En août 2007 au nord du Burkina Faso, un groupe de Français s’accorde une pause pendant un chantier humanitaire. L’idée: faire une excursion en dromadaire. La balade tourne court puisque Sophie, une bénévole française, chute du haut de son animal...
Direction l’hôpital le plus proche, à Dori, 7ème plus grande ville du pays.
Le pick-up, transformé en ambulance de fortune, se gare devant l’hôpital. Comment reconnaît-on les urgences ? Les lettres U, R, C, E et S de URGENCES clignotent en rouge au sommet du bâtiment. Sophie est allongée à l’arrière du véhicule sur une planche en bois, faisant office de civière.
- Il faut un brancard.
- Pas de problème !
Ici, il n’y a jamais de problème. Pourtant quelques minutes plus tard un Burkinabé revient : "Il n’y a plus de roulettes sous le brancard ! Il ne reste plus que ce fauteuil roulant." Le choc a été si violent qu’asseoir Sophie serait risqué. Elle est transportée sur sa planche jusqu’à une salle de soin. Là, on la couche sur un brancard sans roulette. Deux infirmières entrent dans la pièce et attendent. Qu’attendent-elles ?
– Cette fille a les deux poignets cassés et elle a besoin de soins urgents !
- On ne sait pas si les poignets sont cassés, vous n’êtes pas médecin, il faut attendre le médecin.
Il arrive quelques instants plus tard. "Que se passe-t-il ?" Je lui explique. Sa réponse : "Et vous pensez que ça va aller ?" Merde mais qui est médecin ?
Je diagnostique : "- Je pense qu’elle a les deux poignets cassés et que le gauche est déplacé.
- Très bien alors nous allons faire des radios. En attendant, allez chercher ces médicaments à la pharmacie de la ville, il n’y en a plus ici.
- Vous n’avez plus de médicaments à l’hôpital ?
- Il n’y a plus d’antalgiques…
"Le temps que la machine chauffe..."
Je m’aventure dans Dori à la recherche d’une pharmacie. Un Burkinabé se propose d’être mon guide. Arrivés à la pharmacie, je tends l’ordonnance griffonnée sur un bout de papier et marquée d’un tampon « Centre Hospitalier Régional de Dori ».
"Désolé mais il n’y a plus ce genre de médicaments ici, il faut aller voir dans la deuxième pharmacie
Une centaine de mètres plus loin, l’autre pharmacie.
"On peut dire que vous êtes chanceux, ce sont mes deux dernières boîtes.
Je retourne à l’hôpital armé de mon précieux graal. Il est 21 h, il fait toujours 31 degrés alors que la nuit est tombée depuis 18h. Sophie s’apprête à partir pour la radio. Elle ne peut pas être transportée donc elle est obligée de marcher.
"Désolé Monsieur, mais pour les radios vous allez devoir sortir et attendre un peu, le temps que la machine chauffe.
Le petit radiologue, enfin le petit qui fait office de radiologue, est planqué derrière une vitre pas plus épaisse qu’une carte postale. Je reste un instant pour observer l’appareil. L’engin est dans un état de décomposition avancée. Il est rafistolé de toutes parts. Des tubes de colle UHU Stick jaunes le soutiennent par endroit. Ces mêmes tubes que les enfants de nos écoles primaires utilisent pour faire du collage, eux. Des fils sortent et entrent de la machine, passent par les tubes de colles pour ne jamais en ressortir. C’est cette radio venue d’ailleurs, quasiment surréaliste qui va photographier Sophie. Je n’ose même pas imaginer les doses de rayon X qu’a dû recevoir le petit radiologue dans sa vie…
"Sortez maintenant parce que les rayons vont être forts."
Je sors et m’abandonne dans les couloirs, cherchant à tout hasard une bande de joyeux drilles en train de pédaler sur une dynamo pour maintenir l’électricité dans l’hôpital. Je ne les trouve pas, mais ce que je vois est tout aussi étonnant. Il y a beaucoup de malades, peu de médecins. En fait il y a, en tout et pour tout, un médecin et deux infirmières. Les malades errent dans les couloirs en mendiant auprès de chaque passant un peu de sérum "pour que la douleur passe". Ils n’auront pas de sérum, la douleur ne passera pas. Les chanceux qui soutireront un peu de morphine – si c’est de la morphine – aux infirmières, ne feront que repousser l’échéance. Cet hôpital est un cimetière. S’ils ne sont pas tués par le mal qui les ronge, le paludisme se chargera d’eux. Il y a plus de moustiques dans cet établissement que dans toute la ville. En fermant les yeux, on les entend. Le bzzzz bzzzz de la mort !
