Mon taxi tâche de se faufiler dans les embouteillages de Bashoura; il est 20h30, un vendredi soir, et l'année universitaire touche à sa fin.
La nuit est en train de tomber sur les tours d'acier et de verre du centre-ville flambant neuf, et sur le béton grêlé d'impacts de projectiles des quartiers populaires. Le chauffeur est très âgé, il conduit vite et mal, se penche sur son volant pour y voir clair, s'énerve et prend des sens interdits. Il se lance bientôt d'une voix rocailleuse dans la malédiction de la berline énorme qui tente de passer au nez de son ridicule tacot, et passe au culot : petite vengeance un peu mesquine de celui qui n'a pas les moyens de sa propre dignité. Les contrastes, ça saute aux yeux, quand on pose un pied à Beyrouth, et on apprend vite que la seule loi en vigueur est celle de celui qui a la plus grosse.
Du bas de l'immeuble, je peux entendre la soirée étudiante déjà bien entamée. Je suis là pour une fille qui devrait s'y trouver. J'ai beau la chercher sur les visages présents, je ne la reconnais nulle part. Pas le temps de remuer ma déception, que je suis happé par les mains et les regards vitreux : je salue chaleureusement Shane, un Irlandais sympathique, puis Eric, un Germano-Canadien assis à la table d'Alice, eux-mêmes entourés d'Américains. Ils se sont lancés dans une de ces délectables surenchères de vannes, décontractées en diable - Antoine est debout à leurs côtés, je serais enchanté de le voir s'il n'avait pas l'œil voilé par la cocaïne qui tourne. Plus loin je suis heureux de découvrir deux amis étudiants à Cambridge : Sophie, une Franco-Chilienne qui a grandi à Santiago, à Dubaï, puis à Nice, se chamaillant comme toujours avec son colocataire inséparable, Adrian, de son côté Suisso-Belgo-Portuguais. Ah, j'oubliais, bien sûr, l'inondation française en provenance de Sciences-Po'.
Joyeux bouillon de culture un peu surfait.
Je bois un peu trop parce que je m'ennuie vaguement, je pense à la fille que j'ai encore manquée. Debout à côté d'une table, K. vient d'arriver. Il boulotte des cacahuètes mécaniquement, louchant du côté des croupes alléchantes qui s'agitent sous son nez. Il tient un verre de vodka dans une main et dans l'autre une cigarette, alors que je sais qu'il ne boit pas, ne fume pas non plus : le prophète l'interdit, sa sobriété l'en dissuade. Encore ses camouflages.
«Salut, K. Kifak enta ? Kil'shi tamem ?»
Son blackberry vibre toutes les minutes, sa conversation passe de la fille qu'il courtise à sa fiche de lecture en préparation, sans cohérence. Alors qu'il me parle, ses yeux posent une expression inquiète sur chaque mouvement qui les distrait, sans s'attarder. Le meilleur, c'est qu'il arrive à faire passer ce que je sais être des troubles de la focalisation pour cet air blasé d'homme d'affaires qu'arborent les jeunes premiers. Un vrai artiste. La question me brûle les lèvres, une fois de plus, entêtante : que vient-il faire au Liban ? Ce n'est pas un bourlingueur - au contraire, c'est un douillet : le matin, il ne mange que du vrai Nutella (pas une de ces marques «trafiquées»), et ne peut pas se séparer de ses Frosties de Kellog's ; il n'a mis les pieds dans aucun de ces pignons-sur-rue excellents et bon marché qui parsèment la ville, et ne connait pas le goût des falafels frais dont les boulettes frisent au milieu des bulles d'huile bouillante, ni celui de la pâte odorante d'un manouché jebneh qui sort du furn... pire : il est tout à fait incapable de se repérer sans GPS, et c'est au point qu'encore maintenant, il faut que je lui indique le chemin pour rentrer chez lui alors qu'on en est à deux rues à peine.
Il passe à côté de tout, absent au monde.
Quel enjeu tordu pousse ce fils d'immigré maghrébin à venir au Liban s'habiller comme un fils de diplomate, à feindre la sophistication de la bourgeoisie internationale beyrouthine, alors que son inclination le pousse à des plaisirs simples et digestes ?
La réponse, il me l'a donnée depuis longtemps déjà, sans qu'il le sache : cette mascarade a commencé le jour où, au réfectoire d'une école primaire de Marseille, on a mis dans les mains de son père une fourchette et un couteau pour la première fois de sa vie, et qu'il a dû faire l'apprentissage brutal de la nécessité d'imiter les autres. Je le sais et pourtant je ne peux pas m'empêcher d'avoir cet élan... de souhaiter le secouer, qu'il cesse de mendier son pain à la table des seigneurs en tâchant de leur faire oublier d'où il vient : il a des valeurs, nom de Dieu - il a des valeurs, et au lieu de se vivre, il choisit de s'ignorer et de se déchirer consciencieusement. Mais je ne dis rien. Non. Je pince les lèvres et m'allume une cigarette en détournant le regard, parce que je n'ai pas été torturé en CP par une vieille fille, ancienne pied-noir d'Algérie, brouillon d'institutrice à jeter à la corbeille, et que je n'ai pas eu à entendre de sa bouche le premier jour d'école que si je n'étais pas là, «la classe compterait vingt-trois élèves, et non pas vingt-quatre». Voilà, je n'ai pas été «le seul Arabe de la classe» à qui il a été refusé presque explicitement le principe même d'exister. Pour vous, il restera K. : une lettre floue, un concept sans traits, sans consistance, une quantité négligeable qu'il n'est pas souhaitable de nommer.
Quel place pour ceux qui n'ont pas la bonne carte ? Les restes, les reliefs du festin ; tout au plus une forme esquissée, un trompe-l'œil censé contenter l'appétit de vie par une peinture condescendante de la satiété. Faut pas rêver – surtout pas. Faut pas se laisser aller, pas sans laisser passer.
Ça y est, maintenant je suis taciturne. Je regarde malgré moi les belles faces de bébé maquillées avec un œil nouveau, sans pouvoir m'ôter de la tête ces pensées bourdonnantes, nauséabondes. Pour fuir les boîtes à rythmes répétitives qui m'écorchent l'oreille, je sors prendre l'air sur la terrasse qui domine le béton de Furn esh shebbak. K., lui, a déjà quitté la soirée sans penser à me dire au revoir, reparti comme il est venu : comme une ombre.
Je frissonne, et songe une fois de plus à cette ville fascinante, ce mythe, à cette femme que je poursuis sur chaque visage :
"Liberté"
Commentaires
Nada Kay
10H58 23 SEPTEMBRE 2011
Pourquoi Beyrouth??
Cette rencontre aurait pu se produire dans n'importe quelle autre ville!
Pourquoi cherchez-vous à faire identifier un marocain à la culture libanaise?
Antonin
11H51 22 SEPTEMBRE 2011
Effrayant... Le seul moment ou l'auteur accepte de mentionner qu'il existe des libanais c'est pour le chauffeur de taxi qui n'a pas les moyens de sa propre dignite et pour l'existance d'une vague petasse qu'il aurait bien voulu sauter pour tater de la locale mais qui lui a poser un lapin. Merci en tout cas, ce texte gagne un place dans le top 5 des articles les plus neocolonialiste que j'ai pu lire. Tintin au Congo dope sous coke et ayant fait des etudes specialise en psychopatologies de la race arabe
K
11H19 21 SEPTEMBRE 2011
Tres joli texte... Je bosse souvent à Beyrouth et j ai les mêmes sensations chaque fois je me trouve dans cette ville...BRAVO