À Oman, un couple de Français décline sur le mode de la via ferrata deux itinéraires panoramiques entre ciel et terre, deux cheminements aériens à flanc de paroi qui laissent pantelant et tout étourdi. Entre randonnée et escalade, jetez un œil neuf sur le Djebel.
Tout commence par une paisible traversée en kayak alors que les pailles-en-queue se chamaillent dans l’azur. Au large, l'île de Bandar al Khayran prend des airs de Léviathan indolent, flottant sous le grand soleil. Seul le frémissement de mystérieux bancs de poissons vient troubler la surface. Qui pourrait croire que nous sommes en route pour une via ferrata ? Débarquement furtif dans une crique de sable blond avant de traverser l’île au petit trot au milieu des touffes de plantes halophytes et de gagner les falaises offertes à la mer. Cliquetis des mousquetons accrochés au baudrier. Des bourrasques qui ont sans doute pris leur élan, là-bas en face, du côté de l’Iran ou du Pakistan, fouettent les visages. Enfin, le voilà, ce fameux câble, cette précieuse « ligne de vie » — comme ce nom est rassurant… — notre plus fidèle ami, notre meilleur soutien au propre comme au figuré pour cette traversée de 500 m au dessus des flots. Tel un serpent interminable, il se déroule en vaguelettes le long de la paroi pour se perdre enfin dans la pénombre d’une grotte. Les mains fébriles font ce qu'elles peuvent pour ajuster les casques et fixer les deux longes au câble. Il va falloir y aller. Les doigts fouillent la roche à la recherche d'aspérités et se refusent à la facilité du câble. Cela ne dure qu’un temps. Après avoir accumulé sous leurs ongles ½ kg de roche sédimentaire et friable, ils changent curieusement d’avis, et se décident à empoigner furieusement la ligne de vie, qui décidément n’a jamais aussi bien porté son nom. 30 m plus bas, la houle pique une grosse colère contre les rochers qui osent entraver sa course. Explosions d’écume, gerbes mousseuses à souhait. Fracas étourdissant semblable à la détonation d’un canon sous les voûtes d’une cathédrale. L’incessant barouf des vagues instille une tension perfide dans l’aventure. Une paire de corps souples et luisants fait surface en contrebas : un banc de dauphins vaque à ses affaires. Un peu plus tard, apparaît au même endroit une grosse tortue ballottée comme un bouchon par les vagues. Maintenant, nul ne serait surpris de voir surgir Simbad et son boutre toutes voiles dehors en route pour les Indes du grand Moghol. Oman est le pays de tous les possibles.
C’est précisément ce que se sont dit Patrick Cabiro et Nathalie Hanriot. Respectivement guide de haute montagne et monitrice d’escalade, aussi à l’aise sur une paroi que des carpes dans un étang, ils viennent depuis quelques années sur ce petit bout de péninsule arabique équiper des voies ou repérer de nouveaux itinéraires de trek. Patrick, l’œil matois, râblé comme un mur de brique, doté d'une vitalité de sanglier. Nathalie, effilée comme une liane, une souplesse de couleuvre. Tous les deux communient dans l’amour du rocher. « Il reste peu de terrains vierges sur la planète, qu’ils soient horizontaux ou verticaux. Oman est une exception. Ici, nous avons déjà équipé plus de 80 voies d’escalades, mais il y a encore tellement à faire. Il est probable que plus de 90 % des voies ne soient pas encore repérées. »
L'idée des via ferrata leur est venue naturellement : nul besoin d'être un as de la varappe pour s'y engager, elles touchent un public bien plus large. Leur chef-d'œuvre se niche au fond du wadi Bani Awf dans les replis calcaires du Djebel Akhdar. Sur les terrasses du village de Bilad Seet, les panaches alanguis des palmiers bruissent dans l’air du soir. Beda, 20 ans, la qumma* vissée sur la tête, nous invite à passer la nuit dans la maison familiale. Sur les murs bleu layette, Sultan Qabous, encadré de métal doré, nous adresse sous sa barbe soignée un sourire discret de souverain incontesté. Les deux jeunes frères de Beda préparent quelques quartiers