Symbole de la Suisse éternelle, la région vogue entre tradition rurale et modernité, français et dialecte allemand, frênes et conifères…
La Confédération vivrait-elle donc des heures douloureuses? Le Colonel Kadhafi a proposé à l’ONU de la démembrer en représailles à l’interpellation d’un de ses fils par la police cantonale de Genève pour violences domestiques : un cubitus et un radius à l’Allemagne, le genou gauche… à l’Italie et l’omoplate droite à la France. Par-dessus le marché, le secret bancaire n’est plus. Les avis de décès sont partout dans la presse helvétique. Le district de la Gruyère (40 000 habitants), dans le canton de Fribourg, est un bibelot alpestre. Une géographie veinée de troupeaux, une douce mamelle, restée à l’abri de toutes les contagions qui agitent le pays. «Nous n’avons rien à vendre, que du fromage. Notre paysage est gratuit et c’est aussi notre fonds de commerce», André Gachet, instructeur de vol responsable de l’aérodrome. «Dédé» Gachet est natif du village de Gruyères (là avec un s) : son château fort, sa salle de gardes, son escalier en colimaçon, et ses parapets aux dessus desquels se penche le voyageur pour découvrir un jardin de buis disciplinés et bruyères d’un mauve ecclésiastique en cette fin d’été.
Mémoire
La Gruyère est d’une certaine façon la pompe à images de tout le pays. «800 000 touristes y défilent chaque année. C’est une des icônes du pays et un puits de nostalgie pour tous les Suisses, un reste de civilisation paroissiale et pastorale», raconte Patrice Borcard, historien, écrivain et ancien rédacteur en chef du trihebdomadaire La Gruyère édité à Bulle, chef-lieu de district.
Les bêtes ont été montées début juin dans les coteaux d’alpages. La saison s’achève ces jours-ci. De grandes fêtes villageoises ont été, et vont être, données, à l’occasion de «la bénichon». C’est bien simple on passe à table à 11 heures et on n’en sort que sur le coup de 17-18 heures, évidemment ivre de fatigue. On y célèbre la descente des bêtes à l’aide de puissants remontants. Pendant trois mois les meules de gruyère ont été confectionnées en altitude. Les villages dont les rues sont des comme des rides, comme à Grandvillard ou à Charmey, par exemple, fêtent bêtes, bergers et armaillis (les fromagers, ndlr). «Ces villages sont un réduit national. On vient ici chercher de toute la Suisse un exotisme qui n’existe plus ailleurs. Pour autant les gens d’ici ne sont pas dupes du rôle qu’on leur fait jouer mais ces maillons patrimoniaux que sont ces villages typiques sont aussi en train de disparaître petit à petit à sous l’effet de la pression démographique.»
Poutrelles
Bulle, 17 000 habitants, mignonne comme un cœur, est attaquée par les fers à béton. Tout n’est que poutrelles, grues, pelles mécaniques et ballets incessants de toupies à béton. La rocade, qui doit délester le centre-ville, sera ouverte dans deux mois et les dépassements budgétaires animent les débats dans les cafés. On est loin de l’image du Bullois qui poursuit son troupeau le jour de marché avec son bâton, la ville est devenue en quelques années «la capitale de la charpente métallique». Reste que Bulle possède toutefois une ferme. La dernière en centre ville avec cinq vaches qui ont meuglé dans la chaleur de l’été entouré d’un tourbillon de mouches. Si bien que les ménagères de la Grand-rue ont chassé la mouche bleue dans leur cuisine tout équipée. La production laitière est le fleuve nourricier du district. Des tonnes de Gruyère, doux, demi-salé, salé reposent dans les caves de la coopérative. L’or laiteux descend de ces montagnes douces ou surnage le Moléson, le Fuji Yama gruérien.
Les époux Murtith sont agriculteurs et tiennent une remarquable ferme-auberge. Les Murith fabriquent un fromage de grande qualité. Monsieur Jacques Murith est un homme sec comme un pied de vigne mais fort inquiet du devenir de la filière laitière. C’est un homme tout en colère rentrée et aux yeux fiévreux : «Comme en France nous devons sans cesse nous mettre aux normes ! L’administration nous met des bâtons dans les roues… Mais le pire c’est que nous manquons de mains d’œuvre. Pas moyen de trouver un valet de ferme suisse… Ils veulent leur confort et des heures fixes» . L’ouvrier local préférerait donc l’asphalte et la vie de bureau, dit Monsieur Murith en haussant les épaules.
Oui, mais voilà le fromage d’excellence se fabrique en altitude : «C’est 12-14 heures de boulot pendant trois mois entre 1400 et 1600 m, avec le soleil, la pluie, la tête dans le brouillard…». Avant c’était facile il n’y avait qu’à détacher le valet de sa vignette. Il venait tout seul. Le valet de ferme surgissait de terre comme l’asperge. Il n’y avait plus qu’à se baisser pour le ramasser. Le valet, comme sur les cartes postales d’antan, prenait la cognée et ses mains étaient déjà calleuses.
Les Murtih se donc tournés vers le valet polonais «ou il y a du bon et du moins bon» puis roumain souvent tête en l’air, comme absent, comme nostalgique de sa Transylvanie. Puis s’est tourné vers celui de «l’ex-Yougoslavie» qui part avec un handicap majeur car il ne ferait pas la différence une brebis à queue plate et un mouflon. Certes, il y en eu de consciencieux, dit-il, en remplissant les verres, comme celui-là qui savait fendre le bois comme personne.
