Loin du désert de carte postale, le Sahara mauritanien regorge de reliefs, de couleurs et de sensations. Bivouac dans la poudreuse ocre et place au kaléidoscope.
Qu’elle semble minuscule, cette piste d’atterrissage, léchée à sa droite par une immense bande de sable et bordée à sa gauche par les milliers de petites maisons d’Atar, la capitale de l’Adrar. C’est la seule trace de bitume que nous verrons pendant ces quinze jours de randonnée dans le Sahara mauritanien.
Dès la sortie de l’ancien aéroport militaire français – qui accueille des touristes depuis 1996 – apparaissent les «hommes bleus». Dans leur boubou couleur ciel, ils patientent... accoudés contre le capot de leur 4x4 Toyota. Au milieu des noires émanations de pots d’échappement, on se raccroche aux images de chameaux et de méharées peintes dans les ouvrages de Théodore Monod.
Pour éviter l’ensablement, les bolides nous imposent un véritable rodéo jusqu’à la première oasis, point de départ de la marche. De quoi doublement apprécier la douceur de la première nuit sous tente, sur les terres qu’avait arpenté par le célèbre naturaliste-voyageur. Terres qu’il avait fini par considérer comme son «diocèse».
Poudreuse ocre
Forte de neuf chameaux, trois chameliers, deux cuistots et un guide, notre petite troupe de onze personnes s’ébranle en direction de Chinguetti, l’ancien centre marchand et religieux réputé pour ses bibliothèques. Mais tous les regards convergent déjà vers les dunes qui se profilent derrière les maisons. C’est comme si on entrait dans une carte postale. Avec pour accessoires des pieds lestés de plusieurs kilos.
On patauge dans cette poudreuse ocre, cherchant instinctivement à trouver des appuis fixes. Les propriétaires de bâton de marche font des jaloux. Les autres testent des parades: poser ses pieds dans les traces laissées par le voisin, faire de petits pas rapprochés ou de grandes enjambées... Quand on arrive sur une dune, impossible de prédire si le sable sera mou, très mou, ou très très mou. On finit par accepter d’être déstabilisés en permanence. «Au désert, on ne décide pas, on obtempère», avait déclaré Théodore Monod. Première leçon.
Du haut de la dune
Les pauses sont l’occasion de «girouetter» à 360 degrés. De constater qu’on est dedans, éperdument. Dans ces dunes qui recouvrent deux tiers du pays. Plus rien n’arrête le regard mais, dans ce vide-là, on ne tombe pas. On a même plutôt l’impression de voler.
Quand on s’élance du haut du monticule de sable, la jambe s’enfonce jusqu’aux genoux, puis ressort, faisant le double de son poids: le sable s’est engouffré des poches aux ourlets en passant par les chaussettes et les chaussures. Mais la pente nous entraînant vers l’avant, tel Neil Armstrong bondissant sur la Lune, nous poursuivons nos harmonieuses enjambées jusqu’à l’arrêt brutal, celui du plan horizontal.
D’ailleurs, à l’image des spationautes, nous n’affrontons pas ces journées de désert sans notre «combinaison»: le chèche qui s’enroule autour du crâne pour finir lové dans le cou; les lunettes de soleil qui donnent au monde environnant un air apaisé; les couches de crème solaire qui protègent des bouillants 40 degrés de l’après-midi; et les gourdes d’eau au goût chloré sur le dos.
Erg Ouarane, dunes d’El-Maghlig... Mais d’où vient tout ce sable? En majeure partie, de l’érosion fluviale, a soutenu Théodore Monod: «Le vent n’aurait fait que construire et modeler les masses de sable qu’offraient à ses talents d’architecte les alluvions quaternaires une fois desséchées.» Voilà de quoi justifier les innombrables métaphores marines – océan et vagues de sable, voire banquise polaire – dont a été affublée l’immensité saharienne. Ironique pour l’un des lieux les plus arides de la terre.
Vert massif
L’eau, nous ne l’entendrons pas couler souvent en quinze jours. Elle se faufilait, dans une oasis après Tifoujar, au milieu d’un chaos de pierres bleutées et de quelques palmiers. Rien à voir avec le superbe lac trônant entre les oasis de Farès et de Mhaïret, qui a surgi au milieu d’un corridor de roches volcaniques tachetées de gris, marques du sel qui réapparaît après l’évaporation de l’eau. Ou même avec les tranquilles sources d’eau chaude de Terjit.
