Arrivés à Atar, la chaleur et la poussière saturent nos poumons à la première inspiration. L’air conditionné de l’avion paraît loin déjà...
Le commandant de bord avait pris soin, comme à son habitude, de faire un premier tour de piste pour vérifier que rien ne traînait avant d’atterrir (un chameau ou un bagage par exemple).Nous sommes sept à avoir choisi ce voyage en Mauritanie avec Atalante, voyagiste pionnier dans le domaine du voyage responsable. Les groupes sont volontairement restreints à un petit nombre pour ne pas détériorer les sites et les relations. Dès la sortie de l’aéroport, on nous installe dans un camion local. C’est là que nous rencontrons notre guide, Becaye, un homme d’une extrême gentillesse, professeur de physique en temps normal et guide. Le moteur démarre et déjà les différences s’estompent. La poussière recouvre la moindre parcelle de peau et s’infiltre sous nos lunettes, nous assombrissant l’épiderme. Encore propre 10min plus tôt dans nos chemises à manches longues ( le pays est musulman), nous arborons à présent les mêmes couleurs que nos chameliers en djellaba, aux couleurs passées par le soleil et le sable. Il y a Mohammed le chef chamelier, Armmadah, Mohammed-Sidhi et Mohammed-Marmoud les chameliers et Aminata notre cuisinière.

Le paysage reprend peu à peu son volume alors que le soleil se couche et nous nous arrêtons pour camper. Je suis déjà embauchée auprès de Aminata pour peler les oignons et sortir les cubes Maggi. La menthe à l’eau paraît irréaliste par sa fraîcheur et sa couleur industrielle dans ce désert. Malgré le climat rude notre confort est assuré dans la tente. Les chameliers qui nous encadrent par contre ne dorment pas avec nous, mais plus souvent à la belle étoile malgré le froid. Becaye nous raconte d’ailleurs que Mohammed s’était vu offert un sac de couchage une fois par un des Toubabs (un touriste) qu’il accompagnait. Mohammed avait alors décrété qu’il y mettrait ses agneaux la nuit pour qu’ils soient bien au chaud.
La nuit, c’est le silence le plus impressionnant, au point que les premières nuits on a du mal à dormir. On reste aux aguets du moindre bruit d’insecte ou du sable glissant sur les dunes. On redécouvre ses propres sens grâce à l’immensité qui nous entoure. On ne peut que se tourner alors vers soi-même. Le quotidien ici est si éloigné du nôtre, que les choses essentielles de la vie, les éléments naturels ou des gestes simples reprennent leur place d’honneur.
Le matin, la journée de marche commence tôt pour éviter la grande chaleur de l’après-midi. Quand les dunes disparaissent dans cette lumière blanche de plus en plus forte c’est le moment de s’arrêter à l’ombre d’un arbre. Organisme rare et adoré ici, l’arbre est un véritable ovni au milieu des dunes. En journée nous marchons seul avec Becaye notre guide. Les chameliers et Aminata avancent de leurs côtés et nous nous retrouvons le midi et le soir. On se demande comment ils s’orientent dans ces paysages dupliqués. Les dunes bougent sans discontinuer et pourtant, tous les jours et tous les soirs, notre campement déjà monté apparaît derrière une dune comme par magie.
Cette capacité aux choses d’apparaître et de disparaître en quelques secondes est une autre des particularités du désert. On évalue mal les distances et les volumes si bien que des gens se trouvent soudain devant vous à quelques dizaines de mètres, alors qu’ils n’étaient pas là quelques secondes plus tôt. Contrairement à ce que l’on pourrait penser d’ailleurs, on croise beaucoup de monde. Le plus étonnant fût ce vendeur ambulant, sorti de nulle part en sandales avec son sac à dos minuscule. Les hommes d’ici ont l’habitude mais nous, nous avons l’impression de redevenir enfant. Pour nous par exemple il est important de ne pas perdre la tente de vue si on se lève la nuit. On attrape aussi des rhumes.
Au quatrième soir nous arrivons à l’oasis de Tanouchert. Nous sommes conviés par Mohammed à visiter le musée local ce qui nous enchante et nous étonne aussi en tout bon européen naïf imbibé d’images et de stéréotypes colonialistes. On y trouve des meules datant du Néolithique, des pointes de flèches et d’autres objets traditionnels comme les selles de chameau pour femmes dont le nom signifie « toujours fatiguée ». On finit alors par le puit du village ou Mohammed nous explique les anciens systèmes de pompages et l’actuel système contemporain. On apprend également que notre voyage a aidé à moderniser certains puits. De même, le voyage contribue également à faire travailler des équipes locales, de petites entreprises touristiques et encourage l’artisanat. L’artisanat local fut d’ailleurs très encouragé à notre retour au camp ou les femmes du village nous attendaient.
