Rogljevo, petit village des Balkans. Un endroit unique : à quelques centaines de mètres des habitations, la deuxième partie du village, composée uniquement de chais semi-enterrés, où l'on produit vin et rakjia depuis des siècles. Un couple de Français vient redonner une impulsion à une activité en perte de vitesse.
Deux heures maintenant que l’on a quitté l’effervescence de Belgrade. A travers la fenêtre arrière de la voiture qui nous mène à l’Est de la Serbie, le paysage défile. Des sacs en plastique, des bouteilles et des cartons jonchent le sol et s’accrochent aux branches. Nous sommes en mars, les arbres sont encore nus et la campagne dévoile désormais ce que la neige avait caché pendant des mois. On longe le Danube. En face, la Bulgarie. Et à quelques kilomètres de là, Rogljevo.
Un panneau : «Rogljevske pivnice 1500 m.». Les bruits, l’animation et la grisaille de la capitale serbe sont loin. Nous sommes dans un autre monde. Pour atteindre les pivnice, il faut prendre un peu d’altitude. Rogljevo est composé de deux parties : en bas, les habitations, et en haut, ces fameux chais à demi enterrés (pivnice en serbe), réservés à une activité viticole séculaire.
Au hasard de notre balade, nous rencontrons un vieux monsieur qui nous fait visiter sa cave. Il fait sombre, il n’y a pas d’électricité. La poussière est partout, recouvrant par épaisseur de plusieurs centimètres les tonneaux et les outils en bois. Pour s’alimenter en eau, ce villageois doit aller au puits un peu plus bas. On ne parle pas serbe, il ne parle pas anglais. Le dialogue naît autour d’une bouteille de rakjia, l’alcool traditionnel de la région, distillé artisanalement. Ça brûle un peu la gorge. Le vieil homme sourit en voyant nos têtes.
Une cuvée pleine de promesses
Quelques mètres plus loin, changement d’ambiance. «Francuska vinarija Rogljevo» : sur le mur de pierre blanc, une petite pancarte indique le nom de l’entreprise installée ici. On pousse doucement la porte. A gauche, une étiqueteuse se dresse à côté d’une montagne de cartons ; en face, une palette pleine de bouteilles vides. Et entre les deux, chose exceptionnelle pour le village, un robinet. Ici, l’eau courante comme l’électricité arrivent directement au chai et une dalle bétonnée a remplacé la terre poussiéreuse au sol.
A l’autre bout de la cave, on entend le bruit des verres qui s’entrechoquent. Estelle et Cyrille Bongiraud, un couple de Français, sont en train de faire déguster leur production à leurs amis serbes Milan et Tania, grands amateurs de vins. «C’est très prometteur !», s’enthousiasme Milan. Cyrille soutire des échantillons de la récolte 2008 dans des cuves en inox. Le millésime s’annonce bien : «On n’a pas vu un grain de pourriture pendant les vendanges !», se réjouit Estelle, petite femme débordante d’énergie. Estelle et Cyrille achètent les raisins aux propriétaires des vignes, pour la deuxième année consécutive. Cabernet, Chardonnay ou Gamay sont à la mode ici, mais Cyrille et Estelle essaient de favoriser les cépages locaux : Vranac, Zastiniak ou Burgundac.
Diplômés de l’école de viticulture de Beaune, ils ont préféré la negotinska krajina, minuscule région viticole autour de Negotin, aux terres familières bourguignonnes. Le couple loue cette pivnice à Rogljevo depuis 2008. Ils vivent en France, mais passent trois mois par an sur place. «Si je suis venu là, c’est parce que je sais qu’ici on peut faire du bon vin», raconte Cyrille, qui a travaillé pendant dix ans dans son propre laboratoire d’analyse des sols. «Il suffit de regarder de quoi sont faites les maisons», précise-t-il. Tout le massif sur lequel est planté le vignoble est composé de calcaire. Une pierre qui donne un goût fruité aux vins de Rogljevo et un cachet au village. Le tuffeau a été utilisé pour la construction de toutes les pivnice. Aujourd’hui, plusieurs bâtiments sont en ruines. «Certaines personnes reprennent les choses en main, explique Cyrille devant un chai rénové. Il y a de l’idée mais ils auraient pu utiliser de la chaux, comme c’était avant, et non du béton...»
