Venus de quatorze pays différents, quarante-cinq enfants se sont retrouvés au Brésil pour apprendre à dépasser la peur de l’autre.
Elles sont trois filles de onze ans et ce 26 décembre, elles partent pour le Brésil en laissant leurs familles derrière elles. Les yeux brillants d’excitation, Morgane, Pénélope et Charlotte marchent fièrement dans les couloirs de l’aéroport Charles De Gaulle : elles partent pour un mois dans un « village » international d’enfants.
Au nouvel an mais aussi pendant tout le mois de janvier, moi leur «leader», leur accompagnatrice, je serai leur seul lien avec leur pays et leurs proches. A partir de maintenant nous formons un petit microcosme français, comme une nouvelle famille. Tout pèse sur mes épaules et je sens l’adrénaline qui coure dans mes veines. Nous partons avec l’association CISV (Children International Summer Village). C’est une ONG reconnue par l’Unesco qui prône le dialogue interculturel pour le rapprochement des peuples qui pourrait mener à la paix.
Mes trois petites françaises attendent ce voyage depuis longtemps. Elles ont hâte de rencontrer ces quarante-trois enfants venus des quatre coins du monde. Dans leurs bouches, les treize pays présents roulent comme des bonbons colorés. Il y a d’abord l’Amérique Latine qui les laisse rêveuses avec le Guatemala, le Brésil, le Costa-Rica, le Chili, le Pérou et l’Argentine. La Scandinavie avec le Danemark, la Suède et la Norvège les intrigue beaucoup. Les Etats-Unis ne sont pour elles plus un mystère, contrairement au Japon qui les fascine. Et comparé à ce casting exotique, l’Allemagne et le Royaume-Uni ne les impressionnent pas vraiment. Dans l’avion, les commentaires vont bon train. «Tu as vu tous les pays où ils parlent espagnol, je suis sûre qu’ils vont rester toujours entre eux», lance la petite Morgane légèrement inquiète. «Moi je sais déjà dire bonjour, comment vas-tu, ça se dit Holà, como estás», répond fièrement Charlotte, cheveux blonds en bataille. « Eh mais comment on va faire pour parler avec les japonais s’ils ne parlent pas un mot d’anglais », s’interroge Pénélope pragmatique. «D’ailleurs tu crois qu’ils auront des kimonos les Japonais, ah ouais des kimonos, trop stylé!» lâchent-elles en chœur, avant de se replonger dans leur film.
Bulle de tolérance
Après douze heures de voyage nous voilà enfin au camp, à Sao Roque, près de Sao Paulo. Nous sommes perdus dans la campagne brésilienne, en pleine forêt avec à notre disposition, une salle à manger, salle d’activités, terrains de jeux et dortoirs. Pendant vingt-huit jours, nous allons vivre là, coupés du monde, protégés par la petite bulle de tolérance que nous allons nous efforcer de construire pour les participants.
Au début tous ont le réflexe de se rassembler en délégation et de ne surtout pas se mélanger. Les enfants ont l’air plus ou moins déboussolés et se dévisagent du coin de l’œil avec curiosité. Partout c’est un tintamarre de cris et de mots différents, une vraie tour de Babel. On peut percevoir le son guttural de l’Allemand et du Norvégien mais aussi le son enjoué du Brésilien ainsi que les tonalités saccadées du Japonais. Mes trois Françaises sont impressionnées et écoutent avec attention des langues qu’elles entendent souvent pour la première fois. Morgane craint de ne pouvoir communiquer avec personne, que son Anglais n’est pas assez bon, les deux autres essayent de la rassurer. Pour Charlotte, la langue ne sera pas un problème, franco-allemande elle sait déjà qu’elle peut aller vers la délégation qui vient de Hambourg, mais elle espère aussi tisser des liens avec d’autres. Pénélope de son côté est intriguée par les Japonais. Haru, attire plus particulièrement son attention avec ses petites lunettes rondes et son sourire timide.
Tandis que les enfants essayent de communiquer, les adultes se mettent vite au travail. Malgré les différences culturelles, ils n’ont qu’un seul et même but : planifier des activités sur la tolérance, la stupidité des stéréotypes, la guerre, la pollution, le handicap, le respect du corps…
Les liens se tissent vite, les enfants se mélangent et s’échangent des babioles de leurs pays. Les porte-clés «Tour Eiffel» font d’ailleurs un carton. Le camp résonne maintenant de prénoms du bout du monde : Mitta, Kou, Luigi, Alexander, Eilin, Lore, Mafer, Tsugu-Tsugu, Chelsea!
Idées reçues
Chaque soir une délégation présente son pays par des danses, des sketchs, un repas et des photos. Les enfants sont très marqués par la soirée japonaise. Tous en yukata (kimono d'été), ils nous apprennent l’art du pliage en Katagami ou comment écrire son nom en caractères japonais. Et Luigi, le petit Guatémaltèque aux yeux de jais brandit fièrement son lapin vert en papier en mâchonnant des bonbons amères tout droit venus d’Asie.
