Parmi les nombreuses chefferies traditionnelles du Cameroun, Bagam vit depuis 40 ans sous le règne de Jean-Marie Simo Tenkué Zossié, entre tradition et modernité.
C'était le 25 février 1971. Il avait alors 21 ans. «C'était grandiose» se souvient-il, les yeux brillants, un large sourire aux lèvres. Il se rappelle la fête, à la sortie de neuf semaines d'initiation, où, laissé à lui-même, il a dû prouver qu'il ferait un bon chef. Il se souvient de la cérémonie, des offrandes, des danses et «des dizaines de milliers de personnes venues de partout pour célébrer et faire allégeance au nouveau roi». Et ce nouveau roi, c'était lui.
A première vue, Jean-Marie Simo Tenkué Zossié ne correspond pas tout à fait à l'idée qu'on se fait d'un monarque. Humble, presque timide, il n'y a aucune trace d'orgueil chez lui. Au contraire, il est même gêné. «Je n'aime pas parler de moi, je ne suis pas le mieux placé pour ça» se justifie-t-il. Nul besoin d'artifices et de manières, ce chef Bagam a pour lui une stature impressionnante et une voix profonde, calme, qui imposent le respect. Il a quelque chose d'une montagne. Celle, peut-être, à laquelle est rattachée l'histoire de son peuple : le mont Nkougham.
Logé dans les hauteurs de l'ouest Cameroun, en plein pays bamiléké, Bagam s'étend sur près de 400 km2 et accueille près de 100 000 habitants. Tiré de l'expression «chasseur d'antilopes» en hommage à l'un de ses princes légendaires, Bagam est à la fois un territoire et un peuple, avec sa propre langue, le mengaka. Pour Jean-Marie, parler de soi, c'est avant tout parler de son royaume. «Le roi incarne les aspirations des siens. C'est le symbole vivant de son peuple» insiste-t-il. Et comme un symbole, c'est dans un léger parfum de magie que débute son histoire...
Né sous une bonne étoile
Il y a 60 ans, à Dschang, Jean-Marie vient au monde sous le signe de l'eau. «A l'hôpital où je suis né, le sol était toujours mouillé. Et revenu à la maison après l'accouchement, c'était encore le cas. Un petit déplacement dans une maison un peu plus loin, il y avait toujours de l'eau», raconte-t-il. Une naissance qui perturbe ses voisins et qui pousse sa mère à le cacher. Car derrière l'étrange phénomène, il y a un autre problème : celui de la succession.
Issu d'un des 28 mariages de son père, le petit Jean-Marie se retrouve vite au milieu des tensions familiales, des conflits parentaux et des questions d'héritage. «Petit, j'étais un enfant très disputé. A Bagam, chaque prince a pour vocation de devenir chef. Les problèmes de succession y sont parmi les plus aigus...» Mais, dans le florilège de prétendants, il est le favori de son père. Celui-ci l'éduque à la dure, 15 coups de fouets au lieu de 5, pour qu'il soit «le plus correct et droit possible». Jean-Marie ne regrette pas, il comprend : «Il était très rigoureux sur mon éducation parce qu'il me préparait à assumer de hautes responsabilités...»
Ces responsabilités, ça fait maintenant 40 ans qu'il les assume. Initié au commandement traditionnel par son père, il a suivi des études de droit, d'économie et de gestion qui lui ont également fourni des outils modernes pour remplir sa fonction. «Quand on est chef c'est pour faire sien le quotidien des hommes. Mes études m'ont donné des éléments pour bien assimiler tous ces problèmes et donc bien les gérer» explique-t-il. «Il y a des jours où je me retrouve avec 200, 300 personnes qui attendent de me voir. De 6h du matin à 20h parfois, on discute pour régler leurs problèmes ou ceux du village. Les gens viennent de très loin pour me voir. Je ne peux pas m'esquiver. Il faut être solide...»
«Le roi est un patrimoine humain vivant»
Quand il ne s'emploie pas à gérer les affaires de son royaume, Jean-Marie partage son temps entre l'élevage, l'agriculture et ses projets personnels. «Le dernier défi qu'il me reste à relever, c'est d'écrire un livre sur Bagam, son histoire, ses traditions» confie-t-il. Une plongée dans ses racines qui s'accompagne d'une réflexion sur la question de la transmission et de l'héritage. Lors d'un séminaire international organisé par l'école du Louvre, il est intervenu sur la notion du pouvoir du chef comme patrimoine culturel. «Le roi est un patrimoine humain vivant. C'est à la fois une autorité politique, économique et une autorité morale, religieuse» souligne-t-il.
Pour Odile Coppey, sa compagne française, c'est précisément l'autorité qui caractérise le mieux Jean-Marie. «Ce que moi, je vois, c'est cette puissance que lui confère la tradition. C'est l'autorité au sens noble du terme...» explique-t-elle. «Elle est si forte qu'elle ne se raconte pas. Il est vraiment l'incarnation de son peuple».
Et quand on lui demande si ses sujets sont satisfaits de leur roi, Jean-Marie se contente de hausser les épaules avec un sourire. «C'est à eux de le dire, mais en 2008, je suis tombé dans un coma diabétique qui m'a laissé pour mort et j'ai dû être évacué en Europe. A mon retour, j'ai été accueilli par une fourmilière humaine. Alors si tout le monde ne peut pas m'apprécier, j'ai pu voir que la majorité des gens de Bagam voulaient que je vive». Un épisode douloureux et des problèmes de santé qui le poussent aujourd'hui à réfléchir à sa propre succession et à son bilan.
Avec le recul, il n'est pas mécontent du travail abattu. Sous son règne, Bagam a grandi, s'est modernisé. «Quand j'étais petit, il y avait 10 écoles. Il y en a maintenant 49. Mais il en faudrait encore dix de plus.» Une petite idée du travail déjà accompli et de celui qui reste à accomplir. «Pendant 40 ans, j'ai correctement fait mon travail. J'ai commis beaucoup d'erreurs mais j'ai fait mon devoir et je continue» conclut-il, serein. Une université d'agronomie, des centres en nouvelles technologies, un musée... Les projets fleurissent dans la tête du chef Simo. Entre deux coups de téléphone, sa majesté prépare l'avenir. Les ancêtres de Bagam et sa bonne étoile y veillent.