Après une première sélection consacrée aux livres de voyage, d'autres titres à découvrir pendant les vacances.
Erhard Loretan, le roi des pics
Par FABRICE DROUZY
Une vie. Une grande vie. Intense, passionnée, romanesque. Qu’on n’ose qualifier de belle car interrompue à 52 ans et traversée par la mort d’un enfant. La vie d’un homme discret, parfois secret, surdoué de l’escalade, à qui Charlie Buffet, écrivain et chroniqueur montagne, ancien journaliste à Libération, consacre une belle biographie aux éditions Guérin.
Erhard Loretan naît en 1959 dans le canton de Fribourg, en Suisse romande. «Tout petit déjà…» S’il est une personne à qui cette expression un peu galvaudée peut s’appliquer, c’est bien au jeune Erhard qui, à partir de 11 ans, va enchaîner les courses, les voies, les faces nord et les parois les plus folles, dévorant les cimes, jusqu’à sortir major de sa promotion de guide à 21 ans. Comme nombre de ses pairs à cette époque, il se lance à l’assaut des géants de l’Himalaya. Le 10 juin 1982, il atteint le sommet du Nanga Parbat, son premier 8 000. Le début d’une série qu’il achèvera treize ans plus tard avec le Kangchenjunga, devenant le troisième homme à avoir gravi les quatorze sommets les plus hauts de la planète. Le lendemain, sur la même montagne, Benoît Chamoux, autre surdoué de sa génération, disparaissait après une ultime conversation radio.
La mort donc, trop présente, ainsi que la souffrance et les drames intimes, transcendés par une légèreté, un amour de la liberté, une disponibilité, dont Charlie Buffet témoigne avec sensibilité au travers de ce portrait nourri de nombreuses rencontres avec les proches de l’alpiniste disparu en 2011 dans le massif de l’Oberland.
De cette vie, de cette force vitale que l’auteur compare à la «flamme d’une bougie au bivouac», il reste désormais une trace et une lumière, toujours vivante.
Erhard Loretan, une vie suspendue de Charlie Buffet Editions Guérin, 236 pp., 24 €.
De l’art de bien coller à l’étiquette
Par EMMANUÈLE PEYRET
«Notre famille est l’une des plus anciennes de France et même d’Europe : elle plonge ses origines dans le Saint Empire romain germanique.» C’est dire s’il faut prendre les conseils mode et style de la princesse Hermine de Clermont-Tonnerre, styliste chez Dior et à la tête d’une agence de com, au sérieux : Savoir vivre au XXIe siècle. Politesse oblige (et là c’est déjà marrant, parce que ça fait référence à Noblesse oblige).
La princesse (qui rivalise avec [feu] les baronnes Staffe et Rothschild en matière de guide de survie dans ce monde hostile), nous y gratifie de ses conseils en tous domaines, depuis la mode - dont l’indispensable «quoi mettre pour aller à la chasse» - le savoir recevoir à la campagne, jusqu’à la maison et le placement des invités - très important, ça, évidemment. En cas de couple gay, que faire ? Eh bien, tout simplement en tenant compte du rang d’importance des deux invités et en faisant comme si ce n’était pas du tout un couple. On reste poli, comme ça. Comment écrire au pape ? Comment vivre en bonne harmonie sur un bateau ? Comment assortir son enveloppe avec son papier à lettres ? Porter son parapluie ? Utiliser son téléphone ? Et comment faire avec tous ces mendiants dans la rue ? «Mon choix s’oriente toujours vers les personnes âgées, les handicapés ou encore ceux qui se donnent de la peine (les musiciens notamment). Je n’oublie jamais d’accompagner mon geste d’une parole aimable. Cela rend un peu de dignité à ceux qui en sont réduits à se livrer à la mendicité [Madame est trop bonne, ndlr].»
On le voit, la sœur du duc de Clermont-Tonnerre fait dans le glamour et les bonnes manières, voire parfois, oserons-nous, ventre-saint-gris, dans la mondanité, ce qui n’est pas du tout notre problème. Non. Profitons plutôt de son art de vivre et de bien se tenir en toutes circonstances.
Savoir vivre au XXIe siècle de Hermine de Clermont-tonnerre L’Archipel, 350 pp., 19,95€.
Deux mille ans de bitures
Par DOMINIQUE POIRET
On se souvient de son ouvrage sur la cigarette, Histoire d’une allumeuse (Payot, 2010). Après le tabac, l’alcool. Didier Nourrisson poursuit son voyage dans les petits vices de l’humanité en retraçant l’histoire de l’ivrognerie depuis deux mille ans. Une histoire sans fin car «boire est à la fois un acte d’identité - pour s’affirmer en s’affichant - et un acte de conformité - pour s’intégrer en ingérant», écrit l’historien.
Crus et cuites, histoire du buveur: le titre est au passage un clin d’œil au célèbre essai de Claude Lévi-Strauss, le Cru et le Cuit. Cette rétrospective permet de revenir sur certains clichés. Tout d’abord celui du Gaulois, qui n’est pas le «pochtron» amateur de cervoise qu’on se représente. Dans cette image d’Epinal, «tout ou presque est fallacieux et repose sur les témoignages douteux des vainqueurs romains», relayés par les historiens du XIXe siècle (Henri Martin, Jules Michelet…) et perpétrés au XXe siècle dans les albums des pères d’Astérix, René Goscinny et Albert Uderzo.