Mais la goutte d’eau c’est quand un des employés a fait faux bond «la veille de la poya» (la montée de troupeau à l’alpage, ndlr). «Voyez-vous j’ai même découragé mes enfants de reprendre l’exploitation !» Surtout que les Murtih ont l’impression qu’ils ne sont bons qu’à donner des cours de grammaire française : «Une fois qu’ils savent le français, puff, ils foutent le camp». Si bien que dès que le valet devenu bavard comme une pie en français, paf il prend son envol et laisse monsieur Murtih gros-Jean comme devant. C’est ainsi que l’ouvrier agricole frontalier s’est imposé naturellement. Surtout le Savoyard. Il serait pétri de grandes qualités, selon les Murith. C’est flatteur à entendre car le Français a souvent mauvaise presse. Bref, si on suit ce raisonnement, l’employé savoyard serait le sauveur de la filière fromagère suisse.
Dialecte
Le district de la Gruyère est aussi une miniature persane de la Suisse. On pousse vers le col de Jaun (Jaun Pass en allemand, ndlr). De l’autre côté, le Canton de Berne. A Jaun, aussi appelée Bellegarde (700 habitants), le français n’a plus cours. La minorité alémanique vit essentiellement de l’exploitation forestière. «Quel drôle de type ce Kadhafi quand même ! Découper la Suisse en morceaux, qu’il dit. Faudra déjà qu’il nous trouve sur la carte, nous les 700 habitants…», se marre Jean-Claude Schuwey, syndic (maire) de la commune. Monsieur Schuwey parle le dialecte de Jaun, répond au téléphone tantôt en français, tantôt en dialecte, et écrit à l’administration cantonale en allemand qui, elle, lui répond en français. Chez le boulanger son épouse francophone parlait au début en allemand. La boulangère lui rendait la monnaie à chaque fois «en français». Si bien que l’épouse de Jean-Claude n’a fait aucun progrès en allemand depuis 40 ans.
Les habitants de Jaun sont moitié frênes, moitié conifères. Mais tous catholiques. Ici tout rappelle la Bretagne, les croix de missions, les ex-voto dans les chapelles. Le socle de la foi est matérialisé par églises entretenues et fleuries par des comités paroissiaux. Mais de là à dire que le vent du matérialisme aurait épargné, cela serait exagéré: Les Gruériens n’ont finalement la foi pas si solide ? «Il y a eu un net effondrement de la pratique ces dix dernières années. Il reste toutefois une mythologie de l’église et du chalet», note Patrice Borcard.
Moral des troupes
Mais finalement, pour Jean-Claude Schuwey, ce n’est pas la perte du secret bancaire ou les saillies de Kadhafi contre la Confédération qui l’inquiète, non, c’est la perte de prestige de l’armée qui le chiffonne. Comme syndic il était invité à la causerie du chef de corps, le général André Blattmann descendu de son hélicoptère pour remonter le moral des officiers gruériens et pour faire le point sur l’état de l’armée dans les deux langues : «Messieurs, l’armée est un investissement ! Il n’y a pas de bonus dans notre métier ; simplement le remerciement de notre patrie.» La causerie partait bien avant que des annonces ne la gâtent un peu.
On sentait dans salle CO2 de la Tour-de-Trême, commune qui touche Bulle, qui abritait cette causerie, comme une respiration d’orgueil. Or, Berne se fait tirer l’oreille pour remettre au pot, poursuivit le chef de corps avec des accents gaulliens dans la voix : «En 2020 nous allons perdre 10 bataillons ! Nous voilà au niveau des Autrichiens ». On sentit alors les épaules s’enfoncer légèrement sous le poids de la comparaison assez peu flatteuse avec le voisin tenu en piètre estime. Un officier supérieur, avocat de métier, prit ensuite la parole remerciant avec force qualificatifs le général Blattmann pour son intervention pleine de franchise : «Ce qui nous rassure, mon général, c’est que la jeunesse de ce pays n’est pas réticente à l’effort. Mais il serait incompréhensible que l’armée ne soit pas la hauteur de leur aspiration patriotique». Par exemple ? «Et bien, voyez-vous, lui donner du bon matériel». Pas de souliers trop petits car un fantassin aux pieds comprimés est un fantassin affaibli. Un pot de l’amitié fut offert et chacun pu disserter librement sur l’armée de demain alors que le général s’envolait pour Berne dans un tourbillon de poussière.
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Commentaires
Visiteur
11H11 22 OCTOBRE 2009
Bravo et merci Libération. Pour une fois, oui, pour une fois, qu'un article réalisé par un ressortissant de l'Hexagone ne prend ni de haut ni en dérision ou en se plongeant béatement dans les clichés les plus éculés sur la Suisse, cela mérite bien une mentions "Plus que bien, proche de l'excellence". Et ceci est valable pour les autres textes parus sur la Conférédation, en particulier celui sur le Lötschental, vallée hors du temps que je me rappelle avoir visitée il y a maintenant plus de 20 ans et qui m'avait tout simplement laissé époustoufflé.
Cela nous change des Forums SMSisés à l'orthographe plus que douteuse et pour la plupart du temps d'un niveau CP1 ou inférieur quant à leur teneur. Y aurait-il donc encore (et quand même) des journalistes dans ce pays (et qui plus est qui manient leur langue avec flamboyance)?