d’orange ainsi qu’un conglomérat de dattes aussi gras qu’une motte de beurre. Le café noir comme l’encre glougloute dans de minuscules tasses sans anses. Beda avec quelques amis aimerait bien défier le rocher en notre compagnie. L’affaire est vite entendue, il y a toujours, ‘‘au cas où’’, 5 ou 6 baudriers supplémentaires. « Patrick is really crazy » s’exclame l’un d’eux qui se rappelle l’avoir vu à l’œuvre sur une paroi. Le lendemain, cinq jeunes omanais piaffants et frétillants nous rejoignent sur les bords vertigineux du Snake canyon, impatients d’en découdre. Tous sont équipés de la seule tenue de sport qu’ils connaissent, celle de footballeur, maillot de la Juventus, shorts échancrés et chaussettes à rayures. Ne manquent que les chaussures à crampons. Seul Zaher est venu avec sa dishdasha, l’élégante robe blanche traditionnelle à manches longues. Pas facile d’enfiler un baudrier dans cette tenue ! Nathalie les aide à se préparer. « On a commencé à équiper une voie près du village, mais on a vite renoncé de peur que les jeunes viennent y faire les marioles. Cela aurait mal fini. Du coup, on a été plus loin à un endroit où le canyon forme un Y, parfaitement inaccessible sans équipement. L’intérêt est de passer d’un côté à l’autre du canyon avec des tyroliennes pour éviter les zones au soleil ainsi que parfois les cascades occasionnées par les pluies soudaines. Au final, c’est un gros boulot de plus de 23 jours et 750 m de câble posés par bouts de 35 m ».
La via ferrata commence sur les chapeaux de poulie : d’entrée de jeu, une tyrolienne de 20 m de long au-dessus d’un précipice de 70 m. De quoi refroidir les ardeurs des apprentis ferratistes. Pas vraiment nos jeunes Omanais, habitués à courser les chèvres dans les raidillons les plus improbables et aveuglément confiants dans le matériel. Mais plutôt celles des quelques expatriés anglais venus de Mascate le temps d’un week-end. Jambes flageolantes, gestes précipités et brouillons, gouttes de sueur perlant sous la visière du casque. Le premier à fixer sa poulie sur le câble a la sérénité d’un toxico en manque venant d’enfourner son sixième café de la matinée. Les doigts moites et confus glissent sur l’aluminium. Enfin, vient le moment où il faut bien s’élancer. Plusieurs variantes sont possibles : 1) la traversée muette, mains agrippées à la sangle, les yeux fermés, éventuellement fixés sur la paroi opposée. Peu élégant, mais présente le mérite de ne pas perturber la quiétude des lieux. 2) la traversée tonitruante, où l’impétrant se sent obligé de pousser un hurlement plus ou moins modulé, très souvent du style « Yahoo », en essayant de convaincre son auditoire qu’il éprouve un vif plaisir à faire ce qu’il fait, alors qu’en réalité, il éprouve une très forte envie d’aller aux toilettes. Nathalie, agile comme un chat de gouttière, a déjà franchi la seconde tyrolienne suivie de Beda, Hilal et les autres footballeurs ferratistes. Certains se sentent déjà tellement à l’aise qu’ils ne jugent pas nécessaire de se longer sur certains tronçons ! Ils se mettent bientôt à nettoyer le chemin en poussant vers le vide d’énormes blocs qui partent se perdre dans un tonnerre de fin du monde. Leurs cris enthousiastes remplissent bientôt les profondeurs du canyon. Au bout de 3 h de vertiges, de bonnes suées, d’orteils tétanisés et de doigts crispés, on parvient enfin après la quatrième tyrolienne au dernier obstacle avant la sortie, le pont de singe. Concepteurs machiavéliques, Patrick et Nathalie nous ont gardé le plus étourdissant pour la fin. Un essaim de chèvres se dissipe dans une flaque tremblotante de lumière 80 m sous les fils d’acier. L’ombre du ferratiste projetée sur le calcaire orange de la paroi semble flotter dans les airs. Beda, au bord du gouffre semble un peu déconcerté. Cette fois-ci, il n’oublie pas de s’accrocher.
*la qumma est le petit bonnet rond porté par les musulmans des côtes de l'Océan Indien.

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