11h du matin. Notre train traverse le Ponte della Libertà. Il pleut, tout est gris. Le ciel se confond avec la mer adriatique. De petits îlots en bois se distinguent et semblent se détacher de cette immensité. Et... après quelques minutes... la voici.
Celle qui intrigue et fascine, c’est la première fois que je l’aperçois. Comme un premier rendez-vous, tout en piétinant, plusieurs images défilent, j’imagine un scénario. La voix filtrée du conducteur de train me tire de mes pensées : «Arrivo imminente alla stazione capolinea Venezia Santa Lucia.»
Sacs sur le dos, nous posons le premier pied sur le quai en cherchant avec une certaine frénésie la sortie. Sortie ou Entrée ? Tel un somnambule avançant machinalement, je descends les marches de la gare et m’arrête un instant pour capter... Sentir le film de pluie qui martèle mon visage, entendre le claquement irrégulier des bateaux sur les pontons, ressentir l’effet de la bora qui balaye mes cheveux. Seul le son du moteur d’une embarcation me renvoie au présent. Présent? Mais quel présent? Union improbable de la terre et de l’eau, Venise donne immédiatement l’effet d’être envahie par les flots.
Les nuages voilent la luminosité. Le temps semble vaciller entre deux époques. Face à moi, les berges du Grand Canal, où l’église San Simeone Piccolo marque mon regard par son imposante coupole verte. Des gondoles sont amarrées à de longs pieux décorés en spirales de peinture rouge et blanche. Semblables à des sucres d'orge géants, ils se dressent fièrement devant les façades aux tons pastel de certains établissements. De légères embarcations se balancent nonchalamment, entrainées par les bateaux de transports commerciaux qui sillonnent la lagune. Etrange sensation... je me trouve sur des îlots renforcés par des pieux en bois de chêne rouvre et de mélèze, recouverts de bloc de pierre d’Istrie, qui accueillent un soubassement en brique, datant de plus de 1500 ans. Prodigieux ! Mon esprit se balade au temps où Venise a été bâtie par les rameurs. Où bras et avirons étaient les seuls moyens de propulsion pour les embarcations qui transportaient sable, marbre et brique.
L’hiver à Venise est froid. Il tonifie, c’est le moins que l’on puisse dire. L’humidité, associée au vent me glace les os. Je m’engage dans la calle Rio Terra Lista di Spagna, quartier du Cannaregio, pour rejoindre la pension où je séjournerai. Sur le chemin, quelques personnes vêtues d’imperméables jettent des parapluies devenus inutilisables car tordus par le vent. De petites officines parsèment la rue. Déchargés de nos sacs, les épaules plus légères, nous continuons notre marche en traversant le pont Guglie pour rejoindre le Ghetto de Venise. Suture indispensable à cette ville, les ponts sont partout présents, au total 446, la plupart sont en pierre, quelques-uns en fer et le reste en bois. Le vent souffle toujours de plus belle. Grâce à leur puissant battement d’aile et leur plumet caudal, des mouettes s’immobilisent dans l’air et suivent les transports de marchandises sur le Canal Cannaregio.
Premier Ghetto d’Europe, il est institué en 1516, sur ordre de la République de Venise. Pour atteindre son cœur, j’emprunte l’obscur Sottoportego, passage étroit et interminable où les montants de pierre sont recouverts de trous. Ici se logeaient de lourds gonds qui supportaient autrefois les portes, contraignant les juifs à vivre dans une zone délimitée qu'ils ne pouvaient quitter de minuit à l'aube. Oppression. C’est le sentiment que j’éprouve lorsque j’imagine ces portes extérieures obstruées tandis qu’à cette époque, des vigiles patrouillent en bateau sur les canaux adjacents. A la sortie de ce tunnel, une étroite ruelle. Un homme coiffé d’un chapeau noir embrasse de sa main un boitier allongé, en franchissant le seuil d’une boutique. Apposée en biais au montant de la porte, la mezouzah, symbole de protection pour le lieu d’étude ou d’habitation, est un petit tube qui renferme de minuscules parchemins sur lesquels sont inscrits des passages bibliques. Le nez en l’air, je me laisse guider par les panneaux jaunes aux caractères hébraïques. En remontant la rue, des effluves exhalent. La porte d’une pâtisserie laisse circuler les parfums du pain azyme et les gâteaux traditionnels de Pessah, la pâque juive. Une des douceurs aux amandes et citron ne tardent pas à rassasier mon estomac.
