Les nuits de mon grand-père lui parlent en sept langues. Les nuits de mon grand-père parlent le russe de sa grand-mère, le yiddish des secrets, le polonais de sa ville, l’allemand des camps, l’anglais des soldats américains, le français de sa femme, l’hébreu de ses petits-enfants.

Ce texte est issu
du concours Libération-Apaj 2013
Dans les rêves de mon grand-père les langues se mélangent. Souvent je lui demande : «Pépé, quand tu rêves, tu rêves en quelle langue ?». «Toutes les langues», me répond-il. «Toutes les langues, et parfois d’autres encore».
Les nuits de mon grand-père parlent le russe de sa grand-mère. Elles ne parlent pas souvent le russe. Le russe, il le parle peu, parfois avec ses voisins de Holon, banlieue de Tel-Aviv. Parfois pour blaguer, lorsque Poutine passe à la télé. Parfois, peut-être, dans ses rêves, avec ses cousins partis si loin, lors de la grande fuite de 39 -jusqu’à la ligne Ribbentrop- Molotov, jusqu’à Tachkent, jusqu’à la Libération de Berlin.
Les nuits de mon grand-père parlent le yiddish des secrets. Le yiddish, langue détruite d’un peuple disparu, qu’il parlait avec sa femme pour cacher des choses à mon père. Le yiddish des réunions familiales, le yiddish d’un shabbat où l’on s’ennuie, le yiddish que le Berlinois lançait au Polonais qui le transmettait au New-yorkais.
Les nuits de mon grand-père parlent le polonais. Celui de la ville de son enfance. A quoi ressemble Sosnowiec dans un rêve ? Sosnowiec dans la pénombre du passé ? Sosnowiec, la nuit, en 1939: les immeubles gris éclairés par la neige jamais assez déblayée -dans cette nuit-là, il y a des soldats qui passent. Peut-être un gros chien qui aboie. Mais il y eut d’autres nuits polonaises, avant, lorsqu’il rentrait du cinéma, ou de l’office religieux, ou lorsqu’il partait tôt à l’école, d’autres nuits où les passants regardaient l’enfant qui grandissait, où les parents regardaient leur enfant qui partait.
Les nuits de mon grand-père parlent l’allemand des camps. Elles parlent la langue des disparus et des rescapés, la langue impropre, improvisée, de l’Europe déportée, la langue qui frappe, la langue des gardes et des médecins-bourreaux. La langue de ces nuits sur la paillasse où l’on ne rêve pas, la langue des matins d’appel sous la neige où l’on compte les absents. Il rêve encore de cette nuit-là, la nuit des morts et des vivants que l’on ne peut se représenter, cette nuit qu’il nous a toujours racontée.
Les nuits de mon grand-père parlent l’anglais des soldats américains qui l’en ont délivré. Elles parlent la langue d’un campement G.I près de Nuremberg, la langue des heureux réveils matinaux, la langue d’un petit-déjeuner qu’il leur prépare alors que, par la fenêtre, seules brillent les étoiles du drapeau comme la neige hier dans les rues de Sosnowiec. Rêve-t-il encore aujourd’hui de ces enfants du New-Jersey, du Bronx, de Brooklyn, de Pennsylvanie, qui lui proposent tard le soir entre deux cigarettes de devenir un des leurs ?
Les nuits de mon grand-père parlent le français de sa femme. Sa femme qui a connu la nuit où les policiers français vinrent taper à la porte de sa chambre de l’hôtel du Lion d’Or, boulevard Ornano. Elles parlent la langue de ses enfants. La langue des livraisons nocturnes dans le Paris disparu des années 50, la langue du travail entre deux mortes saisons, la langue d’un bal dont on rentre par les rues sans éclairage vers la Goutte d’Or, puis vers Vincennes, enfin vers le Trocadéro, la langue d’une petite ascension sociale. La langue des filles de luxe dont il lavait la lingerie fine dans son pressing ouvert dès la première heure. Dehors, la pluie, le ciel gris, avaient remplacé la neige des rues de Sosnowiec.
Les nuits de mon grand-père parlent l’hébreu de ses petits-enfants, de son dernier pays. L’hébreu de ces rues qu’il n’arpente plus trop, de ces échoppes qui ne ferment jamais, de ces discussions sans fin qu’il entend par la fenêtre depuis la place où gueulent des gamins enivrés, lorsqu’il se réveille entre deux langues, entre le russe des contes d’hiver, le yiddish des choses cachées et le polonais des rues enneigées, entre l’allemand de la Grande Nuit où tout sombre et l’anglais d’une nuit pendant laquelle on l’appelle Jimmy, entre le français des livraisons nocturnes dans le centre de Paris et l’hébreu des vols de nuits, de Tel-Aviv à Roissy, où par le hublot mon grand-père regarde les étoiles -comme l’enfant qui avait la vie devant lui, il y a sept décennies.

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