À peine arrivés, à peine réveillés. Une dizaine de chauffeurs de tuk-tuk se jettent sur nous à l’intérieur du car en nous demandant: «Which hotel ? Which hotel ?»
Nous choisissons le premier qui se présente à nous et les autres continuent de vouloir nous appâter en nous criant dessus: «Where do you come from ?
- Paris, France.
- Bonjour, ça va ? Oh la la, comme ci comme ça…»
Quelqu’un a dû apprendre cette phrase et faire passer le mot à tout le pays… Quoi qu’il en soit, les esprits s’échauffent entre nos assaillants, et l’un d’eux fini par prendre une gifle généreusement distribuée par notre chauffeur. La foule se disperse. Malgré son jeune âge, il gère une auberge et nous la fait visiter. Après négociation, nous décidons de rester avec lui. Il est très fier de nous montrer un carnet dans lequel sont écrits les petits mots de ses anciens clients. Il nous donne un paquet de cartes de visite et nous demande de les distribuer à nos amis une fois rentrés à Paris.
Nous voici en direction du fort de Jaisalmer: magnifique vieille ville exhibant l’ancienne richesse de ce coin du désert. Elle fut fondée au XIIème siècle par le rajâ Rajput, et doit son brillant essor à sa situation géographique. Au milieu du désert, elle était une étape incontournable pour les caravanes en direction de la Perse ou de l’Occident. À seulement 100 kilomètres du Pakistan, et avec ses remparts permettant de surveiller les alentours, elle a aussi un rôle stratégique depuis des décennies. Mais cet endroit est classé parmi les sites les plus menacés de la planète car le fort s’affaisse à cause de l’utilisation excessive de l’eau par la population vivant à l’intérieur. En effet, celle-ci est douze fois trop nombreuse et plusieurs tours se sont déjà effondrées. Si la situation reste ainsi, un jour tous les murs s’écrouleront et le site disparaîtra avec ses habitants, mais le gouvernement indien ne fait rien. Exemple représentatif d’un pays en voie de devenir une grande puissance économique, mais dont la route du développement est encore très longue. En attendant, la population de Jaisalmer vit dans l’attente de ce drame, comme les Californiens attendent le Big One.
Nous arpentons ainsi les ruelles de ce labyrinthe somptueux, encombrées par d’innombrables échoppes débordant d’épices, d’encens, et d’objets décoratifs de toutes sortes. Il y a aussi partout des vaches qui se frottent aux murs comme pour les faire tomber. Cet endroit est tellement envoûtant ! Nous tournons à chaque coin de rue comme les figurines d’un jeu société sur un plateau géant. Après avoir visité le musée du fort, nous nous arrêtons pour déjeuner dans un restaurant dominant une place centrale de la citadelle. Le patron, qui a vécu à Sydney pendant quelques années, nous recommande le cheeseburger et l’apple pie maison. Finalement, ce sera chicken massala, pulao safrani, et une simple cigarette pour le désert.
Nous dégustons un thé au lait à l’auberge, que nous partageons finalement avec deux Allemandes quinquagénaires débarquant tout juste du Népal, et une assez jeune Russe en week-end, qui habite Udaipur depuis quatre ans et fait du design pour Ikea. Amusant de se dire que la décoration de tous les pavillons d’Europe est imaginée par quelqu’un vivant au fin fond de l’Inde du Nord. Nous nous exposons un moment au soleil sur la terrasse, la chaleur est étourdissante. En bas, des enfants s’amusent à jeter un bout de bois à un vieux chien à trois pattes.
Nous prenons un 4x4 pour nous enfoncer un peu plus dans le désert où nous rejoignons Hamid, 16 ans, avec ses deux dromadaires. Il nous conduit au milieu des dunes de sable. Sur le chemin, nous croisons un immense troupeau de chèvres. Arrivés à destination, à environ 25 kilomètres de la frontière pakistanaise, nous assistons au coucher du soleil. Inoubliable soirée au cours de laquelle nous cuisinons tous les trois, en préparant même le pain, puis dînons sous un ciel éclatant de millions d’astres parmi lesquels des étoiles filantes à chaque instant. Plus tard, Hamid est rentré au village pour voir sa fiancée et nourrir ses dromadaires. Il nous recommande de ne pas faire trop de bruit à cause des renards et nous restons finalement seuls dans le désert, face à cette immense nuit, à fumer et refaire le monde jusqu’au lever du jour.
