Elles sont déjà installées à l’une des tables en bois sombre lorsque j’arrive, jacket potatoes ou sandwiches maison devant elles, au milieu des verres de Coca. Arriver au Ram, le pub de l’Université d’Exeter (Devon, Angleterre), c’est une forme de récompense pour avoir gravi la colline qui mène au campus principal...
Le Ram propose des plats simples le midi, et du thé, du café, de la bière et toutes sortes d’alcools à toute heure du jour et de la nuit (jusqu’à 2h du matin), comme n’importe quel autre pub de la ville, dont il défie cependant les prix.
Nous sommes au milieu des cinq semaines de vacances universitaires de printemps, mais mes amies révisent pour leurs examens de troisième année, ceux qui donneront l’essentiel de leur note à leur degree (licence). Elles se retrouvent pour déjeuner, avant de retourner réviser leurs cours ou rédiger leur mémoire à la bibliothèque. Louise porte fièrement son hoodie (sweatshirt à capuche) barré du slogan Exeter, Probably the best University in the World. Ayant moi-même récemment interrompu mes études en littérature américaine, entre autres par dégoût du système universitaire français, je suis à mille lieues de m’imaginer portant un pull qui vanterait les mérites de ma faculté. J’ai donc décidé de profiter de ce retour sur mes pas (j’ai passé un an à Exeter en tant qu’assistante de français, dans le cadre d’un échange universitaire) pour tenter de m’imprégner de cette ambiance si particulière qui règne sur les campus britanniques.
Le pub est une bonne entrée en matière… Je suis tout sourire depuis le matin à l’idée de retrouver ma cantine. Comme dans mon souvenir, au-dessus du comptoir, des affiches annoncent les prochains concerts prévus dans la grande salle du campus ; dans le coin, un jukebox et une machine de jeux font de l’œil aux étudiants, et les fenêtres donnent directement sur les tables et les bancs du jardin, où les moins frileux en cet hiver qui s’étire fument leur cigarette en grignotant leurs frites. L’assistance est plus clairsemée que d’habitude, mais la plupart des étudiants est retournée chez ses parents pour les vacances. Derrière le bar, d’ailleurs, point d’étudiants en T-shirt officiel, mais les quelques employés permanents.
Anciens copains de chambrée
Ceux qui sont restés sont motivés par la bibliothèque, ouverte pendant les congés comme pendant l’année toute la journée même le dimanche, les salles Internet accessibles gratuitement et sans limitation de temps 24h/24 un peu partout sur le campus, et l’envie de passer encore du temps avec leurs camarades de « galère » avant la fin de cette longue parenthèse de trois ans, et le début de la vraie vie.
Contrairement aux Français, les jeunes Anglais n’étudient pas forcément près de chez eux. Ils postulent dans différentes universités à la fin du lycée, et vont là où ils sont admis. Même s’il est rare de rencontrer des gens originaires de l’autre bout du pays, il y a souvent quatre ou cinq heures de route entre la faculté et la maison familiale. À chaque début d’année universitaire, tout est fait pour que les nouveaux venus se rencontrent: semaine d’intégration, début rapide des activités sportives et culturelles, bal des Première Année. Tous les étudiants de première année sont assurés d’avoir un lit, en chambre individuelle ou double, dans une résidence universitaire. Les repas sont souvent fournis, et les heures d’ouverture des réfectoires plutôt réduites, pour que les étudiants se croisent, dînent à la même table, se lient d’amitié. Les colocations dans des logements privatifs en deuxième et en troisième année sont souvent constituées d’anciens copains de chambrée.
Au pub, notre repas maintenant bien entamé, les discussions tournent autour des profs, à qui on projette d’envoyer un email par le réseau de la fac pour demander des précisions sur la dissert’ à rendre à la rentrée, et du mini-scandale du cours magistral de grammaire française. Déserté par les étudiants, le professeur qui l’assure a envoyé un mail collectif pour rappeler à tous que si l’équipe éducative était à disposition des étudiants pour leur donner tous les moyens de réussir, ceux-ci devaient de leur côté faire preuve de bonne volonté, et d’assiduité. Un peu agacée de voir qu’ils avaient été traités comme des enfants, Helen a pris le clavier au nom du groupe pour expliquer qu’ils étaient assez grands pour savoir comment apprendre leur grammaire, et que s’ils estimaient que le cours magistral, au demeurant plutôt formel et soporifique, ne leur permettaient pas de progresser, ils continueraient à ne pas y assister. Si ce genre d’échange, sans être monnaie courante, n’est pas rare, les étudiants ont toutefois l’occasion de s’exprimer officiellement et anonymement sur les défauts et les qualités de leurs enseignants, lors de l’évaluation annuelle des professeurs. À partir des réponses, les différents départements réorganisent les modules, adaptent leurs méthodes et tentent de mieux répondre à la demande.
