Un voyage de plusieurs années autour du globe. La Méditerranée, d'abord. Iode et sève des pins. Puis, la mythologie: port égéen de Patras, battu par Eole et tanné par Hélios...

Ce texte est issu
du concours Libération-Apaj 2013
Une journée à lever mon pouce en direction d'Athènes, en vain. Crépuscule, résignation. Dormir sur la plage? Non : je viens de rencontrer Nouredine, un immigré algérien qui me propose de partager son toit. J'hésite, méfiant. Pourtant, j'aime cette belle figure olive, ces yeux cristallins contrastant avec le jais de cheveux crépus. Quand il s'exprime, son accent guttural semble vouloir chanter ; il emballe ses « r » d'un claquement de langue sur le palais et le «comme» devient «qôm» dans les replis de sa gorge. Finalement, emporté par ses manières, je me convaincs que la foi en l'homme est le fondement du voyage ; le ciment des rencontres, et décide de lui faire confiance.
En chemin, lui et ses amis me dévoilent le drame qui se noue chaque jour à Patras. Partis de Kabylie, il y a plus d'un an pour trouver du travail et envoyer de l'argent à leurs familles, ils ont atteint la Turquie en bateau et à l'aide de passeurs ; pour finalement devoir rebrousser chemin et s'échouer au port, misérables et sans réseau, dans une Grèce en crise et très restrictive sur son immigration. Il est 20h. Doucement, le jour tombe sur un théâtre dont la représentation ne peut se donner que dans l'obscurité.
Nous arrivons devant un bâtiment condamné, rehaussé d'une enseigne à moitié effacée. Ces Algériens ont élu domicile dans un bar abandonné. L'intérieur est dévasté ; on me ballade de pièces insalubres en chambres décrépites au son des rats qui font la fête dans les châteaux d'immondices. L'électricité faisant défaut, on s'éclaire à la torche. Toilettes sans chasse, on évacue à coups de baquet d'eau. Unique évier au débit minimal, luxueux brossage de dents. L'air est ranci, et lorsqu'on me désigne le matelas qui endormira ma nuit, j'y vois de petites bêtes sautiller à l'oeil nu.
– Aujourd'hui, c'est Ramadan, mon frère, et nous on est des bons musulmans, alors on n'a pas mangé de la journée, mais maintenant, le soleil s'est couché, alors à table !... Ça va, ça te plait comme endroit ?
Dire «oui» ; être débordé d'émotions confuses criant «non». Certains se grattent, je remarque des boutons de peau qui s'apparentent à une gale. Malaise. Alors, c'est ça, le récipient de l'humanité vraie, un squat lugubre et délétère ? La bonté n'a-t-elle pas sa place ailleurs ? Je sais désormais que Nouredine et ses amis ne me veulent aucun mal. Je suis bien l'invité d'une maison algérienne. La baraque pue, et pourtant, l'air est empli d'un parfum de dignité.
Dans la cuisine souillée, une assemblée bruyante m'attend pour manger. Je découvre alors un véritable banquet de petits délices hétéroclites : sardines en sauce tomate, salades en boîte, pâtes froides, pain de mie, danettes, fromage Kiri, Coca-cola, Kinders... La table du pauvre a de la gueule, elle est pleine d'amitié et comble les papilles ; et puis tant pis si elle vole à l'étalage.
– Tu vois, c'est la misère, mais on s'entraide, et c'est tous les soirs comme ça, ici ! En tout cas, mon frère, si un jour tu vas en Algérie, vas dire bonjour à mon père pour moi. Et aussi, prends ça, ça sera pour ta femme!
Nouredine griffonne alors quelques mots sur un bout de vieux carton et me le tend avec un pendentif en étain, seules preuves tangibles de ma nuit en leur compagnie. Dans une telle situation, les photos, la caméra, n'ont plus leur place ; seules les larmes contenues peuvent capter et transformer la vérité de l'instant : ces hommes, qui ne possèdent rien, veulent me l'offrir dans son entiereté. Faut-il donc avoir moins, pour donner plus ? Rassemblés le temps d'une nuit, un terrible paradoxe nous sépare : le compte en banque dont ils ne disposent pas, et qu'ils désirent plus que tout ; moi, je fais le pari de m'en dessaisir, alors qu'il est toujours prêt à m'approvisionner. En ai-je le droit ? bouleversante soirée, qui voit la générosité et l'optimisme de ces riches démunis me plonger dans le désarroi.
Dehors, la pleine lune baigne Patras d'une lumière argentée ; tous partent pour un plongeon de minuit tonique. Chaque petit plaisir compte. Nouredine me désigne les lumières qui tanguent légèrement, près du port.
– Ces bateaux, c'est notre espoir quotidien. Quand un ferry ou un cargo va partir, nous, on guette, et on attend le bon moment pour essayer d'embarquer. On se cache dans la cale, dans une caisse, là où on peut. Le plus souvent, on se fait attraper par la police, et alors là, on se fait battre, ils nous traitent comme des animaux. Mais si ça marche, tout change. C'est le début d'une nouvelle vie dans un nouveau pays, mais on n'a plus de copains, on est tout seul. Aujourd'hui, on essaie d'aller en France ! Là-bas on va réussir, c'est sûr, puisqu'on parle français!
Eldorado fumeux. Mauvais choix, au mauvais moment. Rage muette à la pensée de l'accueil qu'on leur fera s'ils parviennent jusque-là. Comment leur dire ? Ne seraient-ils pas mieux dans leur Kabylie, auprès de leur famille ? Tous, ils ont le visage sculpté en olivier ; je ne les imagine pas plus beaux que là-bas. Je les entends presque chanter avec leur frère Idir : «Denia denia, denia Algeria»… La vie la vie, la vie vécue en Algérie; «Kalbi adrab min chafek»... Mon coeur palpite de tes regards... Bien sûr, je suis un idéaliste un peu romantique. Ces types crevaient de faim, alors ils ont foutu le camp. Ils ont choisi une vie de secret et de dangers. Ils sont devenus des gens de clandestinité, c'est à dire, au «destin caché». Des hommes de la nuit. Après une telle soirée, je m'attends presque à dormir comme à l'hôtel. Un drap a été tendu sur un fil pour cloisonner mon sommeil du reste de la pièce. J'observe dans les vapeurs d'un rêve éveillé les silhouettes de mes amis qui s'y projettent en un étrange théâtre d'ombres... Puis, le dilemme : utiliser mon duvet, et succomber à la chaleur ; ou le délaisser, et sacrifier mon corps à la vermine ? Je joue sur les deux tableaux ; récolte donc l'apocalypse. Le lendemain, je m'en irai pour Athènes... en bus. Mon départ s'accompagnera d'une émouvante dernière vision : la silhouette svelte de Nouredine sautant soudainement par-dessus un grillage et se cachant parmi des conteneurs. Un peu plus loin, un cargo fumant, la gueule béante, engloutissant sa marchandise. Alors, le bus tournera et le port disparaitra de ma vue, me privant de la résolution du drame.

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