Il est sept heures à La Paz et déjà on s’active. Noël approche ; on sort les Jésus des cartons, on tranche le pain pour l’ouvrier affamé et on se moque du touriste à peine débarbouillé. L’idiot que je suis cherche des cigarettes en tongs...
Des cigarettes à l’aube, voilà une idée originale, surtout à trois mille six cents mètres d’altitude, mais l’idée ne vaut pas la tête du blanc bec et encore moins ses pieds. Cette nuit, la pluie a fait rage, ce matin elle s’est calmée mais ne s’est pas excusée : elle a transformé la place San Fransisco en gigantesque cloaque urbain. Presque pieds nus, j’ai de grandes difficultés à ne pas me mouiller. Mais heureusement, à sept heures à La Paz, les cartons s’entassent, ils couvrent sol et dressent des ponts, ils s’empilent contre les murs et tapissent les étals ; et quand déjà la pluie revient, ils me servent de couvre-chef.
« Cartoneros ».
Il est vingt-et-une heures à Buenos Aires, Boedo s’endort. En face de la maison, une jeune fille ferme son kiosko, cette cuisine aménagée où l’on achète par la fenêtre du pain et des cigarettes avec l’appoint – ici les pièces sont rares, pas de monnaie sonnante et trébuchante mais des billets, des bouts de papiers froissés et gribouillés. On n’a pas de métal, pas de nickel, pas de cuivre, mais on a du papier, à revendre, à jeter et à récupérer. Le camion poubelle passera dans une heure et, comme tous les soirs, la bête sera précédée de l’attelage de Cendrillon ; mais s’il n’y aura ni valet ni princesse blonde il y aura peut-être des rats et sans aucun doute des princes. Les plus jeunes ont tout juste cinq ans, les plus vieux sont pères, parfois grands-pères : tous sont comtes de Boedo et sujets du royaume des « Cartoneros ». Rue Treinta y Tres Orientales l’attelage tiré par un cheval transporte des chaises sans pieds, des lampes sans abat-jour et des cartons, des dizaines de kilos de carton. Et comme la citrouille, l’attelage se transformera : il sera de nouveau carton, emballage ou cahier.
Il est trois heures à Sao Paulo, la Praza da Republica est encore éveillée. Cet État absent des atlas, la « Crackolandia », a l’animation triste, parfois dangereuse. En réalité c’est surtout l’atmosphère qui y est pesante. Plus que la violence – on ne m’y a jamais fait que les poches – c’est la possibilité de la violence qui inquiète et presse la marche nocturne. Je file tête baissée dans les rues sombres. J’enjambe cet homme couché sur un carton, je change de trottoir quand on m’interpelle et sors mes clefs comme on dégaine un revolver. Une fois dans l’appartement de la rue Barao de Limeira je m’enfonce dans le sofa et, face à moi, une bibliothèque. Il y a des livres aux couvertures bien dessinées, il y a aussi des livres en carton.
Te voici à La Paz, on y déballe les cartons, te voici à Buenos Aires, on les ramasse et on les vend, te voici à Sao Paulo, il sont livres et tu t’y perds.
Marginal
Sans doute le carton latino-américain isole-t-il aussi bien les baraques des villas porteñas ou des favelas paulistes que les bicoques des bidonvilles africains ; assurément que les mangues brésiliennes y sont aussi bien enfermées que nos pommes normandes ; évidemment, il est ondulé et parfois renforcé. En somme, il est partout carton, et pourtant …
Comme en France, on le recycle. Enfin presque comme en France. Car outre-Atlantique et comme nulle part ailleurs, la dévoration et la digestion du vulgaire matériau sont les manifestes d’une société nouvelle. Il n’a jamais été anodin d’avaler ce dont les autres ne veulent pas, et quand il y a banquet, les convives finissent la fête en promettant de se retrouver, conscients d’être les membres d’une même fratrie. La République du carton a donc ses citoyens, les cartoneros – des hommes et des femmes qui ont fait du carton l’objet d’une quête quotidienne. Tous n’ont pas, loin de là, un passé de marginal, mais la force des choses les a fait vivre parmi les ordures. Ils ont leur constitution, elle n’est pas gravée dans le marbre et n’a pas besoin d’être écrite, elle se lit dans le carton qui n’a de valeur que quand il est centaines de kilos, quand il est tonne. La République se doit d’être collective, elle ne peut exister qu’à travers la coopération ; le carton impose ses règles. Et naturellement, cette société a aussi ses lieux et sa propre temporalité.
