. Les touristes ont une prédilection pour cet amphithéâtre monumental, dédié au combat de gladiateurs et aux jeux dont les premiers (en 80) durèrent 100 jours et 100 nuits. Cela fait presque 11 000 visiteurs par jour. Où sont-ils ce jour-là? L’artère pavée qui y mène depuis Campodiglio et les musées du Capitole est quasiment déserte. Dans le forum antique, on aperçoit plus de pierres d’autrefois que d’hommes et de femmes d’aujourd’hui. On est le jour de l’épiphanie, une fête sacrée en Italie. Même le soleil est resté caché. Un groupe de musiciens andins folkloriques à souhait comme on en trouve dans le métro parisien joue dans le vide. Un homme déguisé en Toutankammon attend désespérément une pièce d’un passant. Le paysage n’est pas pollué par des hordes de voyageurs, appareil photo en bandoulière. Du coup, on se sent libre d’imaginer des toges, et des animaux de cirque, des foules et du soleil. On en oublie la modernité.
Sur le Palatin, où la légende veut que Romulus ait tué son frère Remus, avant de fonder Rome en 753 av JC, un enfant de trois ans demande: «C’est très loin quand Romulus et Remus étaient vivants. Mais loin comme combien de kilomètres?». Puis il repart gambader dans les ruines abandonnées.
Ostie, là où finit Pasolini
Si jamais, lassé de la vie citadine, on veut aller à la mer depuis Rome, il suffit de partir de la station «Piramide», en métro c’est direct jusqu’à Ostia Lido et cela coûte le prix d’un ticket. Les plages y sont des déversoirs de plastiques et de verre mais quelle popularité. Les Romains font semblant d’y ramasser des coquillages. C’est là que Pier Paolo Pasolini fut assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. Les Ragazzi d’aujourd’hui sont ici, à Ostie, descendants des petits voyous qui lui plaisaient tant.: «Le petit Frisé était allongé, tout nu, dans l’herbe pouilleuse, les mains sous la nuque et le nez en l’air.
-T’as jamais été à Ostie, toi? demanda-t-il à brûle pourpoint à Marcello.
-Va t’faire assomer, tiens! Tu l’sais pas, non, que j’suis d’Ostie, moi?
-Tes salauds de morts! Tu m’as jamais dit ça, fit le petit frisé, en le toisant avec une moue.
-Pourquoi ça? fit l’autre.
-Mais t’as été en mer? demande le petit frisé, curieux.
-Pardi! fit Marcello mi figue mi raisin.
-Jusqu’où? insisita le petit frisé
-Oh, va t’faire assomer, l’frisé!»
Ils sont minces, le blouson ajusté au-dessus des hanches. Leur pantalon se porte bas, sous les fesses. Parfois leurs cheveux sont lustrés. Ils se la jouent petite frappe, mais ont encore le regard doux. Des sourires leurs échappent. Ragazzi. Ils commentent du regard les jeunes filles maquillées en femme qui attendent le métro à la gare d’Ostie. En France, on entendrait des reproches: trop maquillée, trop moulée, trop pute. A Ostie, elles leur plaisent comme ça. Leurs yeux le disent.
Sur le quai, une femme hagarde les cheveux gris coupés court se déshabille dans le froid de l’hiver. Ses seins lourds pendent sur son ventre. Personne ne sait pourquoi elle a enlevé son tee-shirt. Les jeunes hommes aux coiffures gominées sont gênés; sans doute davantage par la nudité que par la folie. Ils ne parviennent pas à détourner les yeux. Une femme se signe. Une autre se défait de son châle et le jette sur les épaules dénudées, cachant la poitrine blanche et lourde. Le métro arrive, et happe les passagers soulagés. A l’intérieur, ils retrouvent les pubs pour Dior qui passent en boucle sur des petits écrans, entrecoupés de spots d’information pour un numéro gratuit pour les victimes de racisme. Sur les télés, auréolée de dorée, Charlize Théron elle aussi se déshabille. La démence, elle, est restée à quai.
La colline du Palatin et le Colisée
Visiter les lieux les plus mythiques de la Rome antique: des restes de la maison du premier empereur Auguste –la domus augustana- jusqu’à ceux du gigantesque palais de Néron qui couvrait pratiquement toute la colline.
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