Partons en croisière dans les canaux de Patagonie à travers le mythique archipel qui conclut l’extrême sud du continent américain. De Punta Arenas au Chili, à Ushuaïa en Argentine...
En prenant le canal de Magellan, entre splendeur et désolation, saluons les premiers explorateurs et les marins intrépides qui ont défié cette mer de fin du monde...
Les six zodiacs du Stella Australis sillonnent déjà la baie d'Ainsworth tout encombrée de petits glaçons. L'embarquement des 120 passagers s'est effectué avec une discipline de ruche prussienne et une efficacité qui aurait pu être appréciées lors de l'évacuation du Titanic ou celle plus récente de certains bateaux de croisière italiens confondant côte méditerranéenne et parking de night-club. Dans ce pays de forêts fouettées par le vent et de montagnes ivres de glace, on n'a pas vraiment droit à l'erreur. Mieux vaut y éviter les bains de siège. Un îlot piqueté d'une lande décrépite émerge au milieu de la baie comme un dos de baleine. Une pauvre croix y honore la mémoire d'un infortuné pêcheur passé par-dessus bord l'an dernier. Non loin, vautrés le long d'une plage de galets luisants sur laquelle personne n'irait étendre sa serviette, une compagnie d'éléphants de mer brûle doucement son lard en lorgnant d'un oeil embué l'agitation des huîtriers et des cormorans. « Cela fait bientôt 8 ans qu'on les observe ici », raconte Mauricio Alvarez, le chef d'expédition « C'est la seule colonie qui se reproduit au sud de la Patagonie. Des analyses génétiques ont montré qu'ils venaient à la fois de la Péninsule de Valdez, des Malouines, mais aussi de Juan Fernandez dans le Pacifique ».
Mauricio a abandonné ses études de cinéma. On a dû lui dire qu'il avait bien plus un physique d'acteur que de réalisateur. Le voici en tout cas parfaitement à son affaire dans son rôle de guide et d'animateur féru de botanique, zoologie, géologie et autres sciences de la terre et du vivant dans la grande tradition des naturalistes universels du XIXe. Deux mâles se chicanent et couvrent de leurs grognements le murmure du ressac qui vient lécher les galets. Rien à voir cependant avec l'agitation acrimonieuse des longues plages argentines, où les mâles dominants se disputent les harems au prix de combats souvent mortels. « Ici, ils ne sont que 25 et l'autorité du gros mâle est incontestée. Il peut se la couler douce » précise Mauricio. Et de fait, le maître des lieux, couché sur son matelas de moules mauves et de paquets de varechs, poursuit sa sieste réparatrice en ronflant de toute sa trompe.
Sous un ciel anthracite, bleui par endroits de vilaines contusions, la cordillère de Darwin déroule son feston de montagnes sauvages et de champs de glace chaotiques. Des glaciers ronchonnent par intermittence puis tout à coup déclarent la guerre au fjord sans sommation. Dans un fracas de tonnerre et d'arbres qu'on abat, ils larguent alors sur les eaux innocentes des blocs gelés d'un blanc douteux. Impitoyable guerre de l'eau et la glace, tour à tour vainqueur de batailles longtemps indécises. Il semblerait que les dieux n'ont pas jugé utile de fignoler ces terres aux aurores délavées, baignées de brumes et de couleurs éteintes. Un monde qui semble si loin des hommes. Et pourtant... Lorsque Magellan, un marin portugais qui navigue pour le compte des Espagnols, s'approche des côtes en 1520, il aperçoit les fumées des feux que les Indiens fuégiens ont pour habitude d'allumer pour se réchauffer la moelle. Il nomme la région Tierra del Humo, la terre des fumées, mais Charles Quint estime qu'il n'y a pas de fumée sans feu et la rebaptise Tierra del Fuego. Il s'agit aussi de décourager les Portugais de passer dans le coin en brodant autour de ce nom peu avenant quelques histoires bien senties de monstres marins, de géants et de cannibales. Les hommes qui s'accrochent à ces terres désolées n'ont pourtant rien de diabolique. Parmi les principales ethnies, on trouve alors les Yahgans qui vivent sur les côtes de poissons et de fruits de mer. Seules les femmes plongent avec pour seule protection un badigeonnage d'huile de baleine.