Le jour, elle entre dans la foule sans s’y confondre. Le soir, quand chacun a déposé ses ordures sur les trottoirs, elle grouille dans la rue, les hommes tirent leur carriole sur les grandes avenues ; leur jeu est risqué, ils défient les voitures qui punissent leur dédain à grands coups de klaxon. Des agoras nocturnes se forment ensuite sur les abords des parcs. A Buenos Aires, le voyageur du bus 115 aura remarqué qu’au sud de l’avenue Corrientes, vers minuit et plus tard, des familles se retrouvent devant un square. Les enfants jouent entre les engins qui débordent de carton, les plus anciens se reposent et certains montent un barbecue. Puis, tard dans la nuit ou tôt dans la journée, les cartons doivent être entreposés dans une coopérative. Peut-être ne dorment-ils pas, qui sait ? Parmi ces insomniaques il y a déjà des icônes, les Grands Hommes Inconnus : torse nu, les muscles saillants et la peau dorée, ils sont jeunes et traversent la ville sous un soleil satanique. Ils pourraient être des modèles de Pierre et Gilles mais doivent rester des icônes de la rue ; le soleil, la vie urbaine et la tâche sont les maux impitoyables qui altèreront bientôt leurs traits - l’allure et la beauté condamnées à l’éphémère. Malgré sa présence et sa force, la République du carton peine à s’imposer dans le jeu diplomatique, les autres Etats la méprisent, ils ne veulent pas la reconnaître et pourtant, qui transformerait en trésor les ordures de Buenos Aires si la République du carton n’existait pas ?
Inconnu
Quand tombe la pluie tropicale le décor urbain de la République du carton se transforme en carton-pâte, la matière adhère, les feuilles se collent et les cartoneros continuent d’entasser. Inutile d’aller dans les musées, vous y verrez des peintres européens, allez dans la rue et admirez les sculptures involontaires, admirez les boîtes qui s’empilent et les formes qui se créent, vous aimerez ces installations d’un jour. Le carton inspire et n’oublie pas de servir le commerce des idées. Fernanda Laguna -une diva de l’underground porteño également à l’origine du centre culturel « Belleza y Felicidad » (Beauté et Bonheur) - a fondé avec un collectif d’artistes la maison d’édition « Eloisa Cartonera ». Elle rachète au prix fort les cartons des cartoneros qu’elle emploie pour dessiner les couvertures et fabriquer les livres dont les auteurs –de la star de la littérature César Aira au jeune écrivain chilien encore inconnu – ont cédé les droits. La diffusion des cent un titres du catalogue est assurée en Argentine, au Brésil et au Chili. L’idée a fait son chemin en Amérique latine, le Brésil l’a adoptée (Dulcinéia catadora) le Pérou (Sarita cartonera ) et l’Uruguay (Yiyi jambo) également. Sous l’impulsion des Frères Campana, les enfants terribles du design brésilien, le carton s’est aussi transformé en fauteuil depuis bien longtemps. Le Moma les a déjà muséifiés. Les chics paulistes du quartier des Jardims adorent.
Dans ce jeu de chaises musicales, la rue entre dans les intérieurs bourgeois - c’est bien la première fois, les barricades de la peur des condominiums sont infranchissables - et le carton subit sa plus grande métamorphose. Il demeure carton, ostensiblement (sur les livres, on a peint des titres mais apparaissent toujours, derrière, les codes barres, les marques de lessive ou de serviette hygiénique). Il reste marron, blanc, sale mais perd sa précarité.
Pansement
On oublierait que le carton emballe des marchandises. On oublierait parce que le transport est souvent amoureux. Qui a traversé en bus les campagnes humides, tropicales ou désertiques d’Argentine et de Bolivie a vu ces vieilles femmes qui confient de petits cartons aux chauffeurs. Il faut prendre garde car ils contiennent des fromages introuvables en ville, elles disent que leurs enfants en raffolent. Parfois il y des fruits, des bocaux, mais souvent on ne sait pas. Et quand on sait c’est merveilleux. Entre Potosi et Villazón, il y avait ce garçon assis à côté de moi. Il avait vingt-cinq ans et, comme tout le monde en Bolivie, étudiait l’extraction des ressources naturelles. Il caressait quelque chose à l’intérieur d’une boîte à chaussure, quelque chose que je ne voyais pas. L’indigène dit avoir dépensé la moitié de son salaire pour trouver ce qu’il cherchait. Ce qu’il cherchait, ce jeune homme aux traits si marqués, au visage si droit, c’étaient deux petits chats blancs.
Si, comme l’a dit Galeano l’Uruguayen, l’Amérique latine a les veines ouvertes depuis qu’elle est latine alors rien ne saurait mieux cautériser ses plaies que le carton ; et s’il n’est pas pansement alors il est plat de résistance. On n’est plus anthropophage sur le continent sud américain. On est cartonophage.