Le vert massif des oasis tranche dans cet univers orangé auquel nos yeux s’étaient habitués. Jusqu’ici, seules quelques coloquintes aux fruits jaunes, des euphorbes, plantes aux feuilles de chou et aux fleurs bleues, et des acacias aux épines géantes avaient égayé nos journées. Ces plantes souvent isolées développent des racines aux tailles invraisemblables pour survivre.
Mais le recordman reste le palmier dattier, arbre fétiche des oasis, dont les racines sont jusqu’à vingt fois plus développées que son tronc. Il constitue la richesse de l’Adrar: la province concentre la moitié de tous les arbres à fruits bruns et sucrés du pays.
De juillet à septembre, des centaines de personnes migrent dans les oasis pour la «guetna», la très festive récolte des dattes. Difficile d’imaginer cette ambiance de réjouissances, alors qu’en ce mois de décembre, nous traversons des oasis aux cases et aux huttes presque vides. «Le désert offre un spectacle monotone et changeant à la fois», notait Théodore Monod.
La montagne bicolore
L’Adrar se rappelle à nous. Le mot signifie «montagne» en arabe. Et devant nous, c’est bien un massif qui, soudain, barre l’horizon: Zarga, un bel amoncellement de roches brunes, travesties en bronze sous l’éclat du soleil. Cependant difficile d’oublier le sable. Il enrobe l’ensemble.
En file indienne, nous entamons ses 200 mètres de montée de la «montagne bicolore», comme l’appellent les Mauritaniens. Assez vite, quelques pierres qui affleurent permettent de se poser. De récupérer un souffle qui s’était emballé à force de doubler chaque pas pour en réaliser un. Mais en haut, on oublie le chèche trempé de sueur devant le plateau qui dévoile son immensité basaltique.
Mis à part quelques arbres épars, aucun signe de vie. Sauf ces trois femmes qui, tel un mirage, apparaissent soudain en bas de la langue de sable, attendant avec leurs théières et leurs bijoux les trekkeurs avides d’artisanat local. Mais on n’a pas vraiment envie de redescendre. Peut-être le vertige de la profondeur.
Rien à contourner
On avait raison de le redouter. Après la griserie enfantine de la descente tout schuss, l’ennui gagne sur ce sol sec. Même les pieds se lassent de ces appuis si stables. Au loin, très loin, on devine des volutes vertes. Peut-être une nouvelle oasis? Après deux heures de marche, la vision de l’horizon est désespérément la même. Comme si nous déambulions sur un tapis de marche et que, devant nous, le film restait bloqué sur la même scène.
Alors on replonge le regard vers ces minuscules cailloux noirs qui crépissent la terre surchauffée et crevassée. En pilotage automatique, le corps laisse l’esprit vagabonder. Avec en bruit de fond, cette sentence de Théodore Monod: «Dans le désert, on marche souvent droit, car il n’y a rien à contourner.»
La monotonie des regs indéfiniment plats a eu raison de notre carte postale saharienne. A se demander si on n’est pas tombé sur une autre planète. A moins qu’on entrevoie là le sol originel, la croûte terrestre? Les journées sont pointillées de touffes d’herbes, de coquilles d’œufs d’autruche, de pointes de flèches et de peintures rupestres, derniers témoins d’une époque où le désert était un lieu verdoyant de vie et de chasse.
Au loin, l’erg Amatlich. Jamais on aurait pu penser que la vision du sable pouvait susciter une telle joie. En apparence, il a tout d’une énorme tarte au citron meringuée. La répétitivité des dîners aux féculents semble exacerber les métaphores culinaires dans nos discussions. La pureté de ce cordon de dunes de 250 kilomètres de long nous fait oublier, pour un moment, les dizaines de mouches qui ont pris l’habitude de voyager sur nos sacs et nos habits.
Même la nécessité de vider le sable de nos chaussures, au moins une fois par heure, devient moins pesante. Nous n’avons encore rien du Bédouin, mais peut-être avons-nous quelque peu approché son calme, son détachement. Notre stress vient à filer comme le sable dans la main.