L'eau froide a pour effet calamiteux de réduire la taille du sexe masculin. Les hommes avaient trouvé là un excellent prétexte pour rester à bord de la pirogue... Ce peuple aux jambes frêles et au torse développé suite aux longues heures passées dans leurs embarcations en écorce de hêtre, avait développé une langue de plus de 40 000 termes et possédait un formidable don d'imitation acquis grâce à l'écoute des oiseaux. Ce qui n'empêchait pas Darwin de les tenir pour les créatures les plus abjectes et les plus misérables qu'il lui ait été donné de voir. Les grands hommes ne sont pas toujours inspirés. Il ne reste aujourd'hui plus qu'un seul représentant des Yaghans, une vieille femme habitant une petite maison préfabriquée près de Puerto Williams. Un autre groupe amérindien habitait l'intérieur de la Terre de Feu. Les Onas étaient des chasseurs de guanacos*, plutôt chanceux, car l'absence totale de pumas garantissait l'abondance des proies et par conséquent de nombreuses heures de temps libre et de détente. Mais la chance, semblable aux vents qui balayent ces contrées, finit toujours par tourner. Les Blancs sont arrivés avec leurs propres guanacos : l'élevage du mouton démarre dans la région en 1877, lorsqu'un négociant anglais de Punta Arenas fait venir un troupeau des Malouines sur une île du détroit de Magellan. Quand les propriétaires des domaines se sont mis à éliminer les guanacos qui broutaient trois fois plus que les moutons, les Onas ont commis l'impair de cuisiner quelques gigots. Crime de lèse-troupeau pour les estancieros qui embauchèrent illico des mercenaires pour les débarrasser de cette racaille qui osait leur brouter la laine sur le dos. La ruée vers l'or de 1888-1895 n'a fait qu'accélérer l'hécatombe. Les prospecteurs, désireux de se débarrasser de ces encombrants voisins offraient jusqu'à 3 livres par oreilles d'Indien. On réalisa bientôt qu'un Indien pouvait vivre sans ses oreilles. Alors, on ne paya plus que les têtes. Tout cela est entièrement le fait d'Européens et s'est déroulé il y a un peu plus d'un siècle.
Avant de sortir du fjord de l'Almirantazgo, le bateau fait une halte au large des îlots Tucker. Tout autour, des rochers empanachés de nuées d'oiseaux de mer qui piaillent, qui braillent, qui criaillent. Quelques labbes antarctiques au bec crochu se détachent de cette incroyable volière et foncent en piqué audacieux sur les zodiacs à la recherche d'un crâne à frapper ou d'un oeil à crever. Ah les sales bêtes ! Que les démons patagons les emportent ! Le littoral est une succession de petites falaises surmontées de troncs squelettiques et torturés, pauvres arbres qui n'ont manifestement pas la vie facile et indolente des platanes de nos villages et qui semblent s'écrier, leurs branches maigrelettes tendues vers un ciel implacable, « Pourquoi tant de haine ? » Après ces perfides attaques aériennes, une étroite grève de graviers parfumée à la moule faisandée offre un refuge apprécié. Le comité d'accueil semble plus conciliant. Une fois de plus, la France et l'Angleterre ne sont pas d'accord : quand les uns parlent de manchots, les autres évoquent des « penguins ». Alors, sachez Messieurs les Anglais, qu'en bon français, il n'existe de pingouins que dans l'hémisphère nord.
À la condition de ramper sans façon sur cette plage détrempée et malodorante, on se retrouve bientôt entouré d'une confrérie de curieux petits bonhommes à jaquette noire et chemise à jabot blanc, qui viennent, clopinant l'air de rien, vous tâter la cuisse du bec histoire d'en savoir un peu plus sur vos origines et votre parentèle. Les manchots de Magellan abordent les rivages fuégiens vers le mois d'août, se reproduisent et élèvent leur progéniture dans un genre de terrier jusqu'à la fin janvier lorsqu'ils décident alors de regagner des eaux un peu plus chaudes vers le nord. L'horizon noircit soudain et l'on quitte à regret cette volaille débonnaire qui garde toujours au coin du bec un petit sourire chafouin.
