Ultime chronique de François Damilano, guide de haute montagne à Chamonix, qui vient de réaliser au Népal une nouvelle expédition loin des sentiers connus. (7/7)
Vendredi 10 mai 2013. Jagdula French Expedition, jour 30.
Quelles empreintes ces semaines hors du monde imprimeront-elles en nous ? Plus que les performances alpinistiques que nous raconterons inévitablement – puisque question réccurente posé à tout alpiniste de retour d’expédition – quelles images originales saurons-nous garder de ce pas de côté au cœur des montagnes oubliées du Kanjiroba ?
Après deux jours dans le Teraï pour tenter d’entrevoir le tigre ou le rhino à lèvres roses, et boire quelques bières dans une chaleur écrasante, nos compagnons se sont envolés vers leur vie occidentale. Maintenant, il faut trier, sécher et ranger le matériel en attente de la prochaine expédition. Pour le guide Paulo Grobel, le prochain départ, c’est déjà demain avec un nouveau groupe. De nouveau à l’ouest, un peu plus loin encore, au-delà de Simikot et des « montagnes de cristal ». Je l’abandonne à ses sacs, ses bouteilles de gaz et ses tentes, le temps d’un café dans le bureau de Gilbert, general manager d’une agence de trekking. Le temps de partager nos impressions malaxées au gré des réalités entrevues.
« Cela va faire vingt-quatre ans que je suis établi au Népal, marié avec une Népalaise… et je ne connais pas le Népal. D’ailleurs les Népalais eux-mêmes ne connaissent pas leur pays, pourtant ce sont des gens qui n’hésitent pas à ce déplacer. Ce que je veux dire c'est que sur une carte, le Népal n’occupe pas une immense superficie, surout en comparaisons de ses deux voisins géants, mais c’est pourtant un vaste pays. En fait, il faut imaginer ce territoire en 3D. Immédiatement au nord de l’immense bande plate du Téraï qui fait frontière avec l’Inde, s’élèvent les chaînes pré-himalayennes (Hills) que vous avez traversées, puis les hautes montagnes de l’Himalaya. Et si l’on déplissait tout cela, on prendrait d’un coup conscience de l’immensité du territoire et de sa complexité ».
Gilbert a d’abord sillonné le Népal comme accompagnateur. Puis il a travaillé dans les équipes de directions de plusieurs compagnies. Au plus fort de la guerre civile, cette expérience, sa maîtrise parfaite de la langue népalaise et son engagement auprès de la population locale l’entraînent dans une mission de quatre ans comme enquêteur et négociateur pour la Croix- Rouge Internationale.
« Dans la jeune République Fédérale du Népal , observe-t-il, tout reste centré à Kathmandou : aéroport international, grands hôpitaux, universités, activité économique, flux touristiques. Une concentration qui accélère un exode rural et voit s’agglutiner toute la jeunesse éduquée du Népal en attente d’un hypothétique Eldorado. Et hormis quelques axes routiers bitumés au sud, les quelques pistes qui remontent au nord en direction des préfectures se retrouvent à flanc de ravins, travaillées par les intempéries ! Partout ailleurs, il faut marcher et porter. Les Népalais passent leur vie à marcher et porter. Et pas uniquement dans les montagnes et pas uniquement pour les touristes . ».
Paulo s’est glissé dans le bureau pour régler ses factures et les derniers détails de l’expédition en partance. Il devine que nous parlons de lui quand Gilbert lance avec un petit sourire en coin « Il y a des milliers de sommets à plus de 6000 m au Népal, mais jamais de demande. Et les alpinistes sont une minorité en comparaison des milliers de trekkeurs… Et ils seront toujours attirés avant tout par les plus hautes montagnes, pas par des sommets inconnus noyés au milieu de chaînes montagneuses difficiles d’accès. De toute manière, l’argent investi pour aller grimper dans l’ouest ne reviendra pas aux habitants de cette région, il restera aux structures organisatrices basées à Katmandou. »
La réaction de Paulo est immédiate : « Bien évidemment, je ne suis pas d’accord. Même si l’alpinisme est un micro-phénomène, il génère une forte image, il est vecteur de développement. Les expés alimentent une communication importante (presse, web, films) qui rebondit sur les envies trekking. Et puis il existe une forme d’himalayisme intermédiaire pour des alpinistes qui ne se projettent ni dans la très haute altitude, ni dans le monde de la performance. Pour eux, ces voyages hors des sentiers battus avec des sommets abordables à la clé permettent d’aller dans des lieux où les randonneurs ne vont pas. C’est comme le premier passage d’un soc de charrue dans un champ, celui qui ouvre le premier sillon. C’est un travail de fourmi, de grignotage de régions qui ne sont pas investies. Mais même s’il n’y avait que 1% des expéditions de la région de l’Everest à migrer vers l’ouest, cela transfèrerait une vrai manne financière auprès des populations locales, ça ne profiterait pas qu’aux gens de Katmandou. »
Paulo conclut : « Quand on regarde l’histoire de l’alpinisme à Chamonix, la Grave, Zermatt ou ailleurs, on voit que les locaux ont d’abord vendu leurs trois patates aux étrangers de passage, puis ils ont commencé à accueillir ces drôles de monchus revenant gravir des sommets en poussant une paillasse au coin du feu, avant de finalement bâtir une auberge ou de devenir guide… Au Népal, le mouvement est en marche. En attendant, je me fais plaisir, je fais plaisir à mes clients et je sais que ça peut servir… Alors continuons nos pas de côté et Go West ! »

Photo de tête: l’équipe de Jagdula French Expedition sur le chemin du retour après une journée de jungle dans le Bardiya National Parc (www.racyshade.com).
Ci dessus: l’archivage des expéditions au Ministère du Tourisme.
Précédente chronique: "22 heures d'ascension non stop en solo intégral"
Revivre l'expé de 2009 sur Libévoyage

Mythologies alpines,
le dernier ouvrage de François Damilano,
chroniqué dans Libération.
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