Je pars de Lomé en direction du nord à bord d'un taxi-brousse. L'épave brinquebalante s'enfonce dans les paysages rouges et verts, et au bout d'une heure rythmée par des sursauts mécaniques, j'aperçois des marchands assis sur la route.
Ils vendent des tomates, de la lessive et des ragondins. Assahoun. Une ville que les touristes traversent sans s'arrêter. Une ville où je m'installe pour six semaines.
10 000 habitants. Une gare abandonnée, un dispensaire, une église, un temple protestant, une mosquée. Au milieu des bicoques en béton couvertes de toits en tôle, se déroulent des allées de terre rouge. Je suis venue pour travailler dans une école en tant que bénévole, et me voilà jetée dans cette petite ville de brousse. Avec des amis togolais, nous logeons chez une famille qui nous loue une partie de sa maison. Dans la cour trône un manguier au tronc immense et torturé. Comme les autres habitants, nous vivons sans eau courante ni électricité. J'aime ça, cette vie sans fioritures. Juste le chant des femmes, l'odeur des bananes frites, la langueur du quotidien.
Ici, on vit au rythme du soleil. Les jours de grandes chaleurs, la ville s'endort après le déjeuner. On étale sa natte n'importe où, et l'on se laisse bercer par le soleil et le silence, au milieu des lézards et des libellules. La nuit tombe vers 18 heures, et les lampes à pétrole s'allument alors un peu partout. Autour des flammes, dans un ballet d'ombres et de silhouettes, on fait ses courses, on cuisine, et l'on partage akoumé, une pâte à base d'eau et de farine de mil, qui se mange à la main dans une assiette commune. Je dors sur une natte posée sur le sol, calfeutrée sous ma moustiquaire, au milieu des cafards et des araignées plates. Chaque matin, le coq me réveille à 5 heures et demie. Pour faire chauffer l'eau du café, il faut allumer le brasero, et patienter -longtemps- dans l'odeur du charbon qui brûle. Ici, tout tourne au ralenti, sans agressions - «à la togolaise». Le trajet qui mène à l'école est long mais pittoresque. Nous traversons à pied une partie de la ville, serpentant entre les maisons et les détritus, tandis que le soleil s'élève dans la brume, comme une boule pastel au-dessus des champs de canne à sucre. Sur le chemin en terre nous croisons, dans le velours de l'aube, des silhouettes de femmes et d'enfants qui portent sur la tête des fagots de branchages, ramassés aux champs dès les premières lueurs du jour. Face à la maison d'un marabout qui vante ses pouvoirs anti-constipation sur les peintures de sa façade, se trouve l'école. Trois classes identiques posées dans la poussière. Un toit en palme séchée, un tableau noir cabossé, des poules qui courent entre les pupitres, et au milieu de la cour, le drapeau du Togo. Les enfants, en rang d'oignon dans leur uniforme violet, chantent l'hymne national avant d'entrer en classe. Le directeur bat la mesure, et les élèves gloussent en me jetant des regards complices. Je m'occupe des CM2, et parmi eux se trouve Gloria, la fille du chef d'Assahoun.
Quelques jours après mon arrivée, je vais rendre visite à son père, comme le veut la coutume. Ici, il incarne l'autorité locale. Les hommes lui rendent visite pour lui soumettre leurs doléances -la plupart du temps, des désaccords entre voisins. Dans la cour de son énorme maison se trouve une estrade couverte, avec des bancs. Les audiences sont solennelles. Fascinée, j'observe le rituel répété en boucle: longues salutations à genou, expression de la requête, et verre de Sodabi, l'alcool local. Le chef écoute les réclamations d'un air absorbé, enroulé dans une toge au motif léopard, le torse couvert de chaînes en or. Comme je ne suis pas d'ici, je dois officialiser ma venue en le rencontrant personnellement. Française, je reçois un traitement de faveur: une audition dans son salon privé, sous la photo du président Gnassingbé, avec un verre de whisky.
Une fois cette formalité accomplie, je peux me balader librement. Dans les rues d'Assahoun, il y a des enfants partout, et ils aiment se pendre à mes bras. Sous des abris en bois et en bambou, les femmes préparent du foufou, écrasant les morceaux d'igname à grands coups de pilon. En marchant, je scrute l'intérieur des boutiques, pour voir les artisans travailler - couturiers, cordonniers, tisserandes. Mais ce que je préfère, c'est le marché hebdomadaire du samedi matin, un rendez-vous qui rassemble tous les villageois des alentours. Les femmes se pressent sur la rue et la grand-place, dans un tumulte de rires et de parfums, vêtues de pagnes multicolores. Les marchandes, assises par terre, déroulent devant elles des draps couverts de petits tas de piments, de cacahuètes ou d'oignons mauves. Dans les corbeilles, le poisson fumé diffuse une odeur de braise et de marée assez insupportable. Des petites filles portent sur la tête des plateaux de caroubes. Le fou du village danse et gesticule dans un costume en friche, avec des grelots sur les chevilles.
Le soir parfois, nous sortons avec mes amis, dans l'un des seuls bars doté de l'électricité. On installe les tables dehors, on boit de la Flag, et pendant des heures, la musique sonne à plein régime. Là-bas, on ne discute pas autour d'un verre, on danse ensemble jusqu'à transpirer de tout notre être, avant de rentrer à la maison en se tenant par les mains pour ne pas trébucher dans le noir. C'est alors que je m'éclipse pour m'adonner à mon rituel adoré: je vais remplir un seau au puits et, à la lumière de la lampe à pétrole, je prends une douche en plein air, sous un ciel piqué de milliards d'étoiles.
Les jours passent ainsi, en douceur, tandis que la saison des pluies s'installe peu à peu sur la ville. L'air se gonfle de chaude moiteur. Chaque après-midi pendant une heure, les averses frappent la tôle dans un fracas assourdissant, et forment des rivières qui s'enroulent autour des puits avant de disparaître sous les herbes folles. La terre expire. Je passe la tête par la fenêtre ; l'eau me fouette le visage. Les enfants dansent. Je n'ai jamais autant aimé la pluie.
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Commentaires
JEAN FERNANDO
00H24 31 OCTOBRE 2012
que vous dire si non merci pour cette jolie lecture sur un pays qui m'a vu naitre mais dont le sol lointain s est arraché de mes pieds il y a sept ans déjà; retournez-y tant que vous pouvez, vous êtes l'espour de ce peuple aimant!