Son nom résonne comme celui d’un géant oublié. Gwalior, gigantesque fort au cœur de l’Inde des maharadjas, veille depuis des siècles sur les millions d’habitants qui vivent à ses pieds.
Deux heures ont passé depuis que le train a quitté Agra et ses derniers touristes, inexorablement captés par le Taj Mahal. Entre deux soubresauts d’un vieux wagon brinquebalant, on aperçoit à travers une vitre crasseuse l’immense silhouette rocailleuse déchirer l’horizon. Un plateau solitaire large de trois kilomètres, abritant la citadelle ocre et ses palais. Gwalior est un monde à lui tout seul. Un monde perdu, comme celui cher à l’écrivain Sir Arthur Conan Doyle, qui avait fait d’un endroit similaire le dernier repaire d’animaux préhistoriques.
La mythologie a fait naitre Gwalior aux temps des miracles, des mains d’un chef rajput honorant l’ermite qui l’a sauvé de la lèpre. L’Histoire a épinglé sa construction quelque part au VIIIe siècle. Au fil du temps, le colosse jura allégeance aux nombreux maitres de l’Inde qui s’y sont succédé : guerriers rajpoutes, envahisseurs moghols, dynasties marathes, colonisateurs britanniques.
Si toutes les villes ont une âme, celle de Gwalior réside sans conteste dans sa forteresse. Il n’y a guère d’endroits dans la cité qui échappent à son œil inquisiteur. Ici, le temps parait confus, coincé entre les siècles. Les motos rutilantes zigzaguent entre les chariots tractés pas des bœufs, grelottant sur la caillasse en guise de route. Les boutiques de téléphones portables côtoient les petites échoppes d’où l’électricité est souvent absente. L’Inde nouvelle et conquérante, dans sa soif de modernisation, semble avoir oublié Gwalior.
Au pied du fort, de petites bâtisses hétéroclites encerclent l’immense tronc rocheux. Marchands et badauds hèlent à tour de rôle les voyageurs, prompts à partager leur marchandise ou leur savoir contre quelques roupies. Mieux vaut ne pas trop s’enfoncer dans cet amas de tôle et de ruelles siamoises. On s’y perd aisément, et il ne faudra guère compter que sur la vieille citadelle, phare de pierre surplombant les toits, pour retrouver son chemin.
Les habitants de la ville aiment se réfugier sur le plateau, à l’abri du monde et de la fureur des rues. Ça et là, des couples s’enlacent discrètement derrière les vieilles pierres. Des groupes de jeunes Indiens se photographient tour à tour devant les statues antiques, puis mettent à jour en direct leur profil Facebook sur leur portable. La gifle temporelle est incroyablement puissante.
La vallée de Chambal
A la nuit tombante vient le temps des histoires que l’on se murmure à l’ombre de la pierre. Celles du passé sanglant du géant Gwalior. L’époque où, de gardien, il est devenu bourreau. Chasseur implacable traquant les hors-la-loi jusque dans leur repaire. Celui-ci porte un nom, et s’étend dans l’ombre de la forteresse. La vallée de Chambal. La vallée des bannis.
Chambal incarne une Inde dont on ne parle pas, une Inde qu’on préfère cacher aux étrangers. Celle des voleurs, des brigands et des assassins. Celle des Thugs, ces légendaires étrangleurs immortalisés par Steven Spielberg dans Le Temple maudit. Ils parcouraient les routes de l’Inde sous les traits de voyageurs et détroussaient leurs victimes pendant leur sommeil. La vallée de Chambal s’arrangeait ensuite pour faire disparaitre les corps dans sa végétation sauvage et ses ravines inexplorées. Et l’on raconte qu’autour des petits temples qui parsèment les faubourgs de Gwalior, il suffit de remuer un peu le sol pour retrouver les restes des victimes des Thugs.
Ils sont impitoyablement exterminés par les colonisateurs britanniques, alors bras armé de la forteresse, au début du XVIIIe siècle. Des centaines d’Indiens sont emprisonnés puis exécutés, coupables ou non. Pendus, pour la plupart. Les plus malchanceux finissent la tête écrasée par un éléphant dans la cour du fort. Un siècle et demi plus tard, deux jeunes amoureux s’embrassent furtivement entre les colonnes du palais.
Colosse aux pieds fragiles
Les descendants des Thugs de la vallée de Chambal ont payé cher l’attachement de leurs ancêtres au crédo de l’assassin. Les colonisateurs britanniques les ont marqués du sceau de l’infamie, désignant certaines tribus locales comme «criminelles» de nature. Une tare héréditaire dont il est impossible de se débarrasser.
Les assassins ne sont plus, les anciens maitres du pays sont partis, mais ils ont laissé derrière eux cet héritage cruel. Aujourd’hui, les familles de la vallée de Chambal veulent oublier. Les habitants vous renvoient à vos questions, se contentant de sourire et de hausser les épaules. Ils ne veulent plus payer pour les forfaits du passé. Dans la forteresse, nulle trace de cette sanglante époque. Gwalior a oublié. Gwalior a pardonné.
Maintenant que la vallée est redevenue sûre, le géant s’est rendormi. Les habitants attendent le retour des touristes, comme l’illustre la floraison des hôtels qui s’alignent le long d’une même rue à l’entrée de la ville. La vallée de Chambal n’est plus le sanctuaire des voleurs, et l’on peut désormais s’y promener sans crainte.
Témoin inamovible du glorieux passé de la région, Gwalior vivra-t-il encore mille ans ? Les fissures qui serpentent le long de ses imposantes murailles semblent nous dire le contraire. Si le temps finit par avoir raison de Gwalior, il y a fort à parier que la pierre emportera une partie de la ville avec elle.
D'autres infos avec Easyvoyage sur vos séjours
D'autres infos avec Easyvoyage sur vos hôtels
D'autres infos avec Easyvoyage sur vos voyages