Il est presque dix-huit heures lorsque l’avion atterrit à Abidjan. Mes bagages sont lourds de mes rêves et des paroles qui ont précédé ma venue : «Mais la Côte d’Ivoire est en guerre», «Mais c’est l’Afrique, c’est la misère», «Mais tu pars trop loin, et si tu tombes malade»...
J’arrive dans le grand hall de l’aéroport, tout à fait perdue. Je viens en Côte d’Ivoire pour marcher sur les traces de l’écrivain Jean-Marie Adiaffi, décédé il y a presque dix ans, et qui s’est attaché à compter, au fil de ses œuvres, son peuple et son pays. Une foule de douaniers, vigiles et autres chercheurs de monnaie, s’agglutine autour de moi : «Akwaba, bonne arrivée! », « Tu nous as rapporté des euros», «Déh ! elle est jolie, comment elle s’appelle ?», «Tu veux mon numéro, je vais devenir ton guide». Désolée messieurs, j’ai une oreille bouchée, j’ai le nez plein de l’odeur âpre de l’anti-moustique dont mon blouson est trop imprégné, je suis fatiguée. Je ne dis rien. Je me dirige vers la sortie. Là, un grand blanc, plus grand et plus blanc que tout ceux qui l’entourent, m’attend. Il va devenir mon « tuteur », suivant l’appellation locale, c’est-à-dire celui qui me loge, me nourrit, m’oriente dans un premier temps et avant que je ne décide de prendre mon propre appartement à l’ambiance plus africaine que sa demeure cossue. Ce soir-là, l’harmattan recouvre la ville de sa pesanteur chaude. Il sonne le début d’une aventure qui va durer cinq mois.
Abidjan est une communauté de plusieurs communes. Elle est scindée en deux par le passage de la lagune. D’un côté, l’aéroport, les zones industrielles, les villas des Français, les villas des riches, et Treichville, la plus vieille commune de la cité. De l’autre côté, Cocody, le Plateau et ses grandes tours ministérielles et administratives, et puis Yopougon, Adjamé, Abobo, leurs ruelles vivantes, habitées, populaires…d’autres disent malfamées. On y circule en taxi-compteur avec lequel il est de coutume de négocier le tarif avant d’embarquer. On y circule en woro-woro, taxi collectif « plus moins cher ». On y circule en baca, minibus sans confort où l’apprenti-chauffeur s’accroche à la porte des passagers laissée ouverte pour, hurler la destination du transport. On y circule en France-aurevoir, les voitures trop vieilles pour rouler encore dans le Nord mais qui permettent à la plupart des citadins d’en acquérir une à moindre coût.
Ce jour-là, je décide de prendre un taxi-compteur
« - Je vais à l’université, combien vous prenez chef ?
- ENNNH, 2500 (environ 3,80 euros)
- AAAAHHH, c’est trop là ! D’habitude je fais 2000 (3 euros)
- ENNNNH, 2000 ? Non ! 2000 ? Non !
- Si ! 2000, j’ai pas plus là… »
Signe de tête affirmatif : je peux monter.
« - Alors comment ça se passe ?
- Ça va, un peu-un peu.
- Vous devez faire combien ?
- 34 000 Francs par jour ( environ 52 euros)
- Vous avez combien dessus ?
- Pfff, ça dépend, 6000 … (à peine 10 euros)
- En enlevant ce que vous prennent les policiers ?
- Ah t’es wérée ! T’as tout compris ! Et je monte à minuit, je descends à minuit. Après c’est un autre qui prend la voiture.
Je regarde ma montre : voilà dix heures qu’il est dans son taxi. Je veux mettre la ceinture. Il n’y a pas de ceinture. Le chauffeur reprend :
- Et toi tu fréquentes à l’université ?
- Oui, j’étudie la littérature ivoirienne
- Ah c’est bien ça
- Vous connaissez Jean-Marie Adiaffi ?
- AHAH, oui le fou là ! Oui ! T’étudies ça ?
- Oui
- Non ?
- Si !
- AHAHAH
…
- ENNNH, là, ça c’est la police ça, ils font aussi comme ça en France ?
- Non… »
Barrage de police. Silence. Le taximan sort son portefeuille puis baisse la vitre. Il donne 1000 FCFA au policier déguisé en militaire et armé jusqu’aux dents. Pas un mot n’est échangé. L’agent siffle, signe que l’on peut repartir.
«Bande de voleurs», dit le taximan.
J’arrive enfin à l’université, un vaste ensemble horizontal permettant d’accueillir 5 000 étudiants mais qui en compte aujourd’hui près de 70000. Face à tel surnombre, et aux différentes grèves de professeurs, d’élèves, il faut quasiment deux ans pour obtenir un diplôme normalement acquis en une année.
