Pèlerinage, corvée familiale ou marathon touristique, voilà neuf siècles que l'abbaye, perchée sur ses hauteurs, accueille des visiteurs attirés par les marchands du temple et la vue époustouflante.
Sur le quai de la gare de Pontorson, un Japonais solitaire se démène avec ses guides de voyage. Il a 28 ans, il vient de Tokyo, il travaille dans une banque, il s'appelle Tomo. Sur les cinq jours consacrés à la France dans son tour d'Europe (dix-huit jours en tout), il a tenu à se rendre au Mont-Saint-Michel. Pourquoi ? La réponse est une carte postale ridée qu'il sort de son sac à dos. On y voit Le Mont-Saint-Michel en effet, tout en chromo rutilant. Tomo l'a reçue en cadeau de sa maman quand il avait huit ans. Depuis, il en rêvait «comme du Château dans le ciel, vous savez le dessin animé de Miyazaki Hayao». On sait. Mais, sauf à faire des étincelles dans le choc des cultures, on renonce à lui expliquer que pour les pèlerins du Moyen Age, l'abbaye du Mont, à l'époque bariolée de polychromies pétaradantes comme toutes les églises d'Occident, était de même, façon manga, une acropole de couleurs dans les nuages, «la Jérusalem céleste sur terre» aux dires des clercs. Comme Tomo ne s'en sort pas avec les horaires des cars reliant Pontorson au Mont, on propose de l'avancer en voiture. Il accepte dans une tornade de révérences. En traversant le bourg bien nommé de Beauvoir, on guette son regard lorsqu'au dernier virage apparaîtra son château dans le ciel. Et, quand se dresse au crépuscule la pyramide du Mont, si proche tout à coup, si écrasante, c'est un instant inouï de sidération. Et, comme s'il voulait capturer son rêve en inversant la fameuse preuve par l'image, Tomo tend à bout de bras sa vieille carte postale, la superpose au paysage. Quand il retrouve l'usage de la parole, Tomo demande si on peut arrêter la voiture. Il veut finir son voyage à pied, le long de la digue qui relie Le Mont à la terre ferme, «m'approcher doucement». Pendant tout ce temps, Tomo n'a pris aucune photo.
Cul-de-sac
Guillaume a l'âge de Tomo, il est serveur dans un café sur les remparts du Mont. Il est en train d'astiquer la vitrine, il prend son travail à coeur. «Il faut le faire tous les jours à cause de l'air salé.» Guillaume est comme Tomo, il veut voir du pays mais dans l'autre sens. «Peut-être pas Tokyo, mais au moins Paris.» Car, voyez-vous, «Le Mont, c'est un cul-de-sac, on en a vite fait le tour.» Et puis, en faisant mine de ranger les chaises : «Vous sentez l'odeur ? La vase...»
Tomo et Guillaume se rencontreront-ils jamais ? Se parleront-ils pour croiser le fer de leurs antipodes ? C'est en tout cas au carrefour de leurs voix discordantes que se dessine la mélopée du Mont-Saint-Michel, un duo en effet: cathédrale d'ennui et citadelle de rêve.
L'ennui, parlons-en. Attablée dans une buvette, une famille dit tout. Selon un rite français ancestral, maman a commandé un thé citron, papa un demi et les deux jeunes enfants (plus ou moins dix ans) un chocolat chaud. Le père : «Alors, ça vous plaît Le Mont-Saint-Mich'?» Le frère et la soeur, ratatouille de consternation et de fatigue, se taisent. Pour peu qu'on ait vécu son enfance à moins de 100 kilomètres du problème, on les comprend. Le Mont-Saint-Michel, corvée familiale des très longs dimanches, voire du lundi de Pâques ! Devenu grand, on se voit petit. En commençant, c'est fatal, par le boyau de l'unique ruelle où les échoppes surenchérissent en camelotes évocatrices. On note qu'à côté de la réplique de l'épée Durandal, la meilleure amie de Roland, trône un sabre de samouraï. On ne voit pas le rapport et la dame de la boutique non plus qui nous dirige vers le rayon des tapisseries censément «médiévales» où l'on peut acheter la Vénus de Botticelli ou la Joconde. Tout sourire, on se souvient que les marchands du temple ne datent pas d'hier mais du Moyen Age où les ancêtres de la carte postale fournissaient aux pèlerins des images souvenirs, peintes sur parchemin. On se rappellera aussi qu'au temps de sa splendeur (XVe siècle), l'abbaye est un gigantesque foutoir à reliques où grouillent des vrais restes de la vraie crèche, des cheveux de la Vierge, deux épines de la couronne du Christ et juste un doigt de saint Yves. Quant au bruit des touristes, là aussi les temps modernes n'ont rien à envier à la tradition puisqu'à partir du XIVe siècle, la visitation religieuse fut concurrencée par des raids nettement plus laïques animés entre autres par de jeunes bergers venus fêter leur saint patron Michel, et qui, façon enterrement de vie de garçon, s'adonnaient à de nombreuses bagarres, beuveries et dérèglements sexuels.
