Décoctions, tisanes, bains de feuilles... Les guérisseurs exploitent toutes les ressources de la forêt péruvienne pour soigner les corps et les âmes. Dont la célèbre ayahuasca...
La région de Loreto est grande comme la moitié de la France, mais ce n’est que de la «selva», de la jungle. Loreto n’a donc qu’une seule route goudronnée, à peine 100 kilomètres, qui relie Iquitos, la principale ville de la région, à Nauta, sa rivale. Au kilomètre 48, il faut demander au minibus de s’arrêter. De l’autre côté de la route, vers l’est, un chemin traverse un champ de canne à sucre puis s’enfonce dans la selva qui bruit de cris de singes et d’oiseaux. Il est midi, mais c’est comme si la nuit tombait car les arbres, hauts, retiennent la lumière du jour. Il faut alors trois bons quarts d’heure de marche, à se méfier d’une armée de bestioles et de tous ces ruisseaux boueux que l’on franchit sur des troncs d’arbres.
Dans le silence de la forêt
Otilia avoue en pestant: «Parfois, je ne retrouve pas moi-même le chemin.» Elle parvient finalement à son «tambo», sur une petite clairière cultivée. Le tambo est un vaste plateau de bois sur pilotis, habitation traditionnelle des Indiens de la zone. Des hamacs et un coin cuisine pour tout confort.
C’est là qu’Otilia, petite femme de 45 ans au sourire contagieux, a décidé de s’installer il y a quelques mois pour exercer son métier de chamane guérisseuse. Elle continue aussi à pratiquer en ville, à Iquitos, mais sa maison, dit-elle, est trop petite pour bien accueillir sa clientèle. «Et puis les soins sont beaucoup plus efficaces dans le silence et la tranquillité de la forêt.»
Elle utilise pour cela les plantes qu’elle récolte sur sa parcelle de selva. Feuilles, baies, écorces... Chullachaquicaspi pour les douleurs des articulations, cèdre rouge pour les diarrhées et les problèmes urinaires, sanango contre les rhumatismes, et la célèbre «uña de gato» (griffe de chat) pour la gastrite, les ulcères, la bronchite et, paraît-il, bien d’autres choses encore. Au marché de Belén, à Iquitos, les vendeurs de fioles et gris-gris vous assurent que la uña de gato aide aussi à soigner certains cancers.
Envoûtement
Décoctions, tisanes, bains de feuilles, Otilia utilise les ressources de la selva sous toutes ses formes. Eric, Péruvien de 22 ans, est pensionnaire du tambo depuis deux semaines et affirme se sentir déjà mieux. «La selva purifie l’esprit... et les poumons.» A l’âge de 11 ans, il s’est retrouvé paralysé des deux jambes et est resté huit mois cloué sur un lit d’hôpital. Les médecins n’ont rien pu faire. Les chamans qu’il a vus ces dix dernières années l’ont persuadé qu’il était victime d’un envoûtement.
«Un jour, juste avant ma paralysie, devant la porte de la maison, il y avait un petit paquet enveloppé dans des feuilles de bananes. J’ai tapé dedans. Les chamans m’ont dit que ce mauvais sort ne me visait pas personnellement mais qu’il était sans doute destiné à mon père. En ville, à Iquitos, la plupart des gens vont chez le guérisseur plutôt que chez le docteur, mais c’est comme pour tout: il y a des bons chamans et des mauvais.» Eric a retrouvé peu à peu l’usage de ses jambes, «à 75 %», dit-il. «Si je viens chez Otilia, c’est parce que je sens qu’elle connaît la science des plantes.»
La liane de la mort
La guérisseuse dit soigner aussi les âmes. «En leur parlant, j’aide mes patients à trouver leur chemin. Et à retrouver leur point noir, quelque chose qui s’est passé dans leur enfance et qui est resté, comme un cancer de l’âme. Dans ces longues discussions, je suis la grand-mère, la maîtresse, la psychologue...»
L’autre pensionnaire d’Otilia, c’est Liliane (le prénom a été changé à sa demande), une Française d’une soixantaine d’années, spécialiste en «tarot psychologique». Elle est venue soigner quelques problèmes circulatoires et aussi pour «être en phase avec la nature, les personnes, réveiller des choses anesthésiées».
Et au passage tester l’ayahuasca, la «liane de la mort», une plante hallucinogène que les Indiens utilisent depuis des milliers d’années. Ces dernières années, la plante a conquis des adeptes dans le monde entier, qui font, du coup, le voyage jusqu’au fond de la selva péruvienne. En France, l’ayahuasca a été interdite début mai, après maints rebondissements judiciaires.
