Le crépuscule tombe sur de la ville et les minarets pointent leurs dômes dans un ciel. Avec la nuit revient la vie dans les ruelles du cœur historique du Caire.
Délicatement éclairés, de majestueux bâtiments surannés dévoilent leurs formes avantageuses dont les ornements laissent raconter leurs histoires. Alors que le chant du muezzin attire vers lui les hommes vêtus de longues galabyia, c’est un tout autre appel qui charme les enfants de ce quartier populaire. Le vendredi soir, ce sont des marionnettes qui entrainent avec elles les jeunes Cairotes dans un monde fabuleux.
Vêtu d’un long manteau noir, Nabil marche en silence dans la cour d’un sublime palais des Milles et Une Nuit. Regard grave braqué vers l’horizon et mains derrière le dos, il fait les cent pas, toujours concentré avant le début du spectacle. Comme chaque semaine, les enfants se retrouvent devant la porte en bois encore close. L’attente est longue et les murmures se transforment rapidement en cris. A l’intérieur du palais la tension monte, le pas de Nabil s’accélère et ses chaussures cirées claquent le pavé. Les pantins sont prêts. Leurs chevelures remises en place et les marionnettes du théâtre d’ombre parfaitement alignées. Manipulées avec grâce et attention, les plus anciennes ont été confectionnées il y a des millénaires. L’homme se détend, il passe ses mains dans ses cheveux bruns avant de lever le regard, il respire profondément lorsque les portes s’ouvrent enfin. Une noria de bambins se précipite alors, les plus rapides occupent les meilleures places et les petits s’installent à même le sol. Acteurs et marionnettistes ont disparu derrière le décor. Nabil, Docteur Nabil comme on le nomme malgré son jeune âge est l’homme à l’origine de ce spectacle.
Passionné par l’histoire de son pays, celui qui confectionnait lui même les cerfs-volants de son enfance est photographe. C’est pour immortaliser les rites et les traditions de son peuple qu’il passe des années à documenter le Moulid Al-Nabi, la commémoration de la naissance du Prophète Mohamed. Un doctorat de théâtre arabe en main, l’ancien étudiant devient professeur à l’université du Caire. Metteur en scène, auteur, critique, artisan-marionnettiste, il fonde le premier centre pour les arts de la marionnette du pays et décroche une bourse pour enseigner aux Etats-Unis. Les distinctions se succèdent et la passion demeure : il veut redonner vie au théâtre égyptien. Nabil plonge dans le passé, en quête de «la véritable histoire de l’Egypte», celle du peuple, pas celle des pharaons. «Je ne crois pas vraiment l’histoire venue des livres parce que les mots ont souvent été écrit pour une personne : un roi ou un président» explique t-il. La découverte d’un véritable trésor national oublié, des récits et traditions théâtrales au bord de l’extinction lui permet de commencer à résoudre ce mystère, «comment le peuple a-t il écrit son histoire ?». Nabil réalise cependant que pour reprendre vie, les arts de la scène égyptiens doivent reprendre le chemin des planches.
Fauché mais ambitieux, Nabil forme une petite troupe d’acteurs et en 2003, Wamda offre sa première représentation dans une rue cairote. «Wamda n’est pas un groupe, c’est une idée faite de chair» explique t-il après avoir pesé ses mots. Une idée qui voudrait en susciter d’autres, car «si tous les Egyptiens font aboutir une idée, nous en aurons 70 millions nouvelles et nous pourrons bâtir une nouvelle Egypte». Peu de pièces ont pu traverser les âges mais des écrits du XIIIe siècle demeurent. Ces récits semblent avoir trouvé en Egypte «un terrain idéal dans un environnement artistique très fertile, même si certains dirigeants ne les appréciaient guère… » selon Nabil. Amoureux des créations antiques, Nabil est conscient de la nécessité d’adapter ses spectacles au monde moderne. Ainsi il n’hésite pas à faire de ses poupées les défenseurs d’un savoir traditionnel résistant aux cultures de masse. Certaines pièces ne vont pas sans prendre de subtiles tournures politiques, «nous n’avons pas besoin des chanteurs étrangers, nous pouvons créer notre théâtre avec nos propres personnages et faire quelque chose de magnifique» lance t-il. Les chroniques du peuple égyptien voilà ce que le marionnettiste veut transmettre à son public et aux générations futures.
Faire jouer des acteurs, des marionnettes et des ombres chinoises sur une même scène offre une parfaite fusion des genres, un «mélange des mondes» idéal selon Nabil. Insatisfait par le rôle figé du spectateur, il veut voir les enfants «oublier les règles et réagir». Subtils et cocasses, les polichinelles font sans cesse riposter l’assistance émerveillée, le théâtre devient alors souvent «un jeu où le public peut interagir et gagner sa liberté d’expression». «Je veux que mon audience prenne le pouvoir !» s’exclame t-il, qu’elle crie haut et fort si le despote éclairé doit être jugé pour ses fautes. Le son des darboukas et les «Yallah !», lancés par les pantins et repris par la foule aux yeux ébahis, résonnent, puis le rideau tombe. Des heures durant le spectacle fascine, Aragouz, le guignol égyptien au bonnet pointu, relate ce soir encore une nouvelle histoire, «il était une fois l’Egypte … ». Derrière le rideau blanc, Nabil manipule toujours avec la même délicatesse les marionnettes de cuir méticuleusement travaillées. Le sultan-pantin articulé animé par Nabil vole à nouveau la vedette au crocodile du Nil. Quand il ne veille pas sur son public, les yeux du marionnettiste passionné couvent ses personnages.
A la phrase d’un génie onirique sorti d’un conte de Salman Rushdie, «vous savez comment sont les gens, toujours les nouveautés, les vieux contes, tout le monde s’en moque !», peut-être écrite pour donner la réplique à une marionnette du théâtre d’ombre, Nabil répondrait sans hésiter non, surement pas les enfants du Caire ni le peuple d’Egypte.