«Un tas de cailloux»
Aujourd'hui, qui va là ? Babel en personne, augmenté, c'est nouveau, d'une forte théorie de Russes. Babil ambiant : «C'est grand», «c'est long», «c'est plus facile à descendre qu'à monter». Et ce sommet : «C'est haut !» Autant de fariboles plaisantes qui valent bien les sorties des hôtes fameux qui tout au long du XIXe, quand la notion de visite devint un genre littéraire, composèrent à propos du Mont un florilège de la désolation : «C'est sale» (Victor Hugo). «Un tas de cailloux» (Flaubert). «Une sublimité atroce» (Michelet). «Un morceau de sucre imbibé d'eau» (Prosper Mérimée, inspecteur des monuments historiques peu enclin, en 1836, à classer Le Mont, ce qui ne sera fait qu'en 1874). Les chevaliers de l'ordre de Saint-Michel (institué en 1469) les avaient tous précédés par leur devise : «Saint-Michel, terreur dans l'océan immense». Il est vrai que depuis Louis XI, Le Mont, place forte autant qu'abbaye, servait aussi de prison et que la Révolution, à cet égard, n'avait rien arrangé. Dans cette chorale de lamentos, on est d'autant plus sensible à la dissonance du jeune (21 ans) Viollet-le-Duc qui, en 1835 ,s'écrie : «C'est d'une tristesse si belle et si pleine de pensées.» De fait, plus on grimpe, plus le nombre de marches se multiplient, plus les «oh !» et les «hisse !» cèdent au souffle court et bientôt au silence qui se dit pareillement dans toutes les langues dès lors que l'on se trouve au pied d'un ultime escalier : le Grand Degré qui, s'il indique l'entrée de l'abbaye, ajoute qu'il y a encore fort à grimper.
Equilibriste en rollers
De bonne heure, en plate saison (novembre est parfait), on peut visiter seul ou presque. Le «tas de cailloux» dit alors tout à fait autre chose. D'abord l'incroyable empilement d'époques et de styles (du roman au néogothique) et, partant, la performance architecturale proche d'un équilibriste en rollers faisant pirouetter une gazinière sur son nez. Ladite «Merveille», qui superpose trois grandes salles, est bien un prodige de contreforts et autres défis aux lois de la pesanteur qui ne furent pas toujours violées, l'histoire de l'abbaye se confondant avec une série d'effondrements et de ruines. Le château est un château de cartes, comme à la fin du XIIIe siècle où l'écroulement de la bibliothèque envoie 600 livres à la mer. Mais aussi la roche primitive qui affleure au hasard d'un couloir. Serait-ce l'origine païenne du préhistorique Mont Tombe, qui, comme une dent de vieille sagesse, perce et s'entête ? La fable raconte que lors de la fondation de la première chapelle par Aubert, évêque d'Avranches inspiré une nuit de l'an 708 par l'archange Michel, une grande pierre dressée résistait aux travaux de nivellement, Satan (au minimum) la retenant par en dessous. Il fallut l'intervention d'une main innocente (le fils d'un ouvrier) pour envoyer dinguer la caillasse récalcitrante. Au fil des impasses et des escaliers dérobés, ce n'est pas le vent de l'esprit chrétien qui souffle, c'est l'antique haleine d'un démon : on croit monter, on descend ; des coursives mènent nulle part ; une porte s'ouvre sur rien ou l'abîme. Jusqu'à cette stupéfaction terminale, au plus haut, la terrasse de l'ouest, épiphanie peut-être, mais surtout, pour peu que le brouillard s'en mêle, un plongeoir idéal dans la mélancolie. Citadelle dans les nuages, songe de pierres. Tomo avait raison.
Paru le 12 novembre 2005.
Commentaires
ucgixkkhf
10H03 25 JUIN 2010
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Sophie
11H38 28 FEVRIER 2008
2008 célèbre les XIII siècles de l'abbaye du Mont Saint-Michel.