Poivrons rouges et rakjia
Cyrille tombe amoureux des Balkans lors d’un voyage, à 20 ans. «Un peu le même genre de voyage que vous, nous souffle en souriant le quadra aux cheveux grisonnants. Je prenais des photos et un copain faisait les articles...» Quand il décide de partir avec sa femme, des années après, cette région s’impose. Leur amour pour le coin devient évident à l'heure du déjeuner. Une table nous attend chez la baba, une grand-mère du village qui les a pris sous son aile. «On lui a demandé de préparer un repas de tous les jours, rien de particulier, sinon il y en aurait eu dix fois trop...», racontent-ils en riant. La baba, âgée de près de 70 ans, leur vend son raisin et les héberge l'été. L'été seulement, car il n'y a ni chauffage ni eau dans la maison. L’hiver, Cyrille et Estelle se logent au chaud chez des amis, à Kladovo, à une centaine de kilomètres de là.
Sur la table, les poivrons rouges marinés dans l'huile proviennent du jardin. Le pain sort du four. On demande ce qu'il en est du fromage à l'ail ou de la viande fumée. En fait, tous les aliments viennent du village. Le vin de Cyrille et Estelle accompagne parfaitement ce repas gargantuesque. Un café turc et un verre de rakjia couronnent le tout. Et l'on a du mal à faire le moindre mouvement... Cyrille et Estelle sont habitués, eux. Ils rigolent avec la baba, confondent serbe, français et anglais et parlent de la nourriture locale avec passion. Il nous faut absolument «goûter l’ajvar, une purée de poivrons rouges et d’aubergines, et le kajmak, un fromage très crémeux, avant de quitter la Serbie»...
Le goût du challenge
Cyrille et Estelle sont ici chez eux. La route n'était pourtant pas si simple. Une tentative ratée de s'installer en Roumanie, suivie d'une expérience de trois ans
à Kladovo, avec des associés. Ils produisent le premier vin bio serbe... puis leur aventure les dépasse. Cyrille et Estelle prennent le large et atterrissent à Rogljevo. «On avait découvert le village l'année avant de quitter Kladovo. On a acheté le raisin des vignerons et on en a fait du vin dans notre ferme, pour voir ce que ça donnait. Le résultat nous a convaincus de venir ici.»
pivnice sont abandonnées, elles sont toujours une fierté pour leurs propriétaires... Autant abandonner tout de suite l'idée d'acheter. Quant au raisin, il a fallu parlementer. «Ils utilisent des pesticides. Vu la douceur du climat, on peut s'en passer. Malgré leurs inquiétudes, ils nous écoutent parce que ça leur coûte cher. On peut dire que notre vin est bio à 80 %.»
Gagner la confiance des vignerons locaux, importer du matériel français, ne pas baisser les bras devant la pesanteur de l'administration serbe... Cyrille et Estelle n'ont pas peur des obstacles. Au contraire, ils les font avancer. «On est venu ici pour le challenge, expliquent-ils. Tout paraît monumental quand on commence. C'est un autre monde. Le pays est rétamé par la guerre, mais on y trouve une énergie qu'on ne rencontre plus chez nous.»
Une activité qui s’essouffle
La période communiste anéantit la région, autrefois célèbre pour son vin. Le combinat local achète alors tous les raisins, qui sont envoyés dans les caves slovènes. La production est interdite, les pivnice sont fermées à double tour, et l'activité viticole s'essouffle. Aujourd’hui encore, les jeunes refusent de travailler la terre, et les vignes sont délaissées.
Une vieille femme d'environ 70 ans, foulard noir sur la tête, chandail en laine et jupe en toile grossière, quitte sa parcelle. Elle marche pliée en deux. Elle et son mari vendent leurs raisins à Cyrille et Estelle. Mais pour combien de temps ? Le couple français le reconnaît : si personne ne reprend les vignes, ils ne pourront pas continuer à produire du vin bien longtemps. «On achète le raisin plus cher pour motiver les gens, pour leur montrer que c'est une activité rentable, que cela vaut le coup», s'enthousiasment-ils. Ils veulent y croire, l'histoire commence à peine. On trouve leur vin dans une dizaine de grandes surfaces serbes. C'est un début. L'étape suivante : démarcher les restaurateurs du pays. «On ne pense pas à exporter en France pour le moment. Les Français ne sont pas prêts à mettre 6€ pour un vin serbe. »
La nuit est tombée sur Rogljevo, le retour en France est imminent. Cyrille referme la lourde porte de la francuska vinarija, pour quelques mois.
Voir le site de Cyrille et Estelle Bongiraud
Commentaires
Globetrotter
21H44 01 AOUT 2009
"Les français ne sont pas prêts à mettre 6 E pour un vin serbe" : moi oui!
Visiteur
20H00 31 JUILLET 2009
Idée originale, très bien écrit! Ca donne envie!
iamnath
18H11 31 JUILLET 2009
Super reportage!