Se confronter à un mythe est un moment toujours délicat, souvent décevant. Il est terrible de constater de visu qu'Al Pacino dépasse à peine les 1m 68 bottines comprises, qu'Adriana Karembeu chausse du 45 et qu'il y a des baraques à frites au Machu Picchu. Alors que faut-il attendre du Cap Horn, île de tous les extrêmes au large de laquelle les canots de sauvetage n'ont jamais chômé ? Du XVIe à nos jours, plus de 800 bateaux y ont été engloutis, peut-être 10 000 marins y ont bu leur dernier bouillon. On double le Horn ou c'est lui qui vous double. À 56 ° de latitude, les vents ne rugissent plus. Ils hurlent comme les « Cinquantièmes » et ils se mettent même à mugir comme les « Soixantièmes » ! « Un dragon noué autour du globe qui souffle et qui fulmine, le tumulte s'est fait monstre. Voilà la mer ! » disait Hugo qui même s'il n'a jamais traîné par ici, savait toujours trouver la formule qui fait mouche. Est-il possible d'être déçu par le point le plus dangereux au monde pour la navigation maritime ? C'est probable, si votre navire n'y résiste pas et vous entraîne au fond folâtrer avec les crabes. Mais si votre barcasse tient le choc - et c'est quand même le cas de la plupart des bateaux qui s'aventurent par ici – et qu'en plus la mer dans sa grande clémence vous autorise à y débarquer, alors vous éprouvez un profond sentiment de reconnaissance. Et au moment même où vous posez le pied sur cette légende de roche surgie des eaux, vous repensez, non sans un léger frisson, à toutes ces histoires de cap-horniers racontées à mi-voix dans les cambuses et les tavernes enfumées, comme celle de ce loup de mer qui un jour se mouche en passant le Horn et voit tomber son nez. Aucun arbre n'a osé dresser la moindre branchette sur cette île de 6 km sur 2. Par-delà la carapace sauvage des côtes récurée par une mer froide et salée à souhait, des lumières traînent sur la lande comme des reflets de soleil mort. Il n'est pas recommandé d'aller baguenauder dans les collines : en 1978, le Chili redoutant un coup de main de l'Argentine sur ces îlots perdus, mais hautement stratégiques les avait farcis de mines antipersonnel. Ils n'ont été déminés qu'en 2010 et peut-être vaut-il mieux attendre qu'un troupeau de moutons aux petites pattes agiles fasse le ménage à fond.
C'est en tout cas ce que conseille Miguel Apablaza, seul habitant de l'île avec sa femme, sa fille et son berger allemand. Si ce n'était l'uniforme kaki, Miguel avec ses cheveux gominés aurait tout du danseur de tango. Il est chargé pendant un an de contrôler le trafic maritime. Manifestement, l'exil austral fait toujours rêver : plus de 60 postulants se sont inscrits sur la liste d'attente pour obtenir le poste. Si en saison les Apablaza voient normalement les touristes des bateaux de croisière tous les deux jours, à l'approche de l'hiver, ils doivent se résoudre à se calfeutrer dans leur maison de bois près de la petite chapelle pour trois mois. « En mai dernier, on s'est payé une tempête avec des vents de 320 km/h. J'ai eu un peu peur quand la maison a commencé à bouger ! » ajoute-t-il la mèche voletant sous la bourrasque. La salade se consomme fraiche, la soupe bien chaude et le Cap Horn avec du vent et si possible un bon crachin glacé dans la face. Et les albatros fendent l'air comme des lames de couteau au-dessus d'une mer d'étain fondu. On raconte qu'ils emportent sur leurs ailes l'âme des matelots disparus. Bon vent les gars !
*petits cousins sauvages des lamas

Commentaires
Visiteur
09H27 18 MAI 2012
Merci, pour ce formidable voyage dans le temps et dans l'espace,et aussi dans les insondables abîmes de l'âme humaine.
Tout cela en une seule page vertigineuse, quel talent !!