Nous commençons à mettre en ligne les textes reçus pour notre concours de reportages sur le thème du voyage. A retrouver sur ce site tout l'été dans la rubrique DOSSIER, chapitre "jeunesse d'un tour du monde".
Jeudi 25 décembre, ici aussi il fait froid, quelque chose comme huit degrés, l'air est humide et le vent souffle s'en discontinuer. Déjà trois mois que je suis à Hanoï. Les jours passent et je m'aperçois que la lumière est toujours la même. Une lumière parfois proche du blanc, parfois quasi-inexistante. Très peu d'ombre portée. Très peu de contraste. Toujours gris, très gris. Il y a bien les maisons, les commerces, les arbres qui tachètent tout ce gris, mais rien n'y fait; ombre et lumière ne font qu'un. Le ciel est donc gris, mélancolique mais sans pleurs, un peu dur. C'est un monochrome. Pas un nuage, pas une touche de blanc, pas une touche de bleu, non, il est d'un gris sans gradation. C'est une photographie de ciel « ratée », sans nuance donc.
Quand on le regarde ce n'est d'ailleurs pas un ciel que l'on voit. Ce n'est pas cette représentation que l'on a tous en tête avec ses moutons, ses visages, ses apparitions, ses transformations, ses couleurs. Ce n'est pas un de ces ciels figuratifs qui se laissent apprivoiser par le premier regard venu. On ne le perce pas comme ça. Peut-être pourrait-on extirper notre ciel de son environnement, en faire un tableau. Le figer dans le temps, le déposséder de son existence, puis logiquement prévoir comme point d'orgue de cette dévitalisation une grande exposition des ciels d'Hanoï au musée du Quai Branly! Ce serait le momifier. Réduire le ciel ainsi c'est le couper du reste, de ses horizons, de ses lignes de jonction, de ce qui le rattache à nous. Voilà que le champ s'élargit. On scrute les horizons : le ciel mute. Ainsi, il devient expressif. Je pense à une artiste, à une de ses séries. Des peintures qui ne sont pas des monochromes mais qui auraient pu. Il y a dans cette œuvre une dominance de bleu, bleu-gris. Ses titres sont « Ligne rouge », « Angle rouge II » ou encore « Atlantique, verticale rouge ». Ses lignes rouges font l'œuvre. Les horizons font le ciel. Voilà qui lui donne sens, celui de ne plus être ce pourquoi on l'appelle ciel. Il prend sens par contraste avec ce qu'il couve. Le ciel est ici une teinte qui n'a de sens que parce qu'il y a des horizons de gris différents qui la portent. Il EST par contraste et prend forme par juxtaposition/opposition/contradiction. Le ciel devient beau, il fait sens. D'ailleurs ce n'en est plus un. C'est un élément gris qui n'est plus seul, il joue avec ce qui pousse d'en bas. Des cubes, des rectangles, des lignes, des courbes. Ces perspectives sont des allées de pixels. Une vision RGrisB. Plus on s'en approche plus on en découvre des accidents, des cassures, des ruptures de formes, de matières et... de gris. C'est la ville. Ce gris est donc un prétexte à l'évasion, et d'un regard vers lui, il nous dit : « Baisse les yeux, déporte ton regard. Zoom, dé zoom, ajuste ta mise au point et raconte toi des histoires, des fausses, des belles, des floues, des truquées... » – wide angle – comme une contemplation qui a enfin trouvé un sens, une contemplation fertile. Born to be wide angle.
Retour ici-bas.