Au Moyen Age, le vin se bonifie à l’ombre des monastères, il «oscille désormais entre le cru et la cuite», et se met à la table des seigneurs. C’est à cette époque que naît l’image de l’ivrogne, fermement condamné par l’Eglise. Avec la Renaissance, changement de décor, le breuvage fait son entrée en littérature ; il est célébré par Rabelais et Ronsard. De nouveaux lieux s’ouvrent pour le consommer : cabaret, auberge, café, buvette, etc. Et de nouvelles boissons voient le jour.
A en croire Montaigne, les femmes ne sont pas les dernières à lever le coude. Entre le milieu du XIXe siècle et le milieu du XXe, le peuple de France s’imbibe. En 1850, on compte un débit de boisson pour 100 habitants. Un record qui tiendra durant un siècle. Il faut attendre la fin des années 60 pour voir le débit diminuer avec les premières campagnes de prévention.
Le buveur du XXIe siècle, lui, est «tourmenté», explique Nourrisson. «Il se dédouble. Il est "raisonné" : il boit raisonnablement avec goût, réflexion, avec modération, et en même temps il est assagi, contrôlé, réprimé aussi, bref éduqué.»
Didier Nourrisson consacre enfin un chapitre aux abstinents -des «imbéciles ou des hypocrites», selon Baudelaire. Des buveurs d’eau dans un livre sur l’alcool. Il faut le boire pour le croire.
Crus et cuites, Histoire du buveur de Didier Nourrisson Perrin, 396 pp., 23 €.
Monarques lubriquement correct
Par
DOMINIQUE POIRET
Les frasques sexuelles de nos princes républicains contemporains ne seraient finalement que peu de chose en comparaison de celles de nos souverains de France. Sous le titre, Sexomonarchie. Ces obsédés qui gouvernaient la France, Henri de Romèges nous livre une chronique débridée des mœurs des monarques français, entre le XVIe et le XIXe siècles. Et le plus chaste, selon l’auteur, serait Bonaparte qui n’aurait eu qu’une… soixantaine de maîtresses.
Certaines périodes - la Renaissance et le XVIIIe siècle libertin - ont été plus permissives que d’autres, notamment le Ier Empire et le XIXe siècle bourgeois. Henri IV n’était pas seulement un bon vivant, il aimait la bonne chère dans tous les sens du terme, et s’il n’avait pas été tué par la dague de Ravaillac, il aurait probablement succombé à une des nombreuses maladies vénériennes qu’il avait contractées. Louis XIV, pourtant grand mécène, était finalement moins généreux avec les artistes qu’avec ses favorites. Durant son règne, le plus long de l’histoire de l’Europe, le Roi Soleil aurait dépensé pour ses maîtresses presqu’autant que pour la construction de Versailles !
D’un tempérament timide, Louis XV, accumulera pourtant les maîtresses. La dernière, la comtesse du Barry, ancienne prostituée, lui fera même découvrir sur le tard des pratiques encore inconnues. En échange, elle recevait une pension mensuelle de 300 000 livres, sans compter la valeur faramineuse des bijoux dont il la couvrit. Quant à Napoléon III, dernier de cette liste lubrique, il n’échappera pas à la règle, et n’aura dans sa vie que deux passions, «le pouvoir et le sexe dont il ne pourra pas se passer», souligne Henri de Romèges. Bref, quatre siècles qui n’auront été «qu’un coït ininterrompu». La monarchie de droit divan ?
Sexomonarchie d’Henri de Romèges Michel Lafon, 334 pp., 18,95 €.
Méditerranée. En pays reconquis
Par CATHERINE CALVET
Ce précieux petit livre est un pèlerinage en nostalgie. Des pages étincelantes ou acérées comme les souvenirs pour évoquer un mal étrange et pénétrant : la maladie du retour. Dans cet ouvrage collectif dirigé par Leïla Sebbar, qui depuis longtemps déjà explore les territoires perdus de l’enfance et de l’exil, dix-sept écrivains originaires de pays méditerranéens donnent leur définition du pays natal.
Le lieu n’est plus géographique mais intime. Chaque auteur commence par quelques lignes manuscrites pour définir son pays natal. Ainsi les mots de Hoda Barakat - «c’est la maison suspendue. Au loin. Celle que je visite toutes les nuits, et dont je n’arrive pas à éteindre la lumière» - définissent l’exil comme une suspension permanente, un départ sans arrivée. Selon Ida Kummer, «le pays natal n’existe que lorsqu’on l’a quitté. C’est depuis l’exil ou l’ailleurs qu’il émerge… Le pays natal est une absence». Pour l’oulipiste Marcel Bénabou, né à Meknès en 1939, en revanche, ces lieux du cosmopolitisme et de la colonisation sont déjà «subjectivés», avant même le départ.
Mohamed Kacimi s’éloigne de la mélancolie et opte, lui, pour un abécédaire facétieux sur l’Algérie. A la lettre C : «Café : Espaces lacaniens conçus pour faire croire aux Algériens que la femme n’existe pas», «Cybercafé: Trip. Visa du pauvre», ou encore «Charia : La vie mode d’emploi».
Au gré des évocations de ces «naufragés du pays natal», pour reprendre l’expression du psychanalyste Fethi Benslama, on survole plus que la Méditerranée, la «mer(e) natale» de Paul Balta : le voyage devient odyssée. Ainsi Fethi Benslama diagnostique le caractère universel de cette maladie en citant Baudelaire : «L’homme ivre d’une ombre qui passe / Porte toujours le châtiment /D’avoir voulu changer de place.»