La placette du Ghetto Vecchio est dépeuplée. Seul le bruit de nos pas résonne sur cette place vide de monde et assure à celui qui découvre les lieux pour la première fois un sentiment privilégié. Il faut tendre le cou pour apprécier l’envergure des bâtiments dans cet espace restreint où les synagogues Levantina et Spagnola fusionnent avec les habitations. On peine à imaginer que ce lieu était à l’origine affecté aux fonderies publiques.
Au bout du pont Vecchio, c’est la surprise. Le Campo Ghetto Nuovo s’ouvre dans son ampleur circulaire. Minuscule île entourée de hauts murs, c’est une vaste esplanade enserrée de petits gratte-ciel aux couleurs douces. Elevée de cinq étages et plus, la hauteur interne est souvent inférieure à deux mètres. Pour faire face à la surpopulation, des étages se sont rajoutés au fil des siècles. En 1797, Napoléon ordonne de brûler symboliquement les portes de l’enceinte. Le Ghetto juif de Venise à ceci de particulier qu’il est le plus ancien. Où la mémoire des murs est inaltérable. Des étudiants coiffés de kippas traverse la campo pour se rendre à la bibliothèque qui renferme une importante collection de livres hébreux. Sur la place principale du Ghetto, trois puits et une petite fontaine où des pigeons se désaltèrent le gosier. Parmi une population italienne catholique, ici vivent quelques familles juives, contre cinq mille au siècle passé.
La présence d’un militaire devant une cabine verte, vitrée sur six côtés, attire mon attention. Je lève mes yeux sur le mémorial de l’Holocauste, composé de sept bas-reliefs en bronze, œuvre du sculpteur lituanien A. Blatas. Au-dessus du mur, un fil de fer barbelé. Un long frémissement parcourt mon dos. Je m’assois quelques instants sur l’un des quatre bancs face à ce haut mur de brique, toujours les yeux rivés sur les barbelés qui me donnent l’impression pendant quelques secondes, d’avoir une nouvelle fois changé de période. Une période qui date d’hier. Nous sommes en 1943, plus de deux cents juifs vénitiens, hommes, femmes et enfants sont brutalisés et déportés dans des camps de concentration. A côté, la Casa Israelitica di Riposo, témoin de ces barbaries nazies-fascistes. Le son d’une rapide envolée de pigeons provoquée par un petit garçon qui s’amuse à leur courir après me lève de mon banc.
Située au dessus du musée d’Art hébraïque et discrètement aménagée au sein d’un même immeuble, la toute première synagogue Grande Tedesca, adjacente à la synagogue Canton. Ici, les bâtiments pourraient s’assimiler à des lego. Un assemblage de pièces qui ne font qu’un seul et même bloc sur l’île du Ghetto où communautés sépharade, ashkénaze, levantine et ibérique partageaient l’espace. Les habitants de cette véritable tour de Babel continuent aujourd’hui de cultiver leurs propres traditions et religion. Le rabbin Rami Banin a fondé une école juive et un restaurant cascher, il est à la tête du collectif Loubavitch de Venise.
En m’éloignant de Ghetto de Venise, j’aperçois derrière la vitre d’une des petites salles d’étude et de prière, des hommes en introspection. Les épaules sont recouvertes du taleth, un long châle pourvu de franges sur lequel des barres noires et bleues sont imprimées. Ses raies puissantes de symboliques portent la mémoire d’un peuple. Cette dernière image se fixe en moi. Voir, ressentir, se rapprocher au plus près, déceler le souffle du lieu et faire passer.
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Commentaires
Vieux taxi
07H00 30 OCTOBRE 2012
Le texte est plutôt bien écrit, mais les images qui l'accompagnent sont pauvrettes ... d'où l'impression de ne pas être vraiment sur place.... Il n'est pas si simple de faire revivre un lieu sans assez anecdotes ni de personnages... Sur ce sujet il fallait peut-être davantage que des rappels courants.
A décharge : on a quand même envie d'aller voir et de trouver des gens qui parlent.
Visiteur
14H28 29 OCTOBRE 2012
merci de cet article sur le Ghetto Nuovo mais quelqu'un peut-il m'expliquer la présence des militaires dans la guérite verte. Est-ce seulement la proximité du mémorial de l'holocauste?
esther
13H02 29 OCTOBRE 2012
bonjour,
merci pour cet article, dans lequel je relève cependant une erreur : la mezouzah n'a aucunement vocation à "protéger" l'habitation. Les mots écrits en hébreu sont ceux du "Shem'a Israel", ils marquent l'attachement au judaïsme. Il n'y a pas de "gris-gris" dans le judaïsme. Merci de votre attention à cette remarque.