À Phnom Penh, capitale du Cambodge, les habitants du bidonville de Krol Ko vivent au rythme de la saison des pluies. Pendant six mois, leurs maisons ont littéralement «les pieds dans l'eau» et les gens se débrouillent comme ils le peuvent. Mais dans le contexte actuel de frénésie immobilière que connaît le royaume, un autre danger les menace.
Le cri de Eng, soudain, alors que tout est calme et qu’outre un lointain grésillement radiophonique et des rires d’enfants, on n’entend que le lent clapot de vaguelettes contre les poteaux vermoulus, ce cri de victoire, soudain, fait tout à coup se détourner les joueurs de cartes de leur partie ; se figer net l’enfant qui allait s’élancer pour le plongeon du siècle ; s’arrêter dans leurs activités culinaires les femmes qui, faussement distraites, surveillent leurs nourrissons ; et se rendre à l’évidence les dormeurs car, à ce qu’il semble : la sieste, c’est foutu.
Mais cependant que les sourires éclosent – car chacun a conscience que le moment est solennel et qu’il vient d’arriver une chose formidable – «la suite, la suite» semblent implorer les regards, tous tournés dans la direction supposée du jeune homme, c’est-à-dire près du fleuve qui déborde. Tout devient clair au deuxième cri de Eng, d’autant que le voilà, hilare, courant funambulesquement sur une planche pourrie dominant un trou d’eau, tenant sa canne à pêche d’une main – tige de bambou étique, fil de fer bistourné, même celle de Tom Sawyer est mieux – et brandissant de l’autre une anguille de belle taille qui n’a pas encore dit son dernier mot et continue à se débattre.
Alors Krol Ko s’approche et vient à la rencontre du héros. Vieux, vieilles, jeunes femmes à l’enfant, enfants en pagaille, le plus souvent nus et dégoulinants, font cercle autour de lui, ouvrent en grand leurs yeux, cherchent à s’emparer du fruit frétillant de sa pêche. On apporte un seau, où l’anguille rebondit une, deux fois, avant de s’immobiliser. Eng relève la tête, fier, on continue à le congratuler, à se réjouir… C’est un peu la fête à Krol Ko. C’est sûr, des anguilles comme celle-là, même sur les berges du Tonlé Sap où leur population est particulièrement bien représentée – surtout en période de mousson – on n’en attrape pas tous les jours.
Cohabitation de fortune
Coincé entre la route nationale n°5, qui relie Phnom Penh à Battambang, une voie ferrée oubliée et les rives du fleuve Tonlé Sap, Krol Ko est un amas de tôles et de planches tirées à hue et à dia mais formant cependant un dédale de baraquements flottants où l’on a peine à croire que des gens peuvent loger. C’est pourtant le cas. Et si, comme partout, par tradition au Cambodge excepté dans les villes, les maisons aux airs inachevés de Krol Ko sont bâties sur pilotis, c’est surtout, ici, parce que la vie est en grande partie rythmée par les crues et décrues de ce fleuve Tonlé Sap qui prend sa source dans le lac homonyme et rejoint, à Phnom Penh, le Mékong. Où la cohabitation se passe à peu près bien jusqu’en juin mais seulement jusqu’en juin, car alors, le fier Mékong se gonfle d’importance et de l’eau des premières pluies ; sans compter la fonte des glaciers de l’Himalaya ! Son débit en devient si puissant que le Tonlé Sap n’y résiste pas et opère, pour résumer, une savante volte-face en direction de ses pénates. Ses eaux montent, il s’élargit, le lac s’élargit à son tour, sa superficie passant d’environ 2 500 km_ à 10 000 km_…, et à Krol Ko, la réaction est invariable d’une année sur l’autre : les habitants habitués grimpent philosophiquement d’un étage et les pêcheurs à la ligne ressortent leurs cannes.
