Société

Mariage gay : le Sénat électrique

(Mis à jour: )
Christiane Taubira, hier, devant les sénateurs, moins lyrique qu’à l’Assemblée nationale. (Photo Marc Chaumeil pour Libération)

Récit La garde des Sceaux, Christiane Taubira, a défendu hier le projet dans un climat «peu cordial» à droite, tandis que dehors des opposants au texte manifestaient.

Libération

L’homme et la femme sont bien mis. Lui porte un chapeau, elle un brushing parfait. Il y a juste ce petit pin’s qu’elle arbore. On est au Sénat, hier, dans la file d’attente du public, presque une heure avant le début de l’examen du texte ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de même sexe. Il y a beaucoup de monde. Et dans l’air, quelque chose d’électrique, tout comme dans les rues avoisinantes. Un agent demande à la dame de cacher son badge aux couleurs de la Manif pour tous, les opposants au mariage homo, pour garantir la «neutralité» de l’institution. Elle s’insurge : «Mais ce n’est pas politique. Je n’ai jamais vu ça.» Puis elle s’étrangle : «Et les CRS, dehors, est-ce qu’ils ne seraient pas mieux à poursuivre les voyous ?»Hier, à l’extérieur comme à l’intérieur de cette maison jugée paisible, le climat n’était pas si serein. Jean-Claude Gaudin, le président du groupe UMP a pourtant promis qu’il n’y aurait pas d’obstruction, malgré trois motions de procédures.

«Pionnière». A la tribune, Christiane Taubira essuie de fréquents commentaires. La garde des Sceaux souligne même que l’accueil des sénateurs de droite n’est pas très «cordial». Cela ne l’empêche pas de dérouler quarante minutes de discours toujours sans notes, mais nettement moins lyrique qu’à l’Assemblée, même si elle trouve le moyen de citer Verlaine. Elle répète que ce texte «n’altère en rien les droits des couples hétérosexuels». «Il ne fragilise pas l’institution de la famille, il la renforce.» «Oh, oh», s’indignent des sénateurs UMP. «La France était pionnière avec le pacs en 1999, puis a marqué le pas», par rapport à ses voisins, la Belgique, la Suède, la Norvège, les Pays-Bas, l’Espagne, le Portugal. «Mais, argumente-t-elle, ce n’est pas pour rejoindre un club hypothétique de pays audacieux» que le gouvernement présente cette réforme, c’est «au regard de l’histoire de la République et de ses valeurs».

En commission des lois au Sénat, le texte n’a été modifié qu’à la marge. Le périmètre dessiné par l’exécutif et confirmé par l’examen des députés a été respecté. Exit la PMA (procréation médicale assistée), renvoyée de façon hypothétique à un texte «Familles». Rien, non plus sur la GPA (gestation pour autrui) qui avait squatté des heures de débat au Palais Bourbon. La garde des Sceaux le rappelle : tout cela «n’est pas contenu dans le texte». «Pas encore !» craint un UMP. Taubira ignore la tentative de faire déborder la discussion. Elle poursuit : en devenant universel, le mariage «ne vient plus témoigner d’un ordre social qui établit la hiérarchie des sexualités». «C’est un accueil dans la maison commune», a t-elle posé en quête d’apaisement. De même pour l’adoption, qui se fera «dans les mêmes conditions» pour les couples hétérosexuels, et homosexuels. «Scandaleux !» «Anormal !» jugent les bancs de la droite. Elle plaide pour la «sécurisation» des couples et familles homoparentales. Y compris en cas de séparation. Avec ce texte, ces derniers savent qu’ils ne sont plus seulement «admis» ou «tolérés», mais «protégés par la loi», se réjouit-elle.

Avant de finir, Christiane Taubira rend hommage aux sénateurs d’outre-mer, dont certains ont déjà laissé entendre qu’ils pourraient ne pas voter le texte. «Racolage», accuse un parlementaire. Avec une majorité à 6 voix près, cela vaut bien quelques petites cajoleries en séance.

Imparable. Dominique Bertinotti, ministre de la Famille, en évoquant «la révolution silencieuse qui a fait éclater le modèle familial» est venue, elle, faire jouer la sociologie : un enfant sur deux naît hors mariage, un sur quatre ne vit pas avec ses deux parents, un sur cinq en famille monoparentale, un sur neuf en famille recomposée, a-t-elle rappelé. «Amour, conjugalité, sexualité, procréation sont dissociés.» «Et alors ?» crie Gérard Longuet (UMP). Mais la démonstration est assez imparable.

Les sénateurs de l’opposition eux-mêmes en sont conscients. Sans parler de la poignée d’entre eux qui sont favorables au texte comme les UMP Alain Milon, ou Fabienne Keller, ou l’UDI Chantal Jouanno, les élus ne peuvent ignorer les évolutions de la société. Cela ne les empêche pas de se manifester quand les socialistes disent qu’une famille n’est plus «un papa, une maman et les enfants». «Si, Si» insistent-ils. Ou de remuer sur leurs bancs quand le rapporteur Jean-Pierre Michel, affirme que ce texte «est destiné à protéger les enfants».

Principal orateur du groupe UMP, Patrice Gélard mobilise ses troupes, avant de proposer une union civile identique au mariage, mais sans la filiation. «Il n’y a pas de concertation quand 300 000 à 1,4 million de personnes sont dans la rue et qu’on ne les écoute pas, qu’on ne veut pas les écouter», accuse-t-il. Il est acclamé. Le nom de François Hollande est chahuté, sans qu’on sache si c’est à cause du mariage pour tous ou de l’affaire Cahuzac.

Photos marc chaumeil

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