Cela fait un mois que les squelettes des tours en construction du quartier de Yen Hoa dans le district de Cau Giay (prononcez Kao Zay) au sud-ouest de la ville, me narguent. Le quartier est en grande partie en chantier, sur des km2, des maisons, des écoles, des routes, des tours, on y construit le Hanoï de demain. Le Hanoï des futures classes moyennes. Une urbanisation rendue possible par l'expropriation et la revente des terres agricoles par l'État à des promoteurs privés. Quoiqu'il en soit ces tours me guettent, elles me suivent à la trace, elles savent tout de moi. Ce sont mes sentinelles, fascinantes et terrifiantes à la fois. L'observation à distance a assez duré, je décide de rentrer dans un de ces chantiers, d'aller à la rencontre de l'un de ces édifices. Il y en a un qui m'attire tout particulièrement. C'est un cube dont la construction semble avoir été mise en stand-by. J'apprendrai plus tard, fait peu fréquent, qu'une famille du quartier a lutté pour l'arrêt du chantier car y sont enterrés leurs ancêtres depuis plus de cinq cents ans! C'est donc un lieu sacré et, au Vietnam, les morts ont plus de poids que les vivants. Ainsi, pour marquer le coup, la famille y a fait reconstruire une tombe en béton dans un style « chinoisant » caractéristique des pagodes de la ville. Cette inactivité momentanée du chantier, l'absence d'ouvriers, de grues, de machines en font une espèce de monstre architectural, un espèce de centre Pompidou. Pourtant à la différence de Beaubourg, notre cube n'est pas seul, il est accompagné de ses semblables, Max et les maximonstres en somme, mais sans les couleurs.
C'est donc un cube presque parfait d'une dizaine d'étages puis plus rien avec à ses pieds une tombe. Tout en haut on distingue des bouquets de tiges de fer pointant inexorablement vers le gris d'en haut à attendre leur gris d'en-bas. Leur béton. Je le vois donc tous les jours et lui aussi. Je rentre dans le chantier. Un homme m'accueille, jeune et frêle, il vient de la campagne, de Nghê An, une province du centre. Il vit dans le chantier. C'est le gardien du cube. Je lui demande avec des gestes si je peux y monter prendre des photos. Son sourire m'indique qu'il est d'accord. On y entre, les escaliers sont sombres, complètement déglingués, des tiges de fer partout. Les étages défilent et les structures semblent de plus en plus fébriles, les derniers sont soutenus par des poutres de bois de quelques dizaines de centimètres. Presque arrivé, plus qu'une échelle en acier à monter et nous voilà en haut. Unique certitude, directe et sans concession, cet étage sera ma fenêtre sur Hanoï, ce sera mon « wide angle ». La structure du cube est la même à tous les étages. En fait, il n'y a que le squelette porteur qui ait été construit. C'est une structure en damier dont les cases sont comme des invitations sur la ville. A chaque colonne, un cadre, un point de vue. Là haut j'ai donc la tête dans le gris. La tête pleine de matière grise, de cubes, de rectangles, de lignes, de pixels. C'est une pure vision de grisaille, tout ce qu'elle a de plus mélancolique, un vrai spleen, un vague à l'âme.
Affrontement
La structure en béton, brute, matière froide, esclave porteur, tellement triste et glauque que je m'y suis arrêté. Là haut, assis dans la poussière, il n'y a toujours pas de couleur: un gris au dessus, des gris en dessous. L'unique et la multitude. Le maître et ses esclaves. Lui donne le ton, mais les autres sont en résistance. Il est fort, archidominant, oriente au gré de ses humeurs les gris d'en bas qui ne se laissent pas faire. De multiples émancipations éphémères ponctuent leurs existences, rares sont celles qui traversent le temps. Ces gris n'ont pas de meneur, pas de libérateur, pas de Moïse. Leur force est la momentanéité de leur existence. Un cube pousse ici, propose une fuite là, puis disparaît. Mes cubes et mes rectangles qui font Hanoï sont des T.A.Z. Ne pas regarder à vitesse normale, il faut tenter une accélération dans l'histoire de la ville. Les cubes et les rectangles sortent de terre puis disparaissent pour réapparaître sous une autre forme ailleurs. Remplacés et remplaçants. Une vue accélérée de cette affrontement met en lumière des flux de résistances Temporaires et Autonomes. Ça grouille ici-bas. La multitude des existences dominées s'opposent à l'impérissable et définitif gris d'en haut. Le socialisme n'existe pas. Du cube, j'ai mes cadres sur ces gris. Une vingtaines de Zones. Je les accepte toutes. Transformé en tripode, l'arme au poing, je shoote et transforme.