Un peu plus loin, les baraques alignées le long de l’ancienne voie de chemin de fer offrent un autre spectacle. Leur premier étage prend appui sur la butte formée par la voie ferrée puis s’élance au-dessus de l’eau, soutenu par de longs poteaux verticaux. Qu’on n’aille pas s’imaginer que les habitants de cette partie du bidonville subissent moins que les autres les humeurs hydrauliques locales. Une femme dont la maisonnette n’est plus accessible explique avoir, moyennant quelques riels, installé sa famille chez une voisine plus chanceuse, près de la butte. Sa maison, sa masure à peine flottante et dont Noé n’aurait certainement pas voulu pour son Arche, elle la montre au loin, encerclée d’eau, servant de plongeoir aux enfants pour qui cette partie du fleuve est un terrain de jeu à la mesure de leur désœuvrement. Pauvre maison, elle la montre en riant, son autre main en visière pour se protéger du soleil. Elle s’estime heureuse. Tous les habitants de Krol Ko n’ont pas la chance de bénéficier d’un arrangement tel que celui qui la lie à sa voisine. Mais la crue s’intensifiant, rien n’assure que les deux familles pourront continuer leur cohabitation de fortune jusqu’à la fin de la saison des pluies. «Advienne que pourra» semble conclure son hochement de tête pensif.
Frénésie immobilière
Il existe pourtant chez les habitants de Krol Ko une crainte plus grande que celle de voir leur maison s’effondrer, explique Élodie, responsable d’un programme de parrainage d’enfants mis en place par l’ONG française «Enfants du Mékong» : celle d’être délogés. «Ils envisagent de construire un immense jardin qui partirait du pont japonais (dans le centre de la ville) jusqu’à chez nous», témoigne la tante de Chhoeun Bopha, une filleule de l’ONG – le «ils» désignant la municipalité de Phnom Penh. «Pas du tout, réplique de son côté la maman d’une autre filleule, si nous devons partir un jour, ce sera à cause de CTN (Cambodian Television Network, dont le siège se trouve à Krol Ko) quand ils voudront s’agrandir.» Entre ragot et extrapolation, la rumeur qui concerne ces éventuelles expropriations est tenace. Et bien qu’elle suive les mêmes fluctuations que le fleuve, gonflant ou s’amenuisant suivant les années, son scénario n’en reste pas moins plausible.
Aboli par les Khmers rouges en 1975, le droit à la propriété reste, au Cambodge, un imbroglio complexe où l’on à peine à se retrouver. La loi foncière de 2001 octroierait officiellement un titre de propriété aux personnes résidant sur un terrain depuis plus de cinq ans, mais en 2003 une étude du ministère de l’aménagement du territoire montrait que si «71% des personnes interrogées se déclarent propriétaires, seules 5,4% seraient en possession d’un titre de propriété». Dans le contexte de frénésie immobilière que connaît actuellement le Cambodge, ces contradictions dans la loi sont préoccupantes et apparaissent comme des failles dans lesquelles les promoteurs s’engouffrent avec bonheur. À Phnom Penh, les expulsions se multiplient depuis l’année dernière. Le cas du lac Boeung Kak, dont les riverains se voient offrir 8 500 dollars par famille pour vider les lieux et dont la plainte vient d’être rejetée par la cour d’appel, est éloquent. D’après la municipalité, 700 familles seraient concernées par ces expulsions, le Haut commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avançant de son côté le chiffre de 4 225 familles…
Qu’en est-il à Krol Ko ? Rien pour le moment, la rumeur, juste la rumeur. En attendant, on se contente de ce qu’on a en faisant le dos rond. On continue, par exemple, à célébrer joyeusement le jeune Eng tandis qu’il s’interroge : que va-t-il faire de son anguille ? La vendre au marché et gagner quelques riels ou la garder, au contraire, en vue d’un bon dîner en famille ? Voilà la leçon de Krol Ko : ce que le fleuve dérobe dans les maisons branlantes, il le rend en poisson. Le cycle est respecté, la vie peut continuer.