L’archipel des Philippines forme un visage de 7107 îles. Ses traits, un mélange unique d’Occident et d’Orient, retracent son histoire scabreuse, ses trois siècles de domination espagnole et ses 50 ans de protection américaine. Sous le climat tropical du seul pays catholique d’Asie, j’ai partagé le quotidien d’une famille de Negros...
Petits bouts de vie dans le paysage accidenté des Visayas, sur l’ «île du sourire».
4 août 2007, le foetus de poussin
Le trafic qui s’écoule à 6 mètres de mon lit, les cris des coqs et des cochons : mon réveil infatigable, réglé sur 5 heures. La vie se lève tôt dans l’hacienda Clarita. L'île de Negros, au sud des Philippines, est un caillou vert de 200 km de côté, couvert de champs de canne à sucre. Je m’extirpe de la moustiquaire et sors de la chambre de Gemma, 22 ans. J’éteins ma lampe de poche pour traverser la pièce où elle et son frère Youssef, 12 ans, dorment depuis que j’habite sous le toit de taule de la famille Sumido.
Opération «comfort room» («toilettes»). La troupe de joyeux compères m’attend. Mais les cafards, qui s’empâtent sous le climat tropical jusqu’à atteindre la longueur d’une allumette, n’ont plus l’avantage de l’effet de surprise. A l’aube de mon quatrième jour dans l’île, je ne tente plus de les chasser. Je surveille tout de même du coin de l’œil leurs envolées soudaines.
Vers 19 h, Gemma rentre du travail dans son uniforme blanc et bleu. L’épais rideau de nuit est tombé depuis longtemps ici, entre le tropique du Cancer et l’Equateur. Elle monte chaque matin et chaque soir dans une «jeepney» bariolée pour faire les 10 kilomètres qui séparent l’hacienda Clarita de Silay où elle est vendeuse. Issu des jeeps abandonnées par l’armée américaine après la Seconde Guerre mondiale, ce genre de bus transporte un nombre impressionnant de passagers au mètre carré.
Quoi qu’il en soit, Gemma déboule dans la cuisine et fonce vers moi . Elle a acheté en ville quelque chose d’authentique que je dois absolument goûter : un « balut ». Au fil de ses explications, je comprends qu’il s’agit d’un oeuf très spécial puisqu’il a été couvé longtemps. Très longtemps. J'avale le liquide transparent dans l’enthousiasme général du foyer. Ce que l'on peut qualifier de fœtus de poussin gît dans mon assiette, il est déjà formé (bec, pattes). Je me remémore mes discours sur l’expérience de la diversité culturelle. Consistance désagréable. Je le mastique quelques secondes jusqu'à capituler et l'engloutir tout rond. Je m’efforce de masquer tout indice de répugnance, alors qu’Aldwin, le petit dernier de cette famille de six enfants, dévore le sien avec sel et délice.
6 août, juste être comme tout le monde
La construction de l’école maternelle avance. Comme les quatre autres Français, je tamise des sacs de cailloux pour en extraire le sable et le transformer en ciment, sous le regard amusé des enfants qui manient la pelle bien mieux. Comme nous travaillons dans l’enceinte de l’école primaire, un cercle de petits contremaîtres se forme autour de nous à chaque récréation.
Personne n'a prévenu les ouvriers de notre venue. Ils ne savent ni qui nous sommes ni ce que nous faisons sur leur chantier. Ils nous évitent. Cependant, Jack et Sam nous sourient et nous font comprendre comment nous rendre utiles.
Pourquoi suis-je ici ? Les ouvriers n’ont pas eu leur week-end ; ils ont avancé le chantier pour que nous puissions voir l’école terminée avant de rentrer en France. Pendant ce temps, nous faisions du tourisme. Notre coup de main est minime. Bien sûr, je suis venue à Negros pour moi avant tout, en ayant tué dans l’avion le mythe du héros occidental de l’humanitaire. « Je ne sers à rien », sentiment qu’on veut anéantir en venant dans un pays sous-développé avec une mission à accomplir. Non seulement je ne sers à rien ici, mais je gêne.
Soirée dégueulasse. Un bénévole a accepté une invitation au nom du groupe sans nous consulter. Nous dînons donc chez Marylyn, propriétaire de toute l’hacienda, les terres et les habitations des paysans qui font prospérer sa canne à sucre. Villa somptueuse. Domestiques serviles et meubles anciens. On devine à peine la table, cachée sous un nombre insensé de plats. Un îlot d'or indécent au milieu des habitations de bric et de broc de Clarita. Une flaque de luxe épargnée au milieu de la merde.
En sortant de la propriété, Gemma m’attrape le bras. Elle est venue directement après son travail et n’a pas mangé pour pouvoir me raccompagner.
Les yeux rivés sur le gecko (lézard apprécié car il mange les moustiques) en haut du mur, je ne parviens pas à dormir. Ecoeurée de participer à ce cirque.
12 août, une, ma famille
A l’aube, nanay (« maman » en Ilongo, le dialecte de l’île) a pris l’habitude de s'asseoir près de moi, pendant que je m’attable devant une assiette de riz et de poisson. Elle s’amuse de me voir manger comme eux, avec les doigts. Je ne maîtrise pas encore la technique. Grains de riz jusqu’au poignet.
