«Ce n’était pas la vérité, c’était une vérité» : invité hier soir au forum organisé par Libération à Sciences-Po, Pierre Moscovici, a de nouveau justifié l’étroitesse de la demande faite à la Suisse sur le dossier Cahuzac. Une requête si limitée qu’elle n’a pas permis de confondre l’ex-ministre du Budget, mais a en revanche servi, médiatiquement, à le disculper.
Pourquoi, donc, seulement la banque UBS ? «Parce qu’il fallait faire une demande nominative, a détaillé le ministre de l’Economie. Et comme Mediapart a évoqué cet établissement…» Et pourquoi une demande concentrée sur la période 2006-2013 - Cahuzac a transféré son compte chez Reyl en 2000 - ? «Impossible de revenir plus en amont pour des raisons de prescription.» Pourquoi pas de demande à Singapour ? «A partir du moment où il n’y avait pas de compte suisse, il n’y avait pas de transfert.» Bref, «l’administration fiscale a fait tout ce qu’elle a pu faire». Le document a-t-il servi à manipuler les médias ? «Oui, mais de la part de personnes qui n’avaient pas accès au dossier, qui n’avaient pas vu cette lettre.» Car Moscovici l’affirme : «Seules deux personnes en connaissaient le contenu.» Et s’il n’a pas communiqué dessus, c’est qu’il est «respectueux du secret fiscal».
«Pas copains». L’argumentaire est désormais rodé. Et pour cause : depuis deux jours, après les aveux de Jérôme Cahuzac, Pierre Moscovici, dans la ligne de mire de la droite, a sacrifié son agenda, acceptant à la volée interviews et apparitions publiques. Tutelle du menteur Cahuzac, il sait qu’il lui revient de parer la plus dangereuse des attaques : l’accusation brandie par l’opposition d’avoir couvert, par naïveté ou, pire, par calcul politique, les exactions fiscales de son ancien collègue. «On ne le lâchera pas», a prévenu hier, le député (UMP) de Paris Claude Goasguen qui a réclamé sa démission «dans les plus brefs délais». En cause, donc, la décision de «Mosco» de lancer une demande d’entraide à l’administration fiscale suisse alors même que la justice avait ouvert une enquête préliminaire sur l’affaire. «C’est instrumentaliser l’administration fiscale pour protéger Jérôme Cahuzac», s’est insurgé Edwy Plenel, fondateur de Mediapart.
La charge est lourde. Moscovici se défend bec et ongles, rappelant avoir été, et l’administration fiscale avec lui, «victime» du mensonge de Cahuzac qui «plus de cinquante fois», «les yeux dans les yeux», lui a juré son innocence. Comble du paradoxe, les deux hommes ne s’appréciaient guère. «A l’origine, on n’était pas copains, c’est vrai», confiait Moscovici fin septembre, à Libération. Cahuzac lui-même ne le niait pas : «Durant l’été, je suis allé voir Moscovici pour lui dire : "Ils nous ont mis ensemble pour qu’on se tape sur la gueule ; ne leur faisons pas ce plaisir."» C’est donc sur la base de ce pacte de non-agression que fonctionne le couple à Bercy. Souvent au détriment de Moscovici, dépeint par la presse comme falot au regard du brio dont fait preuve son ministre.
Pilotage. Pilier du gouvernement Ayrault, Moscovici joue gros. A titre personnel d’abord : une faute avérée dans la recherche de la vérité après que Mediapart eut révélé, début décembre, l’existence du compte bancaire non déclaré de Cahuzac lui coûterait le pilotage de Bercy ; peut-être même son maintien à un poste gouvernemental clé. Plus grave de conséquences, une dissimulation, si elle était établie, appellerait immanquablement la recherche de responsabilités plus hautes, Pierre Moscovici, proche de Hollande, ayant toujours revendiqué travailler main dans la main avec Matignon et l’Elysée. D’individuel, la trahison deviendrait collective.
Conscient du risque, Moscovici fait diligence. Au président (UMP) de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Gilles Carrez, qui les réclamait, son cabinet a fait parvenir par courrier «les pièces concernant la demande d’entraide administrative avec la Suisse». Copie a été transmise à son homologue du Sénat, Philippe Marini, et aux rapporteurs du budget des deux assemblées.