Un rocher mystique, des hyènes par dizaines, les fantômes de Rimbaud et de Corto Maltese, ce ne sont pas les légendes qui manquent à Harar, cité mosaïque et ville sainte de l’islam.
C’est un tort de réserver la notion de «légende urbaine» aux seules mégapoles occidentales. Harar l’éthiopienne, à trois cents kilomètres à l’ouest de la capitale Addis-Abeba, est le berceau d’histoires autrement plus riches que celle des crocodiles cachés dans les égouts new-yorkais. On peut s’y perdre à chercher le fantôme d’Arthur Rimbaud ou la silhouette de Corto Maltese, voire se faire peur avec le mythe des hommes-hyènes, tapis à la lisière de la ville.
Pour une première immersion, dévalez, depuis la porte d’Harar (jonction entre la nouvelle ville et l’ancienne), l’avenue jusqu’à la place Ferès-Mégala, en prenant garde aux coups de sang des bœufs qui disputent le passage aux taxis brinquebalants. De là, toutes les rues mènent à d’autres ruelles, et l’entrelacs est bientôt si serré que les voitures n’y pénètrent plus.
La magie du «jegol» (du nom de la muraille qui entoure la ville) peut opérer. Résonnent dans l’enceinte des noms que n’aurait pas reniés Tolkien: ceux des cinq portes – Assum, Argo, Suqutat, Badro, Asmaddin –, ou encore des protecteurs de cette ville de l’Est éthiopien: Abadir, son fondateur, aux alentours de l’an mil, et Nûr, le bâtisseur du jegol, bien des siècles plus tard.
Des étoffes par milliers
La rue pentue des tailleurs est attirante, peut-être parce que s’y trouve le nombril d’Harar, un rocher aux pouvoirs mystiques. Elle a été surnommée Makina Girgir, en référence au cliquètement des pédales des machines à coudre. Dans les minuscules échoppes d’où débordent les tissus, les ménagères discutent le prix du mètre.
Une vieille femme au visage rond et riant fait irruption. C’est l’une des deux contrebandières qui alimentent les commerçants en tissus importés du Somaliland. Le voyage est périlleux; à chaque barrage, la douane tente de prélever sa dîme. Alors, «voilà la méthode», fait la hardie passeuse en relevant ses jupons: «Un ballot entre les jambes. Et après, on prie.»
Des étoffes, il en faut pour tous les goûts. Harari, Oromo, Somali, religions et cultures se côtoient dans la quatrième ville sainte de l’islam. En témoignent la diversité des musiques et des langues, dont les accents s’échappent des échoppes en enfilade: barbier, quincaillier, vendeur de légumes et d’épices.
La ville bruisse d’une multitude de voiles, chrétiens et musulmans, une mosaïque mouvante qui ne cache pas les visages. «Harar est un lieu singulier, clos sur lui-même, un point de jonction entre la chrétienté et l’islam des hauts plateaux éthiopiens», commente Jean-Claude Guilbert, ami et biographe d’Hugo Pratt, croisé par hasard.
Le Sud mythique
Mais, dans ses «Ethiopiques», Hugo Pratt a plutôt été inspiré par le souvenir des guerres de religion qui ont opposé jadis les émirs d’Harar aux empereurs chrétiens d’Ethiopie. «Les aventures de Corto Maltese dans la région valorisent le monde fantasmatique de l’Ethiopie versant islamique, explique Jean-Claude Guilbert. Un principe guidait l’auteur, l’idée que la vérité est un mensonge absolu et que le mensonge dévoile la vérité.»
Ce principe convient à la maison Rimbaud. Arrivé dans la région en 1880, le turbulent poète n’y a jamais habité. Ancienne demeure d’un marchand indien construite au début du siècle dernier, réhabilitée puis ouverte au public en 1999, la maison Rimbaud est une imposante bâtisse en bois à la façade ouvragée.
Au deuxième étage, une collection de photos anciennes de la région. On y voit deux clichés de Rimbaud, l’air bougon. «Evidemment, tonne Fred Empis, vous vous rendez compte du temps de pause à l’époque!» Après de multiples galères, ce peintre français est venu à Harar parce qu’on lui disait qu’il ressemblait à Rimbaud, avec son désir de tout envoyer promener. Au contact de la ville, l’imaginaire a retrouvé un second souffle et le peintre a un projet d’exposition qui, dit-il, fera mentir les clichés.
Rimbaud traînant son spleen sous son burnous dans les ruelles de la ville, très peu pour lui! «Rimbaud, à Harar, avait trouvé son Sud mythique, martèle-t-il, le Sud qu’on cherche tous et dont il avait eu la prémonition dans certains de ses écrits.» C’était aussi quelqu’un de drôle, qui savait faire rire aux larmes les habitants de la région. Ce n’est pas le moindre mérite du musée Rimbaud que de former une jeune génération de guides, traits d’union entre notre imaginaire et celui d’Harar.