La liane seule n’a pas d’effets particuliers. Il faut la mélanger, la faire bouillir de longues heures avec des feuilles de chacruna, un arbuste de la selva. La légende raconte qu’un chaman aux immenses pouvoirs, du nom d’Ayahuasca, était amoureux fou de sa femme, Chacruna, également guérisseuse. A sa mort, une liane étrange poussa sur sa tombe. Les Indiens la récoltèrent, espérant récupérer ainsi les pouvoirs du défunt. La plante toutefois fut décevante. Ce n’est qu’à la mort de Chacruna, quand un arbuste poussera aussi sur sa tombe, que les Indiens s’apercevront que les deux plantes n’allaient pas l’une sans l’autre.
Chants et vomissements
Toujours est-il que le breuvage issu du mélange est communément appelé «ayahuasca». Il n’a pas que des vertus hallucinogènes. L’ayahuasca est considérée par les chamans comme une «plante maîtresse», qui «montre le chemin».
«Elle me sert de guide, de dieu qui me vient en aide, d’esprit qui me parle, explique Otilia. Quand j’en prends en compagnie des patients, je vois mieux ce qu’ils ont et comment les soigner. J’en prends depuis l’âge de 17 ans, mais l’ayahuasca n’est pas une drogue et je ne suis pas une droguée. L’ayahuasca permet de nous retrouver parce que nous cheminons dans ce monde, mais nous ne savons pas qui nous sommes.»
Ce soir-là, dans un coin du tambo d’Otilia, la séance est entre les mains du chaman Eusebio, un voisin ou presque. Eric, Liliane, Otilia et lui ont formé un cercle, assis par terre. Eusebio murmure quelques prières inaudibles pour appeler les esprits-gardiens de la forêt, esprits de l’air, de l’eau, de la terre et des plantes. Des gardiens qui le protègent des esprits maléfiques.
Dans la bouteille d’ayahuasca, pour transmettre ses pouvoirs, il souffle la fumée tirée de son «mapacho», énorme cigarette (de tabac) roulée à la main. Il verse alors un peu de la décoction dans une petite coupe et sert chacun à tour de rôle. Puis il éteint la dernière bougie et ses chants commencent, lancinants.
Ils dureront toute la nuit ou presque. Des chants en espagnol où se mélangent, en vrac, des références au Christ et à Dieu, aux esprits, aux plantes, à la forêt, aux nuages... et à l’ayahuasca. Ce sera la seule «action» de la cérémonie, ponctuée des vomissements de certains.
Saisie par les esprits
Le lendemain, Eric raconte être entré «dans des constellations immenses», avoir été suivi par un «grand lion qui ne [le] poursuivait pas mais [le] surveillait et [le] protégeait comme un gardien», avoir entendu «de la musique brésilienne» et des voix lointaines, et vu se dessiner dans sa tête le «visage de Jésus-Christ». Liliane, elle aussi, a été saisie par les esprits: «J’avais l’impression d’être reliée aux objets du tambo par des liens lumineux. J’ai ensuite vu comme une immense toile d’araignée hexagonale qui était, en fait, l’univers.»
Dans le centre d’Iquitos, rue Putumayo, entre la plaza de Armas et l’Amazone, les petites agences de voyage se disputent le client pour des «shamanic ceremonies». L’ayahuasca est devenue l’une des attractions touristiques de la région. Si Otilia et d’autres travaillent encore de façon «artisanale», sur le fleuve, de grands «lodges» pour Américains proposent aussi leurs cérémonies.
«Nous avons parfois des groupes de 10 à 20 personnes qui viennent pour ça, explique la responsable d’une agence. Des Etats-Unis, mais aussi de France, du Brésil ou d’Argentine.» Les esprits de la forêt ont visiblement décidé d’aider le tourisme.
Paru le 18 juin 2005
Commentaires
senen pani
20H44 28 NOVEMBRE 2009
rien comme un séjour en Amazonie pour guérir des maux du corps et surtout de l'âme , idéale pour des toxicomanes alcoolos ,dépressifs , etc.
cette médecine traditionnelle se pratique au Brésil, Colombie, Pérou , Équateur , Bolivie et Venezuela.
cherchez sur google plus d'info .. malheureusement en France est interdit.. trop forte la mafia des psys .
alan
21H10 07 JUIN 2008
je conseil vraiment d'aller à Iquitos et pour les plus patients et les gens désireux de mieux connaître les Peruviens il faut absolument s'y rendre en bateau (3 jours de voyage en hamac) pour un peu plus de 100 soles si je me souviens bien.
je conseil aussi de se rendre à Huaraz (centre du pays) où il est possible de faire un treck de 4 jours dans la "cordillera blanca". Des paysages magnifiques dans une région beaucoup moins touristiques que le Sud
Martin
01H47 28 MARS 2008
Perou est tres interessant. Les incas, le Macchu Picchu, Nazca, Lima, je voudrais aller au Perou.