Le sourire au-dessus du thé au lait, mes amies se demandent si elles iront au Graduation Ball, ou Bal des Diplômés, dernière occasion de faire la fête en robe de cocktail et smoking dans un château tout proche, ou si elles ne feraient pas mieux de suivre l’idée de Bethany et d’organiser elles-mêmes une soirée chez l’une d’entre elles, ce qui leur permettrait d’économiser les 60£ (environ 80€) du prix d’entrée, et les boissons au bar en sus. Elles projettent d’aller danser au Lemon Grove, la boîte de la fac, avant le début des examens et discutent du voyage à Bruxelles auquel elles ne se sont pas inscrites, faute de temps et de moyens. Leurs révisions les empêcheront aussi sûrement de participer au voyage en stop, organisé par l’association caritative de l’Université. Chaque année, les participants doivent se trouver un sponsor, et c’est à qui arrivera à Amsterdam en premier. Les bénéfices sont entièrement reversés à des organisations caritatives privées.
Hausse des frais
En me dirigeant vers la sortie du pub, je croise un ancien copain en pleine partie de baby-foot. Alexander n’est plus étudiant, mais il passe le plus clair de son temps sur le campus, où il a un bureau. L’an dernier, il a été élu par les étudiants au poste de « Welfare and Equal Opportunities Officer » (chargé de la lutte contre la discrimination et de l’intégration), au sein de la Guilde des Etudiants. Ses collègues et lui, tous étudiants l’an dernier, sont salariés par l’Université pour représenter les étudiants pendant un an, et améliorer leurs conditions de vie sur le campus. L’an prochain, Alexander sera le président de la Guilde. Il me parle de la polémique créée autour de son action pour bannir du campus le BNP, parti d’extrême-droite britannique, et de la lutte à venir contre les hausses des frais d’inscription.
Parce qu’en effet, tous ces efforts pour que les étudiants se sentent chez eux à l’université ont un coût, que le gouvernement est de moins en moins prêt à assumer. Tous les étudiants que je connais sont en partie subventionnés par les économies parentales, ont un petit boulot pour leur argent de poche, et ont contracté un emprunt bancaire, qu’ils rembourseront quand leur salaire le leur permettra. Ceux qui commenceront leurs études en septembre 2009 devront s’acquitter de 3145£ par an, soit environ 3970€. Ces frais devraient encore augmenter à la rentrée prochaine.
À l’autre bout de la logique financière, les enseignants voient leurs conditions d’emploi se détériorer. Si les salaires restent attractifs, les postes sont rarement pérennisés, et peu de profs sont sûrs d’être encore là à la rentrée. Les fonds accordés par le gouvernement à chaque département sont attribués en fonction des travaux de recherches ; les enseignants sont donc fortement incités à publier régulièrement dans les revues spécialisées de leur domaine. Pour que l’Université continue à attirer les étudiants, qui viendront y injecter leur argent, il faut promettre un enseignement de qualité. L’exigence de résultats rythme donc l’organisation des cours, des travaux de recherche, mais aussi des examens.
Je finis par quitter le pub, laissant mes amies retourner à la bibliothèque. Pour ma part, je fais un crochet par le magasin de la fac, achète un de ces hoodies à la gloire de l’Université d’Exeter, un journal à tarif étudiant (20p, moins de 30 cents) et des bonbons pour la route. En descendant les quelques marches devant le bâtiment, je me souviens que je n’ai plus de pain pour le petit-déjeuner du lendemain, passe en acheter à l’épicerie deux mètres plus loin. Mes pas me guident devant la librairie, puis devant le théâtre où les prochaines pièces sont annoncées. Mon regard s’attarde, envieux, sur cette version plus que magnifiée de mon campus minimaliste alsacien, mais mes pensées vont aussi vers tous ces jeunes Britanniques qui auraient probablement aimé échanger une partie des bâtiments mal vieillis des universités strasbourgeoises contre les dettes qui pèsent lourdement sur leurs premiers salaires.