Nous retournons à dos de dromadaires en direction de Jaisalmer en passant, avec Hamid, par un village de bergers habitant dans des maisons en terre séchée. Nous visitons aussi le temple jaïn d’Amar Sagar avant de retourner dans la ville dorée.
Dans les rues de la cité de Jaisalmer, nous visitons une splendide havelî, ancienne maison bourgeoise du centre-ville. Nous croisons ensuite un jeune couple de Londoniens. Lui est assis à côté d’un cobra, un autre serpent autour du cou, pendant qu’elle le prend en photo. Nous décidons de nous promener ensemble. Un groupe d’enfants nous suit dans les rues avec toutes sortes de choses à nous vendre, ils nous demandent :
«Where do you come from ?
- We’re come from Jaisalmer and you ?»
Ils se regardent, interloqués, avant de repartir en riant.
Après un rapide passage chez le barbier, nous arrivons à la gare pour attraper le train de 16h et retourner à Dehli pour Dipawali. Après un bon quart d’heure à chercher nos noms sur les listes des passagers accrochées sur chaque wagon, nous nous installons finalement à nos places: 19 heures de voyage nous attendent. Nous passons un peu de temps avec un groupe de jeunes Indiens avec qui nous parlons de tout et de rien. Un moine est avec eux, il a du bindi orange plein le front. Ils nous observent curieusement et questionnent mon ami à propos de son étoile de David. Ils me demandent ensuite si je suis juif aussi, et quand je leur réponds que je suis catholique, ils sont tout aussi intéressés. À notre tour, nous leur demandons s’ils sont tous hindous ou si certains d’entre eux sont musulmans, comme beaucoup de gens au Rajasthan, et nous ressentons un malaise quand ils déclarent ne pas fréquenter «ces terroristes». Nous comprenons alors, que dans le sous-continent, où toutes les religions sont pourtant représentées, notamment la religion musulmane à presque 20%, la mixité a la vie dure.
Nous parlons aussi de filles et ils veulent tout savoir sur les Françaises. Ils sont surpris quand nous leur disons qu’il est commun en France d’avoir plusieurs relations avant de se marier. L’un d’eux a 25 ans, une belle allure, il est instituteur à Jaipur et va se marier dans quelques mois avec une jeune femme qu’il n’a encore jamais vue. Cela le rend malheureux car il est tombé amoureux d’elle en apprenant à la connaître par téléphone alors qu’elle ne veut pas entendre parler de ce mariage. Avant de partir, mon voisin avec qui je fume des bidis à la fenêtre, inscrit son numéro de téléphone et son adresse email dans mon Lonely Planet, et me dit de l’appeler si je reviens en Inde car d’après lui, il sera devenu une grande star de Bollywood.
Nous commandons finalement deux repas chauds à un serveur qui passe de place en place dans le train et attendons la prochaine station pour être servi. Après avoir savouré un copieux dîner, infiniment meilleur et moins cher que dans un TGV, nous finissons par nous coucher dans un lit précaire en attendant d’arriver à Dehli. Avant de m’endormir, je repense à cette splendide ville de Jaisalmer avec émotion et inquiétude en me disant qu’elle aura peut-être disparu demain, ou dans un an, ou un siècle, ou peut-être jamais…
Plus d'informations sur l'Inde avec Easyvoyage
Photos : http://www.flickr.com/photos/govmilliken/3102486898/in/photostream/ et http://www.flickr.com/photos/pnp/1637600105/
Commentaires
benjamin cuevas
10H40 30 JUILLET 2009
Afin de contribuer à la préservation de la citadelle et si vous devez vous rendre dans cette fabuleuse cité, je vous propose de séjourner dans ma ferme que mes amis jaisalmeris et moi-même avons construit en 2007. Située à quelques minutes en rickshaw,dans le désert,sur le bord d'un lac asséché, le spectacle que nous offre la nature est insolente de beauté. Nous accueillons les voyageurs du monde à venir se reposer des tumultes des villes traversées, à dormir dans des maisons traditionnelles et partir en safari à dos de dromadaires pour visiter les villages alentours. Une expérience unique à la rencontre du désert parmi les hommes et les femmes qui l'habitent. C'est également un bon moyen d'aborder cette ville sans contribuer à la destruction de son patrimoine superbe. Cette offre de séjour n'a rien d'un 5 étoiles, mais des étoiles vous en verrez des milliers dans notre ciel.
Pour tout renseignements et contact, le site de la ferme de Dharti Dani sur www.jaisalmer.fr
Cordialement,
Ben (de Paris et de Jaisalmer)