Les visages sont crispés, les discussions s’interrompent, puis c’est le soulagement. Le gardien de l’équipe nationale du Viêt Nam a repoussé les derniers assauts de l’attaque qatari…
Des cris de joie et une joyeuse pagaille saluent le nul homérique arraché au terme de ce match de coupe d’Asie des Nations de juillet 2007! Tout ce que la ville compte de bars et de cafés exulte en cette soirée d’été. Les amis sont réunis autour d’un dernier verre. Des souvenirs sont évoqués. Des rires et des sourires clôturent cette soirée d’adieu au Viêt Nam. Hanoi comme la plupart des capitales mondiales vit au rythme du football. Maillots, drapeaux, chants, rien ne manque pour célébrer le dieu football. On pourrait très bien imaginer ces scènes à l’autre bout du globe. Dommage toutefois que le score n’ait pas viré à l’avantage des joueurs vietnamiens. Traditionnellement les supporteurs se lancent alors dans une célébration, elle, particulière : ils manifestent leur joie en circulant autour du lac central Hoan Kiem en plein cœur de la vieille-ville. Une cohorte imposante de motos par centaines, tous drapeaux rouges et klaxons dehors, fait le tour du lac sans jamais s’arrêter. Et pour cause, si aucune loi ne leur interdit de faire le tour du lac toute la nuit durant, ils n’ont en revanche pas le droit de s’arrêter en groupe d’après la loi vietnamienne…
C’est pour ce genre de scènes surréalistes qu’on ne peut s’empêcher d’aimer ce pays et cette ville. Hanoï, avec ses multiples lacs et ses cafés pris d’assaut par des amoureux transis, ses airs surannés, est en même temps prise dans un tourbillon de modernité, embarquée elle aussi dans une forme d’uniformisation internationale. Buildings imposants, grandes voies de circulation, voitures tout-terrain, mêmes loisirs plébiscités du football aux bars concepts branchés… Hanoi à son tour prend le pli d’une capitale du 21ème siècle. Pour le meilleur et pour le pire.
A la veille de la quitter, l’on se prend à se rappeler qu’en l’espace de six mois à peine elle a évolué sous nos yeux. Des quartiers entiers ont changé de visage. La ville a peu à peu grignoté la campagne environnante en direction de l’aéroport. Des bâtiments modernes ont remplacé des habitations anciennes. Typiques mais aussi insalubres. Comme nous le rappelait notre amie Nga, fatiguée du couplet des français sur l’âme en perdition de la ville face au spectacle d’un vieux quartier rasé : « On ne va pas vivre dans des immeubles remplis de cafards et croulants pour faire plaisir aux touristes ! ». Note à ce niveau : les filles vietnamiennes sont trop malignes et expertes pour espérer avoir gain de cause, et le tout en français, j’y reviendrai.
Modernité
Pour qui s’est rendu à Hô Chi Minh Ville (l’ancienne Saigon), la sensation de s’être fait avoir sur la marchandise vendue est familière. Que reste-t-il de cette ville mythique dont le seul nom exaltait le doux parfum scandaleux des fumeries de Cholon ? D’un air étouffant et d’une mousson rédemptrice ? D’un lieu chargé d’Histoire et marqué par les blessures au bord du fleuve Mékong ? A ce fantasme succède une réalité étrangement aseptisée avec un centre ville colonisé par les hôtels de luxe et les boutiques de mode occidentale. Devenue le poumon économique incontesté du Viêt Nam, la ville, la frénésie sont bien là mais il manque quelque chose.
Ce petit grain de folie et un temps en suspend qui font Hanoi. Si la ville prend le virage de la « modernité », elle reste unique et ancrée dans son passé, un et multiple, glorieux et tragique tout à la fois. Il suffit de circuler à moto de nuit à Hanoi pour s’en convaincre. Passé minuit les rues sont à vous. Luxe infini de pouvoir profiter des grands boulevards dégagés, témoins du passage des Français. Liberté au goût étrange à rouler sans casque sur sa moto dans ces rues si animées en journée. Silence et fraîcheur de la nuit qui appellent à la balade. Lac Hoan Kiem, puis direction le parc Lénine. La Tour du drapeau. Vient le passage obligé par le Mausolée du père fondateur de la Nation Vietnamienne Hô Chi Minh, la maison du gouverneur de ce qui était alors l’Indochine, avant de s’en retourner vers son quartier de Quau Giay sans charme particulier sinon celui d’être le « sien » avec ses recoins, ses échoppes et ses visages connus désormais.
