Walter Bonatti ne change pas. A 79 ans, le mythique alpiniste italien, devenu explorateur de terres lointaines puis écrivain a gardé son caractère trempé et son intransigeance. Samedi soir à Chamonix, il participait à la remise des Piolets d'or, les oscars de l'alpinisme mondial (lire notre article). Quarante-cinq ans après avoir mis fin à sa carrière d'alpiniste extrême par un magnfique exploit dans le Cervin, il a en quelques mots annoncé qu'il mettait fin à sa vie publique. Content d'avoir participé à cette grande fête de l'alpinisme, au pied sa montagne chérie, le Mont blanc, mais fidèle à ses seules convictions intimes qui aujourd'hui lui dictent silence et retrait.
Bonatti reste aujourd'hui une légende vivante, une référence absolue pour les alpinistes. Il incarne l'engagement et l'éthique, l'inventivité et l'élégance, mais aussi la droiture morale d'un homme libre. Né le 22 juin 1930 à Bergame. Bonatti a gardé de son enfance marquée par la guerre, le souvenir de la faim. Devenu ouvrier dans une aciérie, il passe son temps libre à se promener au pied des parois et à observer les varappeurs avec envie. En 1948, il goûte pour la première fois à l'escalade dans les Aiguilles de la Grignetta. Un an plus, il réalise la deuxième ascension de la très difficile voie Detassis dans les Dolomites, puis de la face ouest de la Noire de Peuterey. Il s'attaque aussi à l'éperon Walker aux Grandes Jorasses, gravit la mythique face nord ouest du Piz Badile... A dix-neuf ans, il a déjà rejoint l'élite des grimpeurs.

En 1954, une expédition nationale italienne s'apprête à partir au K2. Bonatti, 23 ans, est sélectionné pour y participer. Mais, ce qui aurait dû être une grande aventure humaine tourne au drame. Le 30 juillet 1954, Bonatti passe une nuit dramatique à plus de 8 000 mètres qui va bouleverser sa vie. Le jeune grimpeur de 24 ans avait monté des bouteilles d'oxygène avec Mahdi, porteur d'altitude pakistanais pour ses compagnons d'expédition. Abandonnés par leurs compagnons, à 8100 mètres d'altitude, ils doivent passer la nuit dans une cavité creusée dans la glace, sans aucun équipement pour affronter une tempête qui les torture la nuit durant. Ils survivent miraculeusement et tandis qu'ils redescendent en direction du camp de base, les deux grimpeurs qui les ont abandonnés gagnent le sommet.
Au retour, Bonatti doit faire face à des attaques injustifiées. Ce n'est qu'en 2004 que le club alpin italien admettra enfin que la version officielle de l'ascension est celle de Bonatti.
Après le K2 et la crise existentielle provoquée par ce drame, Bonatti se lance dans une série d'ascensions extrêmes: en 1955, c'est la première du pilier sud-ouest des Drus en solitaire. Puis les premières de la face est du grand Pilier d'Angle au Mont Blanc en 1957, du pilier Rouge du Brouillard en 1959, de la face nord du grand Pilier d'Angle, une terrible course de glace en 1962 du Gasherbrum IV (7980 m), dont il atteint le sommet avec Carlo Mauri. En janvier 1963 il réussit, par un froid polaire, la première hivernale de l'éperon Walker des Grandes Jorasses. La logique de l'itinéraire, l'engagement, l'esthétique et le respect de l'éthique d'un alpinisme naturel en sont les marques.
En 1965, il est sans doute le plus grand alpiniste du monde. Il a 35 ans, il est las du milieu de l'alpinisme où abondent vanités et mensonges. Avec l'ouverture en hiver et en solitaire d'une voie directe dans la face nord du Cervin, il fait ses adieux à l'alpinisme extrême. Fidèle à sa passion de l'exploration, il devient grand reporter pour la magazine populaire italien Epoca, et voyage dans le monde entier. Avec une écriture simple mais plein d'acuité, il parvient à transmettre son goût de l'aventure, sa curiosité insatiable. Entre deux voyages, il grimpe. Pour le plaisir.
Et si Bonatti ne tient plus à prendre la parole, il nous reste ses livres magnifiques (lire ci-dessous) pour découvrir et comprendre cet homme qui a toujours privilégié dans sa vie le rêve, la curiosité, la fantaisie et l’intégrité. Et qui fait de l'alpinisme une exploration intérieure.
Bibliographie
Hautes terres, éditions Guérin, collection Beaux Livres, 2006.
K2, la vérité, éditions Guérin, collection Terra Nova, 2004 .
Montagnes d'une vie, éditions Guérin, collection Texte & Images, 2001
L'affaire du K2, éditions Guérin, collection Terra Nova, 2001.
En terre lointaine, Arthaud, 1999
La Magie du Mont-Blanc, Denoël, 1984.
A mes montagnes, Arthaud, 1962.
Commentaires
François
23H50 13 FEVRIER 2010
J'ai grimpé tout jeune à la grande époque de Mr. Bonatti. Et j'ai eu la chance de croiser par hasard les pas de plusieurs grands de l'époque. Je n'ai jamais osé leur adresser la parole. Mais j'ai révé ne serait-ce que voir, de loin, au moins une fois Walter Bonatti. Cela n'est jamais arrivé. J'étais vraiement très jeune et j'écoutais avec passion des personnes qui avaient tout à m'apprendre et qui n'étaient pas toujours en bonne intelligence entre eux. Mais ils avaient au moins tous un point d'accord. Lorsqu'ils parlaient de Walter Bonatti, c'était avec admiration et respect. Je n'ai jamais entendu quiconque émettre la moindre petite critique envers lui. Je m'en suis souvenu toute ma vie. Et aujourd'hui encore, à 65 ans, je reverais de le voir. Non pas pour le raser par des banalités qu'il a du entendre des centaines de fois. Mais seulement pour moi, et me dire lui aussi je l'ai vu. Monsieur Bonatti j'ai lu 20 fois " A mes Montagnes " et je sais que je le lirai encore.
Marc
14H13 30 AVRIL 2009
Respect, Mr Bonatti.
Stéphane
21H43 27 AVRIL 2009
La course n'est pas finie au sommet mais quand on revient plus riche d'expériences dans la vallée.
Bonne route !
Bernard
20H51 27 AVRIL 2009
Merci Walter, vous m'avez fait plus que rêver, j'ai essayé de marcher dans vos traces pour des foules de petits bonheurs.
Funambule
20H09 27 AVRIL 2009
Chapeau bas au grand homme. Il nous aura fait et nous dfera encore rêver. Et en plus il est de ceux, pas si nombreux, qui auront su vieillir, ce qui n'est pas évident quand on compte les dépouilles de nos plus grands alpinistes, perdues au cœur de toutes les montagnes.
Engagement et sincérité, 2 mots que j'aime, et une belle histoire en prime. Bon vent.
mimipepe
18H59 27 AVRIL 2009
"Monsieur Bonatti" à travers ses textes m'a fait rêver et imaginer ce qu'était la montagne pour lui. C'était un montagnard au sens noble du terme et un humaniste. Son retrait de la vie publique doit être l'occasion d'un hommage unanime.