Dans un petit bureau du département de lettres, je retrouve le Professeur Pierre N’da, l’une des figures incontournables de cette discipline, exerçant ici depuis de nombreuses années. Il m’aide, bien sûr, à la réalisation de mon travail, mais devient surtout mon Nanan, le papa soucieux que mon voyage se passe bien. Il me présente à ses collègues, m’introduit dans le milieu de la recherche. Puis nous embarquons dans sa voiture, direction chez lui : sa femme a préparé le repas, je dois goûter la cuisine locale. Je n’ose lui dire que beaucoup d’autres personnes m’ont déjà fait déguster différents mets du pays. Chacun aime ici l’idée qu’il puisse avoir la primeur de mes découvertes! En chemin, il s’arrête régulièrement aux abords de la route. «Regarde ma fille, ça s’est un pied de manioc… Là c’est un palmier… Sur l’étalage, ici, ce sont des bananes plantins. Avec, on fait de l’alloco… Tu veux du bisap ? Goûte, c’est sucré, c’est bon…». Nous arrivons chez lui. La télévision parle fort dans le salon, comme c’est le cas dans beaucoup de maisons. Je suis invitée à passer à table. Les plats se succèdent. Du foutou-banane, du machoiron, de l’attiéké, du poulet… Il faut manger un peu de tout, ne pas vexer la cuisinière ! Monsieur N’da me raconte la vie d’ici, les difficultés pour les élèves de mener à bien leur cursus, la guerre qui a fait tant de mal au pays. «Et pourquoi? Pour rien… », les militaires français aux actions douteuses, tous ces nouveaux sans-terre débarqués à Abidjan et qui s’entassent dans des ghettos insalubres… Il me raconte aussi sa jeunesse, ses études à Bordeaux en 1969, alors que les étudiants développaient à la faculté leurs utopies d’autogestion. Et lui, au milieu de tant de jeunes hirsutes qui le prenaient à parti pour dire les malheurs d’une Afrique qu’ils n’avaient jamais vue. Lui, qui déprimait tant alors. Il était venu en France pour rapporter des diplômes au pays, non pour manifester… Puis il cesse de parler. Il me regarde :
« - Ma fille, tu dois arrêter de m’appeler Monsieur !
- Oui ?
- Oui ! Tu peux m’appeler Maître comme le font mes étudiants. Tu peux aussi m’appeler Papa. Ici, on utilise ce nom pour tous ceux de la génération précédente, et pas forcément parcequ’il y a un lien filial. Papa ou Tonton. Mais je suis un peu âgé, alors tu peux faire comme mes enfants, m’appeler le vieux.
- D’accord Monsieur. »
Il rit.
Quelques temps plus tard, je rejoints Serge, un ami éditeur indépendant qui tente de populariser le livre. Défi malaisé comme 48% de la population est encore illettrée, et les potentiels lecteurs ne sont pas toujours convaincus de l’intérêt de cette culturation solitaire. Devant un café local, un peu trop fort, il veut savoir ce que je pense des Ivoiriens après quelques semaines passées ici. La question est difficile. Je lui dis que les gens, en tout cas les Abidjanais, sont étonnants avec leurs deux téléphones portables même s’ils n’ont pas trop d’argent, mais c’est mieux «un public, un privé»… Ils aiment faire la fête coûte que coûte, danser sur le zouglou, le coupé-décalé, le bobaraba…Moi je les regarde : impossible de me déhancher aussi bien que les belles Ivoiriennes ! Les gens aiment rire souvent… Ils vont à l’Église ou à la Mosquée, et puis « Dieu est grand»… Ils me demandent toujours « Et toi, tu es de quelle confession ? » et je réponds toujours «je suis athée». Alors ils baissent la tête, déçus… «Mais avec ton prénom, Emmanuelle, tu es appelée à croire en Dieu». Je souris, et me retiens pour ne pas ajouter, qu’en France, personne ne pense à la religion chrétienne quand je me présente, mais au film que vous savez… Je ne peux marcher deux minutes seule dans la rue sans entendre «psssittt Princesse, arrête-toi, t’as un numéro de téléphone ? On peut faire connaissance ? Je peux t’accompagner ? Tu m’as mis la corde au cou, tu peux pas me laisser comme ça»…
Serge sourit. Il regarde son double téléphone, l’invention du siècle : deux combinés sur un seul appareil !
Je rentre chez moi, dans le quartier du Maou, non loin des Deux Plateaux, proche du boulevard Latrille, après Sococé, vers le commissariat du 22ème, au bout du goudron... Comme toujours, Lucie est devant sa porte, en bas de mon appartement. Elle veut savoir si je vais bien, s’il n’y a pas de problème, si la journée s’est bien passée, si mon travail avance, si j’ai de quoi manger. Elle m’invite à partager le petit plat de riz qu’elle a préparé et qui nourrit déjà deux autres voisines. Quand il y en a pour un, il y en a pour tout le monde…
Au terme de mon périple, je sais maintenant que l’écrivain Vassilis Alexakis avait raison. Il n’y a pas de noirs en Afrique. Non. Il y a des hommes, des femmes, des enfants. Portés par le désir d’accéder enfin aux biens communs, à un mieux-être. De penser à demain sans avoir peur de d’aujourd’hui…