La visite continue, je devine sous la terre qui recouvre le sol qu’il y a du carrelage, jadis blanc. Ils n’ont pas de médecin, à quoi bon avoir des femmes de ménage ? Je continue, passe devant une chambre. Quatre lits, deux malades, une grande chambre, quelle chance ! Il n’y a pas de climatisation, on ne peut pas tout avoir non plus. Sur les quatre lits, trois sont cassés. Il ne reste plus qu’un brancard sans roulette pour deux. Les malades sont têtes-bêches, les pieds dans la figure de l’autre. Une odeur de pourriture saisie au nez, puis au ventre. Ils sont rachitiques, plus maigres encore que la vitre qui séparait le radiologue de sa machine.. Leur regard n’exprime rien. Ils ne bougent pas, ne parlent pas, fixent le vide. Sont-ils déjà morts ? Le médecin m’assure que non. Ils sont presque morts, voilà tout. Ce qu’ils ont ? "Dieu seul le sait"
"Oh ça? C'est juste rien"
De retour devant la salle de radio. Le médecin diagnostique deux fractures sans déplacement. Etrange, quand les os sont si éloignés de leur emplacement habituel.
- Il faut attendre l’avis du chirurgien.
- Où est-il ?
- On ne sait pas, sûrement au bar en ville.
40 minutes plus tard le chirurgien arrive. Un Chabal africain. GIGANTESQUE. 2 mètres au bas mot, 120 kilos facilement. Il arrive en titubant, ivre… Complètement ivre.
- C’est vous le malade ?
- Non c’est une jeune fille qui attend dans une salle à côté.
- Qu’est-ce qu’elle a ?
- A priori les deux poignets cassés…
- Très bien, très bien, amenez-moi vers elle, je vous suis.
Tout en marchant, la discussion continue sur fond de vapeurs de whisky.
- Ça fait longtemps que vous êtes chirurgien ici ?
- En fait je ne suis pas chirurgien, je suis aide médical. Mais ici je fais office de chirurgien, parce que vous savez, on n’a pas de moyens.
- Et vous avez beaucoup opéré ?
- La plupart du temps, on n’opère pas. Vous savez un bras cassé, on le remet à la main sans anesthésie. Ici, on n’anesthésie jamais. Et pour les grosses opérations, on préfère envoyer le malade à Ouaga (Ouagadougou, la capitale). Cette fille là, on ne l’opèrera pas de toute façon, quand j’aurais vu les radios, je vous dirai s’il faut la rapatrier ou pas.
- Ok, merci.
Nous traversons les couloirs lorsque, tout à coup, surgissant de nulle part, une bête hideuse s’écrase sur le sol. 15 centimètres de long, 4 de large, l’insecte rampe dans l’hôpital. Une tête d’Alien sous une carapace impressionnante. Personne ne connaît son nom ici. D’après le chirurgien l’animal est un "Oh ça ? C’est juste rien" et il shoote dedans, l’envoyant s’écraser contre le mur. Il y a beaucoup de "Oh ça ? C’est juste rien" qui escaladent les façades, s’immiscent dans toutes les brèches qu’offrent le bâtiment. Tout le monde marche sans y prêter attention.
Notre bonhomme saisit les radios puis marche vers les deux infirmières pour leur caresser le ventre, "ce sont mes femmes" lancent-ils, blagueur, en faisant un clin d’œil. Il entre dans un petit cabinet. Il en ressort tout sourire, d’une bonne humeur à couper le souffle. "Bon les deux poignets sont cassés et déplacés, il faut la rapatrier, mais avant, nous allons la plâtrer. Allez chercher du plâtre à la pharmacie."
Je repars à l’assaut d’une pharmacie, il y en a toujours une de garde. Une fois le matériel en main, l’opération plâtre est lancée. L’enthousiasme du chirurgien n’est pas au goût de la patiente qui, en pleurs, ne peut plus se contenir. "VOUS M’ARRACHEZ LES BRAS !" Après une vingtaine de minutes elle sort de la pièce, plâtrée jusqu’aux épaules. Elle n’a pourtant "que" les deux poignets cassés. Les bras en l’air, à l’équerre, deux bandelettes tombent de chaque côté. "Nous ne savions pas quoi faire de ces bandelettes." Sophie propose d’en faire des écharpes, la requête est acceptée. Il est minuit et quart, il se sera écoulé un peu plus de 5 heures entre l’accident et la fin des soins. Le chirurgien, en guise d’au revoir, nous conseille. "Vous feriez mieux d’aller dans un hôtel que de rester à l’hôpital, vous y dormirez mieux et il y aura moins de moustiques."
Le rapatriement ? Une demi-journée de bus le lendemain, les deux pattes en l’air et… Trois jours d’attente avant le premier avion. Arrivée en France, elle sera opérée le soir même et portera, pendant trois mois, trois broches dans chaque bras.
La chance dans cette histoire : Dori est une des plus grandes villes du Burkina Faso et a, de ce fait, des installations médicales largement au-dessus de la moyenne du pays…