«Rimbaud était-il gay?»
Ainsi, confie Youssouf Ahmed, «peut-être qu’à Harar, il y a beaucoup de Youssouf, mais le seul Youssouf Rimbaud, c’est moi». Ancien guide, le jeune Jibril Bahar, passionné d’histoire, est aujourd’hui responsable de deux musées, le musée Rimbaud et le Musée national de la ville. Cette jeune «génération Rimbaud» se pose à la nuit tombée les questions éludées lors de la visite officielle. «Sur son lit de mort, Rimbaud appelait Djami (son serviteur et ami). Au fait, Rimbaud était-il gay?»
Questionnements que le vent murmure aux oreilles velues des dépositaires des légendes urbaines, les hyènes d’Harar. A la lueur des phares d’un camion, elles se pressent chaque soir, avides de viande, autour du nourrisseur. Les touristes qui s’attendaient à quelques spécimens faméliques en sont pour leur frais. Elles sont des dizaines, sauvages et puissantes. Pourtant, même la nuit, lorsqu’elles traînent dans le jegol, elles n’attaquent pas les hommes. Autrefois, les gens croyaient que les forgerons, caste méprisée, se changeaient en hyènes au crépuscule. «C’est absolument faux», précise le nourrisseur.
Photographe animalier, Stéphan Bonneau ne perd rien du spectacle. Il est venu à Harar pour ces animaux: «il y a une relation millénaire entre Harar et les hyènes, qui sont les éboueurs de la ville. C’est d’autant plus étonnant qu’en Afrique, ces animaux réputés dangereux entretiennent très peu de relations avec l’homme», explique-t-il. Les hyènes, Rimbaud, un type de fortification unique en Ethiopie selon le photographe, «tout cela confère à Harar une certaine qualité énergétique».
Certains voyageurs soutiennent que cette qualité s’apprécie mieux avec le qat, plante excitante, riche en alcaloïdes, consommée dans la région en quantité industrielle. Pas avare de végétal, Addis, un chauffeur de taxi qui dévale les rues à bord d’une petite voiture à trois roues, en propose. Le qat, ça l’aide à tenir jusqu’à 23 heures quand il faut travailler, et, le week-end, ça lui permet de dormir. «Il en faut pour prier, les voyants en ont besoin», explique un connaisseur. C’est aussi un ingrédient essentiel de la convivialité: le qat se mâche entre potes, des heures durant.
Marché au qat
A quelques kilomètres d’Harar, Adowei, la ville du qat, est surnommée New York parce qu’elle ne dort jamais. Il y a les livraisons du matin et celles du soir. Sur le marché, on vend un bien unique: le qat. Les hommes portent les ballots de branches feuillues, les femmes vendent ou achètent, assises sur des nattes.
Chaque jour, un avion chargé de précieuse verdure décolle vers Djibouti. Adowei alimente aussi la Somalie et Londres. Le kilo peut s’échanger à plus de 30 euros. Pas étonnant que les fermiers du cru délaissent peu à peu le café d’Harar, si réputé, dont les fèves s’échangent à deux euros le kilo. Les antennes paraboliques qui poussent près des maisonnettes témoignent de la prospérité d’Adowei. Les tribunaux islamiques somaliens qui ont pris le pouvoir à Mogadiscio ont interdit la consommation de qat. Mais les commerçants ne sont pas inquiets, tant les cargaisons s’écoulent vite.
D’Harar, la piste qui grimpe ver Djidjiga, non loin de la frontière avec la Somalie, offre une vue imprenable sur la cité ocre hérissée de minarets. Les plantations de qat, mêlées aux sorghos, caféiers, papayers tapissent la vallée. Des sycomores, arbres sacrés, ombragent des tombes. Beauté paisible, alors qu’une guerre couve entre la Somalie et l’Ethiopie et menace de ranimer les vieux démons, réconciliés dans le jegol.
Paru le 15 décembre 2006.
Commentaires
bros
17H24 26 MARS 2011
l homosexualité de Verlaine et rimbaud est claire
voir les lettres enflammees envoyées par Popaul a la Rimbe
quant à son dernier boy Djâmil n' oublions pas qu'il en avait fait son légataire universel et que sur lit de mort a Marseille il le réclamait
De plus sa derniere servante (femme) dont certains en font sa maitresse est des plus hommasse (voir sa photo)
et puis certains poèmes de la Rimbe (sonnet au trou du cul) sonnent bizarrement
genet et pasolini bien sur eux non plus n'étaient pas pédé
EricB
10H27 12 MARS 2008
«Rimbaud était-il gay?»
La relation tumultueuse entre Verlaine et Rimbaud n'est un secret pour personne aujourd'hui. Mais ce genre de "détail" semble "pudiquement" évacué des débats scolaires sur les grands acteurs de la littérature française.