Le lendemain, levée tôt par le soleil, j’ai pris le thé avec nos chameliers que je connais bien maintenant. Nous ne parlons pas beaucoup mais je dessine un peu ce qui remplace beaucoup de choses. Ils rient beaucoup lorsqu’ils se reconnaissent. Il y a de quoi. Plus tard dans la journée, on a aussi rencontré une dame assez âgée qui a voulu me marier à un des membres de la famille pour un chameau et deux ânes (ce qui est peu). Le soir on a appris à cuire le pain sous la braise dans le sable. C’est très long mais le pain est délicieux. Tout prend beaucoup plus de temps ici mais le temps n’est pas compté de la même façon. Les gens ont la capacité ici à oublier le temps qui passe car leur conception de la chose est différente. Le temps est lié à la lumière. Dès que la nuit tombe dans le désert, on doit s’arrêter. La lumière est aussi un élément indissociable du sol. Elle crée des espoirs, des formes, change un paysage de couleurs milles fois en une journée, nous accable ou nous réchauffe au petit matin après le froid de la nuit. Le vent aussi est important. On l’adore quand il nous rafraîchit et chasse les innombrables mouches qui nous collent aux yeux au nez et à la bouche et on le maudit lorsqu’il n’est pas là ou on se plie à sa volonté lorsqu’il se déchaîne. Il peut tout emporter et tout enterrer en quelques heures. On prend alors conscience de notre fragilité et de l’importance des éléments qui nous entourent.
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24 décembre. En cette belle fin de journée la crise débute. Pour l’occasion, Aminata a cuisiné Piou-Piou notre mouton de compagnie. Certains membres refusent catégoriquement d’en manger un bout. Le fait d’avoir trouvé la bête si mignonne depuis quatre jours a refroidit l’appétit de quelques-uns. Le débat est révélateur de notre distance avec les réalités des choses les plus basiques de la vie. Il en est de même pour l’eau qu’il ne faut pas gâcher. Ce concept écologique est ici appliqué tous les jours pour survivre et reprend alors sa place première dans les esprits.
En haut de la dune au-dessus du campement, on a aperçu les palmiers de Chinguetti et des maisons en dur. Le lendemain nous y arrivions après avoir traversé un champ de maisons abandonnées, enfouies sous le sable. Nous avons compris que la ville n’était plus très loin lorsque les déchets étaient plus nombreux autour de nous dans le sable. Chinguetti est fascinante avec ses rues étroites, ses corbeaux et son histoire. Ici tout le monde nous regarde comme des bêtes curieuses et les enfants viennent nous dire bonjour tout en restant cachés. Ici pas de photo, les gens le prendraient mal et se méfient comme on nous l’a expliqué. L’hospitalité est toujours là mais le besoin de respect domine. On est vite envahi par les vendeurs ambulants et on croise pas mal de touristes en 4x4 ou sur chameau.
La ville est séparée en deux par l’oued ce qui lui donne un air fantomatique. Ici aussi, dans des maisons en ruine, se cache de vrais trésors : des manuscrits ( astronomie, navigation, bouddhisme, hébreu, nouveau testament, coran …) et des gens porteurs de beaucoup d’histoires, des mémoires vivantes du lieux. La ville en est à son troisième étage de construction, le sable l’envahit petit à petit et de nombreuses actions sont entreprises ici pour préserver les bâtiments et les bibliothèques sans âge.
Après la visite de la ville, nous retrouvons nos guides et Aminata pour la dernière fois autour d’un repas. Puis c’est le moment des adieux et le retour à Atar en camion. Apres un tour dans le marché ou Becaye a attrapé des gosses mendiant par l’oreille qui nous suivait, nous prenons un repas à l’auberge ou nous logeons. On y rencontre un autre groupe et la discussion s’engage. Il y a un certain esprit de compétition entre les deux groupes. Victoire à celui qui aura fait le meilleur voyage, qui est le plus crasseux au retour et qui a le plus d’anecdotes incroyables etc. En bref, on revient petit à petit à une atmosphère bien connue. Le lendemain c’est le retour en avion. Les adresses fusent autour de moi et Becaye nous dit qu’il passera bientôt en France pour le congrès des guides Atalante. Quelques heures plus tard, Paris apparaît, il fait 3°C sur le tarmac. C’est comme si le décalage culturel s’était matérialisé par la température.