Aldwin vient se rendormir sur ses genoux. Le petit garçon ne trouve le sommeil que s’il peut se coller à nanay. Alors, elle chante et j’ai la chair de poule. J’ai envie de disparaître, de n’être que des yeux. Sa seule présence donne à chaque chose un caractère évident. Je me sens à ma place dans ce cocon, sentiment que partage probablement les poules et les geckos qui se promènent dans la cuisine.
A midi, nous avons mangé avec les ouvriers à l'intérieur de l'école dotée depuis peu d'un toit. Gêne de toute part. On a néanmoins discuté avec Jack, malgré l'obstacle de la langue et le risque d'avaler les mouches agglutinées dans le riz et volant en escadrons serrés dans l'humidité de l'air. Nous avons troqué notre poulet contre les crevettes de Sam. Les autres ne nous ignorent plus. Je me répugne moins.
Mes doutes sur le pourquoi je suis là s’estompent. Après la journée de travail, nous jouons avec les enfants de l’école, environ 150 têtes brunes, pleines de vie et de sourires dans leur uniforme blanc et bordeaux. Une troupe de petits Philippins nous raccompagnent chaque soir jusqu’à la porte de nos familles d'accueil.
Aldwin me suit partout et me parle constamment en Ilongo. Je crois qu’il m’explique des choses relatives à ses parents, les insectes etc. Il nomme des choses, qu’il me montre vaguement du menton, si bien que je ne sais pas toujours de quoi il s’agit. Il répète le mot jusqu’à ce que je l’ai prononcé correctement. Tatay (« papa ») aussi m’apprend le dialecte de l'île. Il est fier quand des termes ilongo sortent de ma bouche devant ses copains le soir autour d’un verre de Tanduay (whisky) coupé à l’eau.
17 août, avant-goût amer
L’école maternelle prend forme. Nous attaquons la peinture. Sam et Jack sont partis sur un autre chantier. On ne les reverra pas.
19 août, révolution
Trois hommes que je n’ai jamais vu dans l’hacienda sont assis avec Jojo, le fils de 23 ans, devant la porte de la maison. Jojo me propose dès mon retour du chantier un verre de Tanduay. Il semble grave et excité : « I know I can trust you ».
Il a amené des guérilleros de la New People’s Army – un groupe révolutionnaire maoïste. Il scrute ma réaction. Il sourit : sa surprise provoque l'effet escompté. Je discute avec les deux plus jeunes. Ils m'apprennent qu'ils vivent dans les montagnes près d’ici, ils me parlent de leurs motivations et de leur mode d'action. On a le même âge...
Le plus vieux ne m'adresse pas la parole. Tous trois reprendront la route chacun à cinq minutes d’intervalle, pour éviter d’être repérés.
23 août, apprendre à partir
Dernière journée sur l'île de Negros. Inauguration de l’école. Assis en hauteur, nous avons vue sur tous les enfants. Le premier jour, je ne voyais qu’une masse. Aujourd’hui, je connais chaque visage. C’est la dernière fois. La dernière fois que je suis ici.
Après le spectacle, s'enchaînent cadeaux, discours, adieux aux institutrices, bisous aux enfants. Lowena pleure. Je monte dans le fourgon. Moi aussi.
Je prépare mon sac au ralenti. Demain, je ne serais plus là. Jojo est rentré de Bacolod pour me dire au revoir. Je n'ai jamais eu de grand frère. Tous les deux, nous avons passé des matinées à refaire le monde. Il me reste une lettre et le souvenir d'un coup de téléphone dans la soirée, peu après son départ.
Georges, l’aîné, est aussi venu de Iloilo, l'île au nord. Je tends à nanay la lettre et l’album du temps passé ensemble. On pleure tous au moins une fois au milieu de cette dernière soirée karaoké.
Je m’assois dehors avec tatay qui ne chante jamais lui non plus. Il me verse un verre de whisky et ajoute de l’eau. Il ajoute qu’il me considère comme sa fille et verse quelques larmes. A Clarita, nanay, tatay et chaque enfant ont le temps, pour expliquer, comprendre, se taire.
Gemma, sa copine et Youssef ont dormi avec moi. On a roupillé tout serré, heureux.
23 août, j'ai tout rêvé
5 h. Je me lève en évitant les corps que contient la petite chambre de Gemma. Dernière toilette avec le seau d’eau, les cafards et les moustiques. Tatay n’est pas au champ ce matin, il est resté à la maison. Gemma, Youssef et Aldwin se sont levés plus tôt que d’habitude pour grappiller des minutes.
Chose exceptionnelle : on prend le petit-déjeuner ensemble. Chacun fait semblant. J’ai les larmes coincées dans la gorge. Gemma me dit : « Sometimes you are so talkative and now you are so quiet ! » Les autres matins, Aldwin venait sur mes genoux, on faisait du coloriage, on riait. Aujourd’hui, il m’ignore.
7 h 15. Je vois les grands signes de la famille Sumido s'effacer dans l'encadrement de la fenêtre du fourgon.