Les enfants dépassent alors leurs idées reçues : non le Costa Rica n’est pas une île et non tous les Suédois ne sont pas blonds aux yeux bleus, en Argentine, tout le monde ne danse pas le tango et oui les Japonais mangent autre chose que des sushi. Les enfants, plein de vitalité s’épanouissent toujours plus et cet élan les rend beaux. Ils sont de toutes les couleurs et ils courent partout, avec le sourire aux lèvres toute la journée. Pour les adultes, de voir les plus jeunes rire ensemble, c’est magique. «Pendant ce mois, j’ai énormément appris des enfants, déclare Tonio du Costa-Rica. Ils ont une capacité d’adaptation que nous avons perdue. Je pense à ce petit Japonais qui est arrivé ici ne sachant pas un mot d’anglais. Pourtant il a réussi à se faire comprendre des autres enfants grâce à des gestes et à des jeux. Au bout d’une semaine, il avait plus d’amis que n’importe qui d’autre».
Parmi les animateurs, le manque de sommeil et la charge de travail rendent parfois la communication difficile. Dans ces moments-là, le spectre communautaire refait souvent surface. Quand les Latins diront : « Katrin, c’est le stéréotype même de l’Allemande. Tout doit être toujours parfait et surtout elle est obsédée par le timing », les Nordiques se plaindront de la désinvolture du staff brésilien sur le programme du jour.
Pour Janet, l’Américaine, ça n’a pas été tous les jours facile : «Pendant les discussions, je me suis sentie parfois mise à l’écart car personne ne comprenait ma façon de voir les choses. Dans ces moments-là, je souhaitais vraiment pourvoir être dans mon pays avec des personnes qui puissent comprendre ma façon de pensée».
John, un des staffs brésiliens analyse la situation de cette manière : «Chaque personne réagit différemment selon son pays d’origine mais aussi son éducation. Ce qui peut être normal pour l’un peut s’avérer insultant pour l’autre. La clé pour travailler ensemble c’est le dialogue. Deux personnes qui échangent sur leurs expériences peuvent finir par se comprendre et se respecter.»
Guerre et paix
Nous sommes à l’aube de la troisième semaine. Il est temps d’aborder des activités militantes, fortes en émotions. Après avoir touché du doigt les différences de chacun, notre jeune troupe est mise face aux difficultés de notre monde contemporain. Le premier jeu du genre est «Guerre, paix et reconstruction». Le groupe est divisé en quatre. Chaque équipe reçoit l’ordre de construire sa ville idéale à l’aide de papier, feutres, ballons, canettes et tissus. Leurs projets finis, ils sont poussés à «visiter» les villes voisines. La salle résonne de «oh» et de «ah» d’admiration devant des usines de chocolat et des parcs d’attraction géants. Les animateurs crient alors à la guerre et à la destruction. Les enfants changés en furies se jettent sur ces villes éphémères qui sont bientôt réduites à néant. A la fin du «carnage», les équipes doivent s’efforcer de reconstruire leurs cités avec ce qui leur reste. Cette activité peut paraître simple pourtant elle fait comprendre facilement le processus destructeur de la guerre et reconstructeur de la paix, comme un cycle sans fin. Pour Pénélope, Morgane et Charlotte ce jeu a agi comme une décharge électrique. Elles sont toutes été marquées par l’acharnement de certains à tout détruire. «Ben il était tout fou. Ah ouais, il était tout rouge et il était là à sauter sur les ballons, c’était plus le même», remarquent-elles avec étonnement. En délégation, j’ai pu discuter de vrais conflits comme la guerre en Irak ou celle du Liban de 2006. Pour certains, cette activité a permis de revenir sur un passé douloureux. Les petits Chiliens, par exemple, ont abordé la période Pinochet qui continue à diviser leur pays.
Les activités rapprochent chaque jour un peu plus. Ce ne sont plus des gens de différentes nationalités qui sont face à face mais seulement des humains vivant dans la société qu’ils se sont construits. Les amitiés se lient et grandissent selon l’humeur de chacun. Ama, Chilienne pétillante de vie ne quitte plus Charlotte d’une semelle. Eirik, le Norvégien malicieux fait les 400 coups avec Javier du Guatemala.
Le jour du départ, les larmes coulent sur les joues enfantines. On s’échangent les adresses en se promettant une amitié à la vie à la mort.
En rentrant ces enfants n’auront rien à dire sur le Brésil. Par contre, ils auront l’impression d’avoir parcouru un peu le monde.
Cette idée d’un monde meilleur véhiculé par des enfants peut paraître utopique mais pour Lorino Naegeli-Lorino, secrétaire nationale du CISV, c’est important : «Si on ne peut plus rêver que reste-t-il à l’humanité?»