En son temps, Albert Londres avait vu en Hanoi « un réseau d’allées dans un grand jardin bâti » (Visions orientales, La belle Indochine, 1902, Le serpent à plumes, collection motifs). Lors de ces quelques heures passées durant ces nuits l’on comprend les mots du reporter. En revanche, lorsqu’il ajoute qu’ « Hanoi est un bouquet. Voici enfin une ville neuve d’Extrême-Orient » l’on mesure la difficulté à juger cette ville sur l’instant tant elle est vivante, capricieuse et insaisissable, avalant tout et ne rejetant aucun apport du temps. A l’image de la prison Hoa Lo qui a « accueilli » successivement des pensionnaires vietnamiens, français puis américains avant d’être reconvertie en musée, le tout jouxtant désormais un complexe hôtelier et d’affaires ultramoderne…
L’on peut ruminer ces pensées à l’heure de regagner son nid au milieu de la nuit. Mieux l’on peut décider d’y réfléchir de façon plus approfondie dans l’une des innombrables échoppes ouvertes en permanence, attablé devant un com rang. Servi par le fils aîné de la famille dont les membres se relayent à tour de rôle pour faire tourner la boutique et dorment dans la pièce adjacente, l’on se retrouve assis sur une des tables miniatures voisinant quelques vietnamiens surpris de voir un étranger dans ce secteur peu touristique et ravis d’avoir un nouveau compagnon de tournées alcoolisées potentiel. Au fond de la pièce, entre les caisses de coca-cola et les posters de stars locales de la chanson pop, un poste de télévision surplombant le tout diffuse en permanence des matchs de championnat de football anglais. Encore et toujours. L’ambiance était passablement morose mais mon arrivée soudaine a semble-t-il redonné du cœur à l’ouvrage à l’assemblée. Du reste s’agissant de compréhension, elle est pour le moins limitée. Quelques mots de vietnamien qui suscitent des sourires. Des attitudes et des gestes qui se passent d’explications de textes. La nuit nous porte. Certaines choses sont universelles.
Un spectacle fascinant
Certaines choses, mais pas toutes. Notamment les réveils aux aurores. Les rues hanoiennes s’animant dès 4 heures du matin au son des parties de badminton enfiévrées entre compétiteurs sans âge et des vendeuses ambulantes. Autre domaine qui échappe de prime abord à la compréhension la plus basique : la circulation routière. Flot ininterrompu de motos de fabrication chinoise qui se croisent et pétaradent sans règles apparentes mais qui dégage un sentiment diffus d’ensemble. Une vague qui a sa propre cohérence. Sens de l’anticipation et respect du mouvement perpétuel sont des principes autrement plus utiles que le document culte que constitue le code de la route vietnamien (opportunément traduit en français par la grâce des fonds d’aide au développement…).
Reste que par la grâce d’une loi entrée en vigueur le 15 décembre 2007, le port du casque est devenu obligatoire et pour de bon cette fois. Renforcement de la sécurité routière oui ! Mais au détriment du spectacle fascinant des filles hanoiennes, cheveux de jais au vent et silhouettes gracieuses sur leurs motos. A croire qu’elles sortent toutes d’un rêve, frêles créatures qui semblent animées par le vent. Hélas la réalité nous rappelle à ses côtés du jour au lendemain. Désormais les filles cachent leur chevelure sous un casque. Mais la parade est toute trouvée, faute de coiffure au vent l’on rivalise de beauté et d’atours via des casques multicolores tous plus fashion les uns que les autres.
Note : malgré l’injonction faite de porter ce rice-cooker, les filles vietnamiennes n’ont pas renoncé à leur coquetterie. Mieux, d’une obligation encombrante, elles ont fait un accessoire recherché. Décidemment elles sont impitoyables.
C’est cette inventivité, cet équilibrisme véritable entre interdits, poids de la tradition, aspirations nouvelles d’une jeunesse triomphante et ouverture vers l’extérieur qui font aujourd’hui le Vietnam et qui caractérisent cette ville mouvante qu’est Hanoi. Entre un passé omniprésent et un futur qui se veut radieux, c’est un présent incertain qui s’invente sous nos yeux. Comment ne pas penser au jeune personnage un peu paumé de Khuê du romancier Nguyen Huy Thiep (A nos vingt ans, 2005, éditions de l’Aube) qui traîne son mal-être et réalise l’autopsie de la société vietnamienne et de sa ville, Hanoi, sans concessions ni nostalgie déplacée. Simplement l’occasion de s’arrêter sur cette société en mutation. De s’interroger sur le sens de toute cette frénésie, si tenté qu’elle en est un. Du doi moi des années 1980 est né une alliance pragmatique entre dogme socialiste et économie de marché. Le pays et Hanoi changent, c’est l’évidence. Un 4x4 allemand, un sac français, des séries TV américaines…Et maintenant ? S’interroge le voyageur de passage. « Je m'appelle Khue. J'ai vingt ans cette année. Et je vais